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- Extrait du "Récit des Berges", version abrégée
- Un jour, un grand tournoi d’archerie fut organisé sur la rive du fleuve Eboshi. De nombreux hommes et femmes vinrent de toutes les régions du Daidara pour tester leur habileté, chacun dans le vain espoir de remporter la récompense démesurée réservée au vainqueur.
- Bien vite, deux jeunes concurrents sortirent du lot. Tous deux faisaient montre d’une précision sans pareille. Ils encochaient chaque flèche d’un geste sûr, tiraient vite mais sans empressement, touchaient toujours la cible en son centre. Chacun, de son côté, remporta toutes les étapes du tournoi haut la main.
- La rumeur de leur talent enfla bien vite, si bien que lorsqu’ils furent révélés comme les deux finalistes, personne dans le public n’était surpris, malgré leur jeune âge. Un carquois de neuf flèches fut donné à chacun, et ils commencèrent à tirer tour à tour. Toujours le cœur de la cible était atteint.
- On leur amena un deuxième carquois, puis un troisième. Comme le voulait le règlement, le premier qui manquerait le centre de la cible devrait céder le titre à son concurrent. Mais cela n’arriva jamais. Après quarante-quatre tirs parfaits, l'organisateur, inquiet de voir se vider les rangs de l’assemblée lassée, décerna le prix aux deux prodiges, conjointement. Ils acceptèrent cette issue respectueusement, et partagèrent la récompense. Mais si le choix leur avait été laissé, ils auraient décoché leurs traits toute la nuit, jusqu’à être proprement départagés.
- Ces deux jeunes archers s’appelaient Houyi et Tawara. À compter de ce jour, ils furent des rivaux acharnés.
- Nos deux protagonistes excellaient dans le même art, auquel ils avaient voué leur existence ; pourtