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Jul 19th, 2024
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  1. A de très rares exceptions près, hommes et femmes concourent toujours dans des catégories séparées. L’écart des performances, qui tend à s’amenuiser dans certaines disciplines, ne tient pas qu’à des différences physiques, mais aussi aux préjugés et aux moyens alloués.
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  3. « Les Jeux olympiques [JO] de Paris 2024 seront les premiers Jeux strictement paritaires de l’histoire » : l’annonce, faite dès 2020 par la commission exécutive du Comité international olympique (CIO), avait pour objectif d’attirer l’attention de l’opinion mondiale sur les Jeux à venir, en insistant sur leur caractère inédit, moderne et progressiste. La « parité parfaite » entre les 10 500 athlètes qualifiés ferait de la grand-messe olympique un événement « à l’image de la société », ajoutait par ailleurs le CIO.
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  5. Si la présence d’autant de compétiteurs que de compétitrices est indéniablement souhaitable et louable, certaines affirmations du CIO quant aux progrès de l’égalité hommes-femmes dans l’institution olympique ont depuis été tempérées.
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  7. Si certains ont pointé que la parité annoncée est tout d’abord loin d’être « parfaite », le caractère historique – et donc sensationnel – de l’événement doit lui aussi être relativisé, tant le pourcentage de compétitrices a augmenté de manière constante depuis une vingtaine d’années. Les Jeux de Paris incarnent en ce sens moins une rupture que la consécration d’une dynamique au long cours.
  8. Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Paris 2024 : un rendez-vous raté pour la parité dans le monde sportif et olympique français
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  10. Enfin, et surtout, l’idée que la parité des athlètes ferait enfin des JO un événement « à l’image de la société » peut interroger. En ce qui concerne l’égalité des sexes, et comme l’immense majorité des compétitions sportives de haut niveau, les Jeux modernes représentent au contraire une exception au sein des sociétés contemporaines. En effet, et alors que la mixité est la règle dans la plupart des espaces sociaux, il n’en va pas de même dans le sport de haut niveau, où les hommes et les femmes concourent – presque – toujours dans des catégories séparées.
  11. Exceptions de la voile ou de l’équitation
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  13. Ce système, appelé « bicatégorisation sexuée » par les chercheurs, se traduit de différentes manières. En premier lieu, dans la plupart des épreuves et des disciplines individuelles, hommes et femmes ne concourent pas les uns contre les autres mais contre des membres du même sexe, donnant lieu à deux classements étanches. Dans les sports ou les épreuves collectifs, les équipes sont elles aussi composées selon un critère de sexe, et n’affrontent pas d’équipes du sexe opposé.
  14. Lire aussi | Représentation des femmes dans le sport : ces fédérations olympiques qui ne respectent pas la loi
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  16. Enfin, la bicatégorisation du sport de haut niveau a pour corollaire une différenciation sexuée de certaines épreuves : ainsi, en athlétisme, le 110 mètres haies se court sur 100 mètres seulement pour les athlètes féminines ; le boulet en acier projeté par les lanceurs de marteaux pèse 7,257 kilos chez les hommes, contre 4 kilos seulement chez les femmes ; les matchs de tennis individuels se jouent en trois sets chez les unes, en cinq sets chez les autres.
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  18. D’autres épreuves diffèrent entièrement dans leur forme, comme c’est le cas pour la gymnastique – où les messieurs concourent sur six agrès (sol, cheval d’arçons, anneaux, saut de cheval, barres parallèles, barre fixe) et les dames sur quatre (sol, barres asymétriques, saut de cheval, poutre d’équilibre). Certaines rares disciplines restent d’ailleurs encore exclusives à l’un ou l’autre sexe – la lutte gréco-romaine est ainsi le domaine réservé des hommes, et la gymnastique rythmique celui des femmes.
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  20. Certes, les épreuves mixtes ne sont pas absentes du programme des JO : des relais mixtes existent en athlétisme et en natation ; les sports de raquette (tennis, badminton, tennis de table) proposent des doubles mixtes, un système de compétition par équipes que l’on retrouve aussi dans le tir à l’arc ou le judo.
