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- Extrait de "Humanités et divinités : quand la philosophie entre en mythologie".
- Après que le monde ait été ordonné par les premiers dieux, de nouvelles divinités naquirent, plus proches des considérations des Hommes. Les premières d’entre elles furent deux jumelles, qui n’avaient alors pas de nom.
- Les deux bébés vinrent au monde les paupières fermées, mais contrairement à leurs frères et sœurs qui suivirent, elles n’ouvrirent pas leurs yeux en grandissant.
- On raconte qu’elles vivaient dans un océan de ténèbres, seulement ponctué de points lumineux vacillants partout autour d’elles. Il y en avait une quantité astronomique, car chaque lueur était, dit-on, une vie humaine, qu’elle soit passée, présente ou à venir.
- Cela pourrait sembler une expérience atroce à vivre pour ces deux êtres supérieurs, promis à de si grandes choses, mais leurs parents avaient jugé nécessaire qu’elles connaissent les Hommes avant de pouvoir en incarner une idée universelle.
- Les deux sœurs ne réagirent pas de la même manière face à ce long exercice d’apprentissage.
- L’une vit dans ce champ presque infini de lucioles vacillantes un ensemble cohérent, et elle s’attacha à en saisir le fonctionnement global. Elle resta immobile, au centre de l’Univers, et mémorisa patiemment la répartition des lueurs, la façon dont elles interagissaient, et la manière dont le tout qu’elles formaient se retrouvait affecté par les agissements de chacune d’elles.
- L’autre considéra le tableau imprimé sur sa rétine comme une somme d’individus, et décida d’en connaître aussi intimement que possible chacun des éléments. Alors elle partit pour un long voyage vers chaque luciole, et à chaque fois qu’elle en atteignait une, elle en saisissait la singularité dans les moindres détails, si infimes et enfouis soient-ils, avant de se remettre en route vers la lumière suivante.
- Le chemin des deux jumelles fut long et ardu, mais elles persévérèrent sans jamais faire preuve de découragement ou de lassitude, et un jour elles déclarèrent à leurs parents qu’elles avaient fini, qu’elles connaissaient les Hommes, en tant qu’ensemble cohérent pour l’une, en tant que somme d’individus pour l’autre.
- Leurs parents, débordant de fierté devant le travail abattu, réunirent toute la céleste famille pour que chacun assiste à la deuxième naissance de celles qui deviendraient les deux plus grandes idées dont l’humanité rêverait jamais de comprendre la nature.
- Les deux déesses, qui étaient adultes désormais, se placèrent face aux leurs.
- La première ouvrit alors les yeux - pour la première fois - et révéla deux iris dorés, brillants comme si toutes les lucioles s’y trouvaient réunies. Elle déclara alors qu’elle connaissait la vérité profonde de chacune des âmes humaines et de leurs actions, et qu’elle ne pourrait jamais être trompée par le mensonge ou la dissimulation. Elle prit le nom de Saoserna.
- La deuxième se saisit d’un linge blanc, et le noua autour de ses yeux, qu’elle scella ainsi à jamais derrière un voile opaque. Elle dit à tous qu’elle avait vu l’intégralité des sociétés humaines évoluer au fil de leurs existence, et qu’à présent elle savait ce qui était juste ou non pour l’humanité toute entière, sans même avoir besoin de connaître ceux qui la constituaient. Elle prit le nom de Justice.
- Dès lors, elles devinrent, comme leurs parents l’avaient voulu, l’incarnation de deux principes universels qui jamais ne quittèrent les sociétés humaines et leurs membres. Vérité et Justice étaient apparues, pures et infaillibles.
- De par leur nature, elles ne se mêlèrent pas trop aux Hommes, et c’est pourquoi nous avons aujourd’hui tant de mal à débattre de ces questions ô combien complexes : plutôt que de nous y mener de force, les deux sœurs choisirent de nous offrir un idéal lointain à atteindre en toute liberté, et ce malgré les ornières sur le bord de la route.
- C’est la raison pour laquelle les interventions de Justice et Saoserna furent si importantes dans les premiers mythes, et que les diverses interprétations qui en furent livrées nous semblent avoir été à la base de courants de pensée qui aujourd’hui encore influencent nos sociétés.
- A titre d’exemple, il est bon de noter les évènements du procès de Phtaar - premier exemple documenté de justice donnée en tant qu’institution destinée à servir le bien de tous. Il est difficile de ne pas voir l’intervention de Justice dans cette affaire qui vit s’opposer un mendiant et un roi, et dont la décision fut permise grâce à l’intervention d’une aveugle originaire de l’autre bout du monde à qui l’on posa la question de la culpabilité.
- De même, lorsque Saoserna s’unit au chasseur Ychtyon, on dit qu’elle lui fit présent de son regard, pour qu’il la voit aussi bien qu’elle le voyait. On peut difficilement illustrer de manière plus claire l’importance que prit l’honnêteté dans les interactions humaines, amoureuses ou non, et ce dans chaque civilisation du globe.
- Autre exemple plus connu, l’histoire du Champion de Pracentrès. Certaines versions ne laissent guère planer de doute sur la nature des yeux dorés dont le héros était doté et qui lui permirent de traquer les responsables de sa tragique destinée. Quant à la façon presque surnaturelle dont il se défit sans effort de ces ennemis aguerris, difficile de ne pas y voir une idée de justice supérieure, qui sait prendre des chemins détournés pour parvenir à ses fins.
- Dans ce dernier exemple, j’aimerais noter à quel point les interventions des deux sœurs semblent proches, presque indissociables. Qu’on ne s’étonne pas alors que les jumelles soient restées aussi liées pour les Hommes : en effet, il est périlleux de considérer la justice sans s’inquiéter de vérité. Quant à savoir si la vérité doit être juste, c’est sans doute la question la plus obsédante qui soit lorsque se présente un choix.
- Cette proximité est la source de bien des légendes, qui toutes ont leurs subtilités, selon l’endroit d’où elles nous parviennent, mais répondent à leur manière à une question existentielle, celle de la fin du monde.
- De là d’où je viens, par exemple, on prétend qu’un jour, Justice descendra vers le monde des hommes. Un papillon se posera sur son nez, et ouvrira grand ses ailes, révélant deux grandes tâches dorées qui porteront le regard perçant de Saoserna sur la terre. Alors tous, défunts comme vivants, seront jugés.
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