Ivain

Jour 4 - "Dodge"

Oct 6th, 2023
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  1. Après cette injonction, le vieux se recroquevilla un peu plus dans sa couverture, comme pour signaler à son compagnon que la conversation s’arrêtait là. Il ferma les yeux.
  2.  
  3. Il espérait qu’il n’avait pas eu l’air d’un rustre. Mais il y avait des choses que le garçon ne devait pas encore savoir. Notamment le fait que son compagnon de route avait – et avait toujours eu – un aperçu de ses rêves. En vérité, le vieillard était un peu jaloux : lui aussi aurait bien aimé un monde d’aventures épiques, une excursion périlleuse dans un labyrinthe en quête de soi-même, ou une confrontation ahurissante contre sa peur la plus vile sous une forme titanesque.
  4.  
  5. Mais comme il l’avait expliqué au gamin, ses rêves à lui étaient plus lents, plus méditatifs, plus…introspectifs. Contrairement à ce qu’il avait laissé entendre, ce n’était pas par choix. C’était l’un des nombreux effets secondaires de l’âge. La vieillesse creusait la forme physique et diluait le rapport au temps, jusque dans le monde onirique. La vieillesse était pesante et pensante. Ce soir, il en avait assez. Il aurait souhaité un peu d’action, comme le jeunot.
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  7. Il se trouve qu’il allait être exaucé, en quelque sorte. D’une manière assez inattendue.
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  9. ***
  10.  
  11. Il avançait à travers un bon mètre de neige. Le blizzard mordait son visage et faisait siffler les éperons rocheux qui parsemaient le col. Les quelques vestiges de végétation qui subsistaient à ces hauteurs ployaient sous le poids de la poudreuse. Ils laissaient pendre leurs branches maigrelettes chargées de stalactites de givre. Au-delà, des cimes colossales contemplaient sévèrement son avancée. Au-delà encore, il y avait toujours plus de montagnes, des géants apathiques et glacés partout où l’on pouvait poser le regard, se découpant sur un ciel d’azur strié de strates cotonneuses. Deux mers de nuages, l’une en-dessous de lui, l’autre au-dessus. Il était au cœur d’une vaste chaîne montagneuse, avec pour seule conviction la direction qu’il devait suivre, sans qu’il puisse se souvenir de ce qu’il trouverait au bout.
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  13. De toute façon, il n’irait pas bien loin en l’état. Sans vivres, sans eau, et exposé aux éléments. Comment en était-il arrivé là ?
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  15. De l’autre côté du col, il parvint sur un large plateau enneigé, où la nappe immaculée était ça et là percée de quelques sapins opiniâtres. Devant lui, sur ce qu’il imaginait être le chemin, se tenait une étrange silhouette. Un minotaure.
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  17. À y regarder de plus près, l’autochtone était humain. Il avait une corpulence très maigre, complètement occultée par la large fourrure de yack qui lui couvrait le torse et les épaules. La tête de l’animal, évidée, faisait office de capuche, au creux de laquelle on apercevait à peine un visage menu. D’où l’impression persistante qu’on avait affaire à une créature fantastique, doté d’un corps humain et d’une tête de bovin, posée sur des épaules comiquement larges par rapport à la taille. Pour compléter l’aspect mystique de l’apparition, le torse – ou ce qu’on en voyait – était peint de runes, et des fioles de toutes formes pendaient de la silhouette, accompagnées d’objets inquiétants à l’allure vaguement organique.
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  19. L’homme étrange s’adressa au voyageur sans préambule :
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  21. « Souhaite-tu échapper aux sévices de la montagne ? Je peux permettre cela, si tu passes un contrat avec moi. »
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  23. « Un contrat ? » répéta le pionnier incrédule.
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  25. « Oui. Vois cette balle ».
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  27. De nulle part, il produisit une grosse balle de jeu rouge vif. Elle semblait faire de caoutchouc. L’objet n’était pas seulement incongru ; il était en décalage complet à la fois avec le décor et la situation.