  21. Lire aussi | Article réservé à nos abonnés L’équitation, un monde de femmes… sauf au sommet
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  23. L’équitation fait, elle, figure d’exception, puisque toutes les épreuves de cette discipline sont mixtes, hommes et femmes s’opposant directement au classement au saut d’obstacles, au dressage et au concours complet. Le nombre d’épreuves mixtes pourrait légèrement augmenter aux JO de Paris, avec l’introduction d’une épreuve de marche par équipes mixtes en athlétisme, de trois nouvelles épreuves mixtes en voile, et d’une nouvelle épreuve de skeet (un sport de « tir plateau », qui consiste à tirer avec un fusil de chasse) par équipes mixtes.
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  25. Une ségrégation rarement questionnée
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  27. Avec dix-huit épreuves mixtes sur 329, selon notre décompte (soit 5,5 % du total), la bicatégorisation sexuée restera néanmoins la règle aux JO de Paris, et la mixité l’exception. « Cet état de fait est intéressant, car les lieux où règne ce qu’on appelle parfois un régime “d’apartheid de sexe” deviennent rares au sein de nos sociétés », souligne Nicolas Penin, maître de conférences en sociologie à l’université d’Artois. S’il reste indéniablement des espaces sociaux très marqués soit par une présence très forte des hommes, soit par une présence très forte des femmes, peu nombreux sont ceux où cette séparation est aussi formalisée, institutionnalisée que dans le sport de compétition.
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  29. Cette ségrégation est pourtant rarement questionnée : pour la grande majorité des sportifs, des institutions et des spectateurs, elle relève même de l’évidence. « L’idée dominante dans le sport est que tous les compétiteurs sont censés se trouver sur une même ligne de départ, c’est-à-dire être tous égaux, pour accéder à la victoire : il ne doit pas être possible de prédire qui va l’emporter, analyse Carine Guérandel, maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Lille. Or, dans nos imaginaires, les hommes ont un avantage corporel naturel sur les femmes : l’organisation du sport se doit donc de rendre l’affrontement équitable, notamment en les séparant. » Les écarts moyens de performance actuels entre hommes et femmes, et le fait que la majorité des records sportifs mondiaux soient détenus par des hommes, sont ainsi expliqués par des différences physiques (anatomiques, physiologiques, métaboliques ou hormonales) entre corps masculin et féminin ; et ces disparités de performance justifient en retour le système de bicatégorisation sexuée du sport de haut niveau par un souci d’équité.
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  31. L’existence de ce système de séparation des genres s’explique pourtant avant tout par… l’histoire. « L’invention des pratiques sportives modernes répond d’abord au désir de renforcer un entre-soi masculin », rappelle l’historien Thierry Terret, coordinateur d’une histoire du sport et du genre en quatre volumes (L’Harmattan, 2006). En France, cette « invention » intervient entre les années 1870 et 1890, double décennie durant laquelle une génération reprend les modèles sportifs britanniques élaborés au début du siècle et crée rapidement tout un réseau d’associations, de clubs, de fédérations et de championnats, tous masculins.
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  33. Pourquoi ce désir d’entre-soi est-il si pressant à la fin du XIXe siècle ? En France, il répond notamment, selon l’historien, à une angoisse générationnelle liée à la défaite de Sedan, en 1870. Quand ils fondent les premiers clubs, au tout début des années 1880, les jeunes hommes d’origine bourgeoise souffrent de l’humiliation subie par leurs aînés. « Il y a chez eux l’idée que la puissance française a été percutée. Ils sont donc en quête de lieux, de pratiques, de formes de sociabilité par lesquels prouver leur valeur musculaire, guerrière, stratégique ; et le sport s’offre comme une formidable opportunité de faire leurs preuves entre eux », explique l’historien. En rupture avec leurs pères, dont la masculinité s’éprouvait à travers d’autres pratiques – comme leur capacité à ingurgiter de l’alcool ou à fumer –, les jeunes hommes des années 1880 vont donc faire la démonstration de leur virilité par la performance sportive, et revendiquer une masculinité plus active, plus dynamique, plus conquérante.
