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- Dans sa dernière grosse production YouTube, Squeezie joue le rôle d'animateur d'un jeu entre vidéastes : "Qui réussira à stopper le train ?". Le principe : dix influenceurs s'affrontent au cours d'épreuves, dans un train lancé à pleine vitesse au milieu de la Roumanie. Squeezie, lui, fait planer le suspense, s'immisce dans les manches, multiplie les commentaires malicieux… Des normes très télévisuelles, qui marquent une rupture avec les codes de YouTube et posent une question : aujourd'hui, qu'est-ce qui différencie Squeezie d’un Nagui ?
- Face caméra, les invités au second plan, veste en jean et tee-shirt blanc qui dénote des habits sombres de ses candidats, il annonce la somme à gagner dans cette vidéo : 100 000 euros (pour une association). La caméra dézoome dans le ciel, avant qu'une voix off prenne la relève pour expliquer les règles du jeu : une épreuve de tir à la carabine. "Bienvenue dans cette première épreuve messieurs !", entonne le présentateur sur un ton solennel. (Notons que deux femmes composent l'assemblée de "messieurs"). Parle-t-on d'Olivier Minne et d'un épisode de Fort Boyard ? Ou de Stéphane Rotenberg dans un numéro de Pékin Express ? Non, l'animateur en question n'est autre que Lucas "Squeezie" Hauchard, le Youtubeur.
- "Salut les gars"
- "Salut les gars"
- Youtube, Squeezie, 13 septembre 2025
- Dans sa vidéo "Qui réussira à stopper le train ?", qui cumule 12 millions de vidéos sur YouTube, Squeezie casse les codes habituels de ses vidéos. Dedans, un train, lancé sur des rails en Roumanie, accueille dix vidéastes, qui vont s'affronter dans des mini-jeux. À chaque fois, l'un d'entre eux reste sur le carreau. Jusqu'à la finale, dans le dernier wagon (la locomotive). Squeezie accompagne chaque épreuve, encourage les participant·es, et annonce les perdant·es. Le format marque une rupture. Squeezie se meut pour la première fois dans des codes clairement issus de la télé. De quoi se demander : qu'est-ce qui le différencie encore des animateurs du petit écran ? Et donc qu'est-ce qui différencie la télévision de YouTube ?
- Les participant·es tirent à la carabine sur une cible, dans un pickup
- Les participant·es tirent à la carabine sur une cible, dans un pickup
- Youtube, Squeezie, 13 septembre 2025
- Pour le décrypter, Arrêt sur Images a fait visionner la vidéo à Vincent Istria, ancien de la télévision et game designer ayant travaillé sur de nombreux formats web (pour des vidéastes comme Billy, Amine, Inoxtag, Michou…), ainsi qu'à Virginie Spies, docteure en Sciences de l'information et de la communication, spécialiste des liens entre la télévision et YouTube.
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- Youtube, Squeezie, 13 septembre 2025
- 700 000 euros de budget
- Ce qui fait de "Qui réussira à stopper le train ?" une vidéo très télévisuelle, c'est d'abord l'envergure de la production. Son coût est équivalent à un épisode de Koh Lanta, c'est-à-dire environ 700 000 euros, selon Squeezie lui-même. "On est très loin des vidéos dans leur chambre d'enfant", estime Virginie Spies, "c'est ici plus proche de Fort Boyard, Pékin Express ou Koh Lanta". Autre aspect très télévisuel, selon la chercheuse : le format. "Ce qu'on voit à l'écran, c'est l'essence même du jeu télé, qui fonctionne toujours très bien." Mais aussi… "La publicité, pour Ciao Kombucha et Boursobank, est aussi faite comme à la télé". Le prix remporté par l'équipe gagnante, à l'issu de l'épreuve finale, prend par exemple la forme d'une carte bancaire Boursobank, placée dans une mallette façon James Bond.
- "Les amis, on est maintenant à DEUX wagons des 100 000 euros"
- "Les amis, on est maintenant à DEUX wagons des 100 000 euros"
- Youtube, Squeezie, 13 septembre 2025
- Virginie Spies rappelle : "Théodore Bonnet, [le réalisateur attitré de Squeezie, NDLR], est issu de la télé." Autre point que Squeezie a bien compris : l'aspect financier. La société de production du vidéaste a en effet, le 19 septembre dernier, déposé la marque "Stop the train" à l'Institut national de la propriété industrielle (INPI).
- Le prix : la mallette Boursobank
- Le prix : la mallette Boursobank
- Youtube, Squeezie, 13 septembre 2025
- Style Jean-Pierre Foucault
- Squeezie adopte ici une nouvelle position : non plus participant de sa vidéo, mais animateur lui aussi. On le voit, dès le début de la vidéo, seul dans le premier wagon, face à la porte qui enferme les candidats, oreillette apparente, bien campé sur ses deux jambes, mains croisées devant lui, prêt à expliquer la première épreuve.