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  29. « Tant que cette balle ne t’atteint pas, la montagne ne t’atteindra pas non plus. »
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  31. « Comment ça, la montagne ? »
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  33. « Tu seras immunisé à ton environnement. Tu ne ressentiras pas le froid, ni la faim, ni la soif. Du moins, tant que la balle ne t’aura pas touché. Est-ce que tu acceptes ? »
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  35. Quel choix avait-il ?
  36.  
  37. « Oui. »
  38.  
  39. Il s’était attendu à ce que son absurde interlocuteur s’avance vers lui pour sceller leur pacte d’une poignée de main, ou profère une incantation ou quelque chose du genre. Au lieu de cela, l’homme leva le bras qui tenait le ballon, et lança vigoureusement ce dernier dans la direction du voyageur.
  40.  
  41. La balle s’éleva dans les airs, lentement. Trop lentement. Elle semblait obéir à ses propres lois de la physique (et il ne s’en formalisa pas). Heureusement, cela laissa au baroudeur le temps de comprendre que le contrat venait de prendre effet. Et qu’il allait immédiatement arriver à son terme s’il ne faisait rien. Il fit un bond de côté et entendit la balle s’enfoncer dans l’épaisse poudreuse là où il s’était tenu. À ce moment, une bourrasque chargée de glace fine lui gifla le visage, le forçant à plisser les paupières. Lorsqu’il rouvrit les yeux, le minotaure avait disparu. Un coup d’œil derrière lui confirma ce dont il se doutait déjà : le ballon aussi était absent.
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  43. Il aurait cru à une hallucination née du froid et de la privation s’il ne s’était pas senti aussi bien. Le blizzard fouettait à la fois son visage et son corps sans même le faire frissonner. La faim avait quitté son ventre et la soif n’étreignait plus sa gorge. Il pouvait même garder les yeux grands ouverts en pleine tempête de neige. Le clignement qu’avait provoqué la bourrasque un instant plus tôt n’était en fait qu’un réflexe dont il aurait tôt fait de se débarrasser. Il haussa les épaules pour lui-même et reprit la route.
  44.  
  45. Les heures passèrent sans signe du minotaure. Il réapparut le lendemain (mais la nuit était-elle vraiment venue entretemps ?), tandis que le voyageur descendait prudemment une pente verglacée. Lorsqu’il le vit, son adversaire de circonstance était déjà en train de tenter un nouveau lancer. Le vagabond préféra se laisser tomber sur les fesses et glisser à tout allure en bas de la descente plutôt que de courir le risque que la balle rouge ne l’atteigne. Et bien entendu, lorsqu’il releva le regard en haut de la pente, la silhouette n’y était plus.
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  47. Par la suite, les « attaques » survinrent de manière irrégulière, sans plus de succès. Parfois plusieurs dans l’heure, parfois aucune sur plusieurs jours (mais les jours s’écoulaient-ils vraiment ?). Elles ne présentaient souvent pas de danger réel, à cause de la physique flottante du projectile et de sa visibilité, mais l’explorateur connut tout de même quelques frayeurs. À la longue, il devint maître dans l’art d’esquiver les tirs de son mystérieux adversaire. Il pouvait le faire à l’arrêt ou en marchant, en escaladant une pente abrupte, et même sortir de son sommeil léger à temps pour éviter la balle. D’un défi permanent, l’exercice devint une routine. Une preuve de plus que l’être humain peut s’habituer à tout.
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  49. Un jour enfin, le voyageur parvint à une vaste paroi rocheuse. L’obstacle naturel bloquait complètement son chemin. De chaque côté, la muraille s’évasait jusqu’à un précipice. Elle était étrangement lisse, et rendue glissante par le givre ; il n’était pas question de l’escalader. Le sol était de granite dur, parfaitement impossible à creuser. Et tout le promontoire sur lequel il se tenait était noyé dans un brouillard épais. On ne pouvait pas voir ce qu’il y avait dedans, ni décider de ce qu’il y avait dedans. (Oui, décider ; sur le moment, cela lui semblait être une aptitude naturelle dont la brume le privait).