  34. Un long marathon pour les sportives
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  36. Dans cet espace masculin, les femmes n’ont pas leur place : « Le sport est une invention des hommes, faite par et pour les hommes, et les femmes ne peuvent par définition pas entrer dans ces dispositifs et dans ces réseaux », poursuit Thierry Terret.
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  38. Les quelques femmes qui s’aventurent dès cette époque dans le monde du sport le font toujours dans une position de marginalité : « Il s’agit soit de membres féminines de l’extrême bourgeoisie qui pratiquent le sport dans des lieux éloignés où elles ne sont pas visibles et jamais seules, comme l’alpinisme ; soit de pratiques sportives infantiles, comme les jeunes filles qui fréquentent les très rares clubs de gymnastique féminins. » Certaines sportswomen font toutefois le choix de rompre avec les codes du genre et adoptent une posture de provocation, « notamment les cyclistes, qui affrontent, par cette pratique très visible, le regard des hommes et plus généralement de l’opinion. Elles le font à leurs risques et périls, et en affrontant toute la déchéance morale qui va avec », souligne l’historien.
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  40. Pierre de Coubertin, lorsqu’il fonde l’olympisme moderne, ne fait que reprendre cette logique discriminatoire des premiers réseaux associatifs sportifs. Les vues du pédagogue sur le cas des sportives sont tristement célèbres : « Les Jeux olympiques doivent être réservés aux hommes (…) Une olympiade femelle ne pourrait être qu’inintéressante, inesthétique et incorrecte. Le véritable héros olympique est, à mes yeux, l’adulte mâle individuel. Les JO doivent être réservés aux hommes, le rôle des femmes devrait être avant tout de couronner les vainqueurs », déclare-t-il en 1912.
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  42. La première vague de démocratisation du sport, qui intervient dans les années 1920, ne remet pas en cause cet ordre genré du sport : les grandes compétitions qui se tiennent à l’époque restent des moments de glorification masculine.
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  44. Peu à peu, les femmes tentent néanmoins de se faire leur place dans le monde du sport de haut niveau. Deux stratégies prévalent alors chez les sportives, relève Thierry Terret. « Un premier courant sportif féminin valorise plutôt des pratiques gymniques, esthétiques, faites de situations motrices euphémisées – c’est-à-dire des pratiques ne heurtant pas le modèle traditionnel de la féminité fondé sur la beauté et la procréation. »
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  46. A la même époque, certaines font pourtant un choix radicalement différent : emmené par l’athlète féministe Alice Milliat (1884-1957), un autre courant revendique l’accès des femmes à toutes les pratiques sportives, dans les mêmes conditions que les hommes. Confrontées à la résistance des autorités sportives, toutes aux mains des hommes, ces pratiquantes n’ont d’autre choix que de construire un univers sportif parallèle : elles créent leurs propres jeux olympiques féminins, sacrent leurs propres championnes et, en revendiquant une forme d’autonomie totale vis-à-vis des hommes, développent par la même occasion un modèle de féminité en rupture avec les codes dominants.
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  48. Des haies plus basses pour les femmes
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  50. Aucune, donc, ne revendique la mixité des épreuves, la seule présence de femmes dans le sport de haut niveau suscitant une forte opposition. « En fondant ses propres olympiades, Alice Milliat a certes obligé le CIO à réagir et à admettre certaines pratiques féminines, mais cette intégration reste longtemps purement symbolique », note Thierry Terret, puisque seules cinq épreuves féminines d’athlétisme sont autorisées aux JO d’Amsterdam de 1928.
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  52. Posée comme une condition d’entrée des femmes dans un univers jusqu’alors jalousement réservé aux hommes, et justifiée par une infériorité physique féminine qui n’a alors pas besoin d’être démontrée, la bicatégorisation sexuée va par la suite structurer l’intégralité de l’institution sportive. Et si l’idée d’introduire des épreuves mixtes gagne du terrain dans les activités où la force musculaire est considérée comme moins déterminante, comme en voile ou en équitation, cette possibilité reste longtemps largement marginale. Il faut en effet attendre l’apparition de pratiques et d’événements inclusifs comme les Gay Games (dont la première édition se tient à San Francisco en 1982) et les premières polémiques liées à la participation d’athlètes trans dans les compétitions sportives pour que la séparation des genres dans le sport de haut niveau commence à être interrogée.