- "Bienvenue messieurs"
- "Bienvenue messieurs"
- Youtube, Squeezie, 13 septembre 2025
- Un peu plus tard, lors de l'épreuve des dés où les candidats doivent lancer deux dés à six faces et garder leur score en espérant faire mieux que les autres, cette fois Lucas Hauchard va faire douter les candidats sur leur choix de conserver ou non leurs résultats, comme feraient un Jean-Pierre Foucault dans Qui veut gagner des millions (à l'époque), ou Nagui dans N'oubliez pas les paroles. Ainsi, quand Mastu (YouTubeur, 6,83M d'abonnés) fait 10 à la somme de ses dés et qu'il veut relancer, Squeezie lui répond "tu pourrais faire 5 ou 6…", Mastu rétorque "arrête, arrête… Il est horrible !". Virginie Spies souligne aussi la ressemblance du montage, qui "est très léché", comme pour présenter les épreuves, à coup de "flashs" avec une musique stressante et des travellings à l'intérieur de la salle. Selon elle, "il aurait pu avoir sa place à la télé".
- "T'as fait 6 et là t'as fait 9"
- "T'as fait 6 et là t'as fait 9"
- Youtube, Squeezie, 13 septembre 2025
- "La différence fondamentale avec la télévision, c'est le rythme", nuance Vincent Istria. "À 5 minutes de vidéo, on est déjà à la moitié de la première épreuve. Dans un épisode de Pékin Express ou des Traîtres, on en serait encore à la présentation. Avec la même matière, M6 aurait fait deux épisodes de deux heures". Cela s'explique selon lui par des contraintes plus rigides à la télévision : "les chaînes doivent remplir des cases de diffusion, c'est pour ça que les émissions semblent autant étirées parfois, qu'il y a des flashbacks etc. C'est parce que certains arrivent parfois à mi-chemin de l'émission. Alors que sur YouTube, tu arrives quand tu veux, et tu cliques forcément au début", estime le game designer. Il rappelle également : "Ceux qui font les productions des YouTubeurs aujourd'hui sont formés dans les mêmes écoles que les gens de la télé."
- Question-kombucha
- Question-kombucha
- Youtube, Squeezie, 13 septembre 2025
- Une autre différence notable, selon Vincent Istria : le choix de conserver au montage certains cafouillages. Un choix éditorial pris donc pour respecter les spécificités des plateformes. "Lors de l'épreuve des sept différences, il manque des buzzers, Squeezie décide de leur dire de se les partager. À la télévision, cela aurait été coupé au montage. Ce n'est pas impossible que cela ait été conservé pour dire 'Regardez, on est sur YouTube, c'est à la bonne franquette", s'amuse-t-il. De même pour l'épreuve finale : lors qu'Amine (un des plus gros streamers de France, avec 3,3M de followers sur Twitch) s'approche pour voter, il peut donner la victoire finale à un candidat ou provoquer une égalité. Il fait le deuxième choix. "Ce n'était visiblement pas prévu par la production. Cela donne un moment drôle et un moment de gloire à Amine qui avait disparu depuis la première épreuve, et ça va créer des commentaires. Mais ça aurait été coupé à la télévision", assure le game designer. D'ailleurs, Squeezie le dit dans l'émission : si Amine vote pour l'égalité, "c'est le point faible de cette vidéo."
- Le vidéaste Michou et l'un des buzzers
- Le vidéaste Michou et l'un des buzzers
- Youtube, Squeezie, 13 septembre 2025
- Moins d'interdits ?
- À ce titre, on pourrait arguer que Squeezie copie moins la télé qu'un autre vidéaste : l'américain Mr Beast, plus gros YouTubeur du monde. Nombre des fans de Squeezie le lui ont reproché, sur les réseaux sociaux ou dans son chat Twitch, après la diffusion de "Qui réussira à stopper le train". L'Américain est en effet toujours dans la posture du présentateur, proposant des jeux avec de grosses sommes à la clé.
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- Malgré une série de graves accusations, MrBeast et son empire vidéo restent une référence.
- Vincent Istria note une autre distinction, entre la télé et Youtube : les références. Il prend l'exemple d'un running gag sur Youtube, dérivé d'une vidéo qui a beaucoup tourné sur les réseaux sociaux, que les vidéastes célèbres ont tourné en dérision. La phrase - à ne pas prendre au premier degré - "vous me le branlez celui-là". Un Youtubeur la prononce dans la vidéo du Train. "Quand un Youtubeur parle comme ça dans la vidéo du Train, analyse Vincent Istria, il fait une blague qu'on ne verrait pas à la télé", note-t-il. Il reconnaît cependant : "c'est une question de référence partagée. À la télévision, Eric Antoine fait des blagues sexuelles tout le temps. Tout le PAF en fait".