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  51. L’étude minutieuse de la situation, et la frustration qu’elle avait engendrée, laissèrent la place à l’acceptation. Il sentit que le mur était le signe qu’il devait consentir à la fin du voyage. Il se retourna vers le chemin qu’il avait emprunté. Le minotaure était là. À une vingtaine de pas peut-être. Il le devinait à peine dans le brouillard, mais il savait sa présence.
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  53. Il attendit.
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  55. Il n’eut pas à attendre longtemps. La balle rouge fendit la brume et le percuta mollement en pleine poitrine. En un instant, toutes ses sensations physiques lui revinrent. Le froid, la faim, la soif, mais aussi le contact de la pierre sous ses pieds et la pression vivifiante du vent sur ses pommettes. L’expérience était intense, mais finalement pas désagréable. C’était comme la libération subite d’une partie de lui qu’il avait refoulée à tort. Un monde d’impressions vives, frustes, sans l’élégance spectrale avec laquelle il avait traversé la chaîne de montagne jusqu’ici, mais ô combien plus riche d’informations. Il avait l’impression que les pierres l’interpellaient, que le vent chantait à ses oreilles. La montagne lui parlait. Elle attirait son attention sur sa nouvelle clairvoyance. Elle lui disait : « regarde autrement ».
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  57. La balle rouge n’était pas la fin du voyage. Elle était une nouvelle direction salvatrice. Très simplement, il se tourna vers la paroi rocheuse, puis fit quelques pas en arrière, pour l’ausculter sous un autre angle. La vérité crue faillit le faire rire (mais s’il riait à voix haute, il quitterait ce monde, n’est-ce pas ?).
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  59. Le « mur » n’était qu’un trompe-l’œil, l’alignement de deux parois qui en réalité étaient séparées d'un interstice large comme 2 hommes. Cette ouverture courait sur toute la hauteur de la muraille, devenant de plus en plus mince. Elle s’enfonçait aussi dans toute sa profondeur, de sorte qu’on eut pu la qualifier de caverne, sauf pour l’étroite bande de jour qui tombait de son « plafond ». Était-ce donc plutôt un défilé très encaissé ? Qu’importait. Le sol de la quasi-grotte montait en pente douce mais constante, et on devinait au loin qu’il finissait par rejoindre le toit de la muraille. Une sortie à l’air libre, et peut-être la suite du chemin.
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  61. Le voyageur reprit son avancée. Il sentait à présent son propre poids, et celui des années qui l’avaient érodé. Mais il se sentait aussi vivre plus pleinement. Il ressentait plus intensément son environnement. Il continuerait.
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  63. Une fois dans la caverne à ciel ouvert, le brouillard ne l’atteignait plus. Il prit le temps d’invoquer une épaisse fourrure de yack pour se prémunir du froid. Pour pallier la soif, il y accrocha plusieurs petites gourdes suspendues à des lanières. Il y ajouta des quartiers de viande séchée, une solution raisonnable, sinon gastronomique, au problème de la faim. L’ensemble accroissait encore le poids sur ses épaules, mais le rassurait aussi.
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  65. Sous son vêtement de fortune, la peau de son torse le démangeait de curieuse manière, mais il n’y prêta pas attention. Il arrivait en vue de la sortie du défilé. C’était comme une flaque d’azur qui se découpait dans la roche. En s’approchant de cette oasis de ciel, il vit quelqu’un qui l’attendait à la sortie. L’enfant l’interpella sans ménagement :
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  67. « Allez papy, sors de ce truc. On reprend la route. »
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  69. Le vieillard maugréa en baillant, se dégagea de sa couverture, et se leva péniblement. Au moins, le gamin avait l’air d’avoir retrouvé ses forces.
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