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  54. De nombreux spécialistes soulignent en effet aujourd’hui l’essentialisation de l’homme et de la femme qui préside aux décisions prises par les institutions sportives depuis un siècle et demi. « Celles-ci ne réfléchissent pas en fonction de la réalité des corps, mais d’un idéal, note Thierry Terret. Dans cet idéal, l’homme est supérieur musculairement, stratégiquement, tactiquement à la femme. La plupart des décisions réglementaires procèdent de cette essentialisation : il n’y a pas d’autre raison qui justifie, par exemple, que les haies soient plus hautes pour les hommes que pour les femmes, quand bien même ils ne concourent pas ensemble, sinon la conviction que les femmes sont plus faibles et plus fragiles. »
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  56. « Bien que tout le monde s’accorde sur l’idée que la performance sportive, ce n’est pas que du muscle, de la puissance, de la testostérone, que c’est avant tout et surtout beaucoup de travail, de technique, de stratégie, de mental, nous restons persuadés que les femmes sont naturellement sportivement inférieures », abonde Carine Guérandel, qui a dirigé, avec Cécile Ottogalli-Mazzacavallo, le dossier « Femmes et olympisme » de la revue Genre et histoire (n° 33, juillet 2024). Le fait que la plupart des records mondiaux de vitesse, d’endurance ou de saut soient détenus par des hommes ou les écarts moyens de performances entre hommes et femmes mesurés par plusieurs études scientifiques n’attestent-ils pas de cet état de fait ? « Lorsqu’elles comparent les performances des hommes et celles des femmes, la plupart des observations partent implicitement du principe que tout est égal par ailleurs – les différences de performances relevant alors de la façon dont naturellement les hommes seraient faits et les femmes seraient faites », souligne le sociologue Nicolas Penin.
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  58. « Procès en virilisation »
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  60. Un postulat qui occulte le rôle joué par de nombreux autres éléments dans la production d’une performance sportive. Les femmes, souligne le sociologue, souffrent en effet d’un déficit historique dans de nombreux domaines : tant dans la précocité de l’engagement (tendanciellement, les hommes s’engagent plus jeunes dans les pratiques sportives) que dans les volumes d’entraînement (les hommes sont poussés à s’entraîner plus souvent et plus longtemps que les femmes), la qualité de l’encadrement (les formateurs les plus diplômés et les plus expérimentés sont orientés vers les compétitions masculines, où ils sont mieux rémunérés), ou encore les moyens matériels et financiers alloués.
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  62. « Je ne peux pas déclarer définitivement qu’il n’y ait pas de dimension physiologique dans les disparités actuelles de performances, mais, en tant que sociologue, je peux affirmer que celles-ci résultent largement d’une construction sociale et historique, que l’on a tendance à oublier en ne retenant quasiment que les arguments naturalistes », poursuit le chercheur, auteur de l’ouvrage Les Sports à risque. Sociologie du risque, de l’engagement et du genre (Artois Presses université, 2012).
  63. Lire aussi | Article réservé à nos abonnés JO 2024 : la parité femmes-hommes aux Jeux ne peut faire oublier la lente féminisation de la pratique sportive
  64.  
  65. Faible médiatisation, absence de modèles féminins auxquels s’identifier… La liste est longue, mais un autre puissant facteur explicatif réside dans les injonctions à la féminité qui pèsent sur les sportives. « Les femmes qui souhaitent être performantes peuvent se retrouver rapidement dans une situation extrêmement délicate, explique Nicolas Penin. Pour se conformer aux stéréotypes de genre, elles ne doivent pas prendre trop de muscle, ce qui les conduit à être moins performantes. Elles peuvent bien sûr faire le choix inverse et chercher à produire une performance maximale, ce qui logiquement va conduire leur corps à se rapprocher de l’image stéréotypée que nous avons du corps masculin – mais elles risquent alors un “procès en virilisation” » – un risque que, de façon compréhensible, toutes ne sont pas prêtes à prendre.