- Autre épreuve de buzzers
- Autre épreuve de buzzers
- Youtube, Squeezie, 13 septembre 2025
- Notons qu'Arthur est également accusé de comportements sexistes et d'agressions sexuelles sur ses émissions À prendre ou à laisser. "Donc même pour ce genre de sujets, il y a des équivalences entre internet et la télé", continue le concepteur de jeux. "La différence d'humour vient des références partagées et de la mode. Les blagues des animateurs télé doivent être vues comme des blagues de daron pour la gen Z. Mais les blagues des YouTubeurs d'aujourd'hui seront perçues pareil dans quelques années."
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- Impossible de ne pas remarquer que le jeu de Squeezie reprend un autre classique du petit écran : le fait de mettre en scène des personnalités médiatiques, façon Danse avec les stars. Mais il ne s'agit pas là que d'un emprunt à la télévision, analyse Virginie Spies. La télévision elle aussi s'inspire des plateformes. "Une hybridation existe et est vouée à être de plus en plus fréquente". La chercheuse illustre. "On l'a vu avec Danse avec les stars d'Internet, qui a tellement fonctionné sur la plateforme de TF1 que ça a fini à la télé". Plus récemment, la phase finale du GP Explorer du même Squeezie a été diffusée sur France 2 et France 4, amenant 6,7 millions de spectateurs, selon un communiqué de France télé. Pour animer l'émission : un savant mélange d'experts de la discipline, (comme le pilote automobile Théo Pourchaire), des influenceurs (comme Rivenzi, qui travaille régulièrement avec France télé, il était par exemple dans le dispositif des Jeux olympiques de Paris) et des journalistes de sport ou automobiles (Cécile Grès, Bastiane du Masle et Christian Choupin).
- Plan de fin à la "Fort Boyard"
- Plan de fin à la "Fort Boyard"
- Youtube, Squeezie, 13 septembre 2025
- Plus généralement, "YouTube s'est longtemps cherché, mais maintenant les stars sont identifiées, connues. Et la télé a compris l'intérêt de YouTube", reprend la maîtresse de conférence. Il n'est plus rare de voir certaines figures de YouTube dans des pubs télé, comme Natoo ou Lena Situations. Et de rappeler qu'une chaîne de télévision l'a compris depuis longtemps : Arte, Arte numérique, qui propose une longue liste de contenus à destination d'internet.
- Question de notoriété
- Reste cependant une certaine rivalité entre l'univers de la télé et celui d'internet. "Le casting reste très clanique. La télé est avec la télé, internet avec internet", observe Vincent Istria. "Michou et Jarry font le même métier : participer à des émissions en étant sympathique et faire le divertissement. Les deux le font bien, et pourtant leurs communautés respectives ont beaucoup de mépris pour l'autre", illustre-t-il.
- Reste aussi une question d'envergure. Les petits YouTubers, en d'autres termes, ont moins la possibilité de mimer la télé. "Encore aujourd'hui, les vidéos les plus vues sont celles de bricolage, il y a encore une place à autre chose que toutes les grosses productions", rappelle-t-elle. Vincent Istria abonde : "Regardez les vidéos d'unboxing sur internet [vidéos où les vidéastes se filment en train de déballer des colis, NDLR]. Avec des moyens et un plateau télé, c'est Télé Achat. Mais c'est fait sans moyens, sur YouTube", illustre-t-il. Les vidéos comme celles de Squeezie ou des plus gros créateurs de la plateforme ne sont qu'une infime partie de tout ce que propose YouTube. "Encore aujourd'hui, on ne retrouve pas les mêmes financeurs, on n'a pas les mêmes libertés sur internet". Virginie Spies fait le parallèle avec la littérature : "On parle souvent des 15, 20 auteurs qui en vivent, mais 90% des gens écrivent des romans et ne les vendent pas. C'est pareil pour les Youtubeurs". Si Internet devient de plus en plus, selon elle, "de la télé dans un téléphone", selon la formule de Virginie Spies, les vidéos internet "doivent rester un laboratoire créatif", estime-t-elle.
- En 2025, une vidéo fait en moyenne 5 594 vues, soit bien trop peu pour en vivre pour leurs auteurs (sachant que les statistiques sont, en plus, biaisées par les chiffres colossaux des plus grands vidéastes). Ce sont 43 000 vidéos par secondes qui sont lancées, selon la plateforme. Une différence d'amplitude qui impacte forcément la manière de faire de la vidéo. Et c'est là que résidera toujours la différence entre les deux supports.
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