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  67. La féminisation des pratiques sportives a d’ailleurs produit des effets tangibles, remarque Catherine Louveau, professeure émérite de sociologie à l’université Paris Sud et à l’origine de l’expression « procès en virilisation » : « Les performances des femmes ont considérablement augmenté dans beaucoup de disciplines sportives tout au long du XXᵉ siècle – je pense par exemple au marathon – et tendraient à rejoindre celles des hommes ; mais on ne peut prédire si cet écart se résorbera un jour. »
  68. Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Femmes et sport : « J’ai dû me battre et me justifier deux fois plus car j’étais une femme »
  69.  
  70. De son côté, Carine Guérandel n’écarte pas cette possibilité : « A l’heure actuelle, on n’est tout simplement pas certain que les performances des femmes, entraînées de la même manière, ne pourraient pas égaler celles des hommes, ce qui permettrait de remettre en question l’infériorité supposée. »
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  72. Une même vague, deux prix de surf
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  74. La chose a son importance aux yeux de la sociologue, car, s’ils sont peu pertinents scientifiquement, les arguments naturalistes sont pourtant largement utilisés pour justifier et renforcer un système inégalitaire. « Une telle supposition a longtemps prévalu dans le domaine des capacités intellectuelles, et aujourd’hui ce discours n’est plus entendable : il est largement accepté que les femmes peuvent concurrencer les hommes sur tous les aspects intellectuels, et donc accéder à tous les métiers où ce sont les compétences intellectuelles qui hiérarchisent les individus, rappelle-t-elle. Or, pour ce qui est du sport, on part du principe que les femmes ont un handicap naturel, principe qui alimente et légitime a posteriori toutes les inégalités qui ont cours dans ce milieu. »
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  76. Carine Guérandel va même plus loin, évoquant l’hypothèse que le monde du sport travaille activement à maintenir ces disparités de performances entre hommes et femmes. La chercheuse cite en exemple la discipline du skeet, une épreuve olympique mixte depuis 1972. En 1992, coup de théâtre : pour la première fois, une femme, la tireuse chinoise Zhang Shan, remporte l’épreuve, avec un score supérieur à celui de ses compétiteurs masculins. « L’année suivante, l’Union internationale de tir a interdit aux femmes de concourir avec les hommes et, depuis, la discipline du skeet n’est plus mixte, sinon dans la toute nouvelle épreuve par équipes. Il était tout simplement impensable qu’une femme surpasse des hommes : on voit bien ici que, si les uns et les autres sont séparés, ce n’est pas par souci de justice », argumente Carine Guérandel.
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  78. Un autre exemple, étudié par les sociologues Anne Schmitt et Anaïs Bohuon, est celui du surf de grosses vagues (ou surf XXL). Dans un article, les deux sociologues analysent comment, dans ce sport où les performances des femmes s’approchent d’année en année de celles des hommes, la performance simultanée d’un surfeur et d’une surfeuse sur la même vague en 2021 a pourtant conduit à leur nomination à un prix… dans deux catégories de sexe différentes, quand bien même leurs résultats étaient à tout point de vue comparables.
  79. Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Le long combat des surfeuses, de faire-valoir « sexy » à athlètes olympiques reconnues
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  81. Les conséquences de ce système de bicatégorisation dépassent d’ailleurs le monde du sport professionnel. « Toutes les inégalités hommes-femmes – en termes d’entraînement, de financement, etc. – qui ont cours dans le monde du sport amateur sont justifiées par une comparaison aux grandes performances sportives des hommes et des femmes qui pratiquent à haut niveau », souligne Carine Guérandel.
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  83. Or, par définition, celui-ci requiert et produit des corps et des performances hors normes : le fait que celles-ci servent d’étalon et de justification à la séparation des filles et des garçons dans le sport amateur (où les écarts de performances sont souvent plus réduits encore) pose dès lors question. « Les performances hors normes permettent de réguler tout un système qui, dès le plus jeune âge, explique aux petits garçons et aux petites filles que les uns sont supérieurs aux autres, et qui s’alimente donc perpétuellement », poursuit la sociologue.
  84.  
  85. « Dernier bastion essentialiste »
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  87. Plus largement, aux yeux de Carine Guérandel, « le monde du sport est le dernier bastion qui permet de légitimer tous les discours essentialistes sur le sexe par l’idée qu’il y a une supériorité naturelle du corps des hommes sur le corps des femmes », conclut-elle.
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  89. De son côté, Nicolas Penin relève combien le monde du sport est, de ce point de vue, riche en paradoxes : « Il peut être à la fois un espace d’émancipation des femmes en leur permettant de faire la démonstration de capacités extraordinaires ; et à la fois un espace de mise en scène d’une supposée supériorité masculine naturelle et indépassable. »
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  91. La bonne nouvelle est, bien sûr, que cet état de fait n’est pas indépassable. « Le sport en tant que tel n’est pas émancipateur, pas plus qu’en tant que tel il ne produit de la domination. C’est la manière dont s’est organisé et institué le sport qui produit cette dernière, relève Catherine Louveau, autrice avec Annick Davisse de Sports, école, société : la différence des sexes. Féminin, masculin et activités sportives (L’Harmattan, 1997). Même quand elles sont meilleures en compétition, les femmes passent toujours après les hommes pour obtenir des terrains dans les clubs, pour obtenir des primes, pour obtenir des équipements. Commencer par l’égalité de reconnaissance et de moyens serait un bon début ; avoir une égale médiatisation aussi, bien évidemment. »
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  93. L’abandon de la bicatégorisation sexuée pourrait-il constituer une solution aux préjugés et aux inégalités persistantes dans cet espace ? Catherine Louveau n’est pas de cet avis. « Bien sûr, on ne peut pas être contre la mixité au sein de la société, qui est un projet politique majeur. Mais la mixité ne produit pas mécaniquement de l’égalité : sur le plan pédagogique, par exemple, des recherches montrent que les garçons et les filles apprenaient mieux, dans les matières où ils sont en difficulté, s’ils étaient séparés. Ce n’est pas parce que garçons et filles sont placés ensemble qu’ils vont être traités de manière équivalente. Et, si l’on met aujourd’hui hommes et femmes ensemble au classement dans un marathon, les femmes ne l’emporteront pas, ce qui pose un problème d’équité. »
  94. Une équipe de foot mixte, mais virtuelle
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  96. La mixité étant rare dans le sport de haut niveau, la comparaison avec le milieu scolaire semble en effet incontournable. Carine Guérandel a justement travaillé sur la mixité dans les cours d’éducation physique et sportive dans le secondaire. « Ce que mes travaux m’ont appris, c’est que, quand la mixité n’est pas réfléchie, elle produit – ou à tout le moins renforce – les stéréotypes de genre. Cet état de fait change néanmoins quand l’enseignant est formé aux questions de genre et d’égalité filles-garçons, et “travaille” la mixité : s’installe alors un jeu de comparaison intéressant, qui permet de mettre en valeur les compétences de certaines filles – aux yeux des garçons, aux yeux des autres filles, et à leurs propres yeux. »
  97. Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Un skatepark à soi : l’engouement des jeunes filles pour la glisse urbaine
  98. Alors, la mixité pourrait-elle un jour devenir la règle dans le sport de compétition, et la non-mixité l’exception ? La « bataille des sexes » – une formule entre autres utilisée pour décrire le match de tennis qui opposa Billie Jean King à Bobby Riggs en 1973 – pourrait-elle devenir la norme ? L’idée gagne peu à peu du terrain. Un exemple : paru en septembre 2023, le très populaire jeu vidéo de football EA Sports FC 24, dans son non moins populaire mode de jeu Ultimate Team, dont le but est de monter sa propre « équipe idéale » en associant à sa guise les avatars de joueurs professionnels bien réels, permet désormais aux gameurs de créer des formations mixtes. S’il faudra probablement patienter longtemps avant de voir l’attaquante australienne Sam Kerr se mesurer sur le terrain à l’ailier brésilien Vinicius Junior, ou Wendie Renard faire la passe à Eduardo Camavinga, on ne s’empêche plus d’en rêver.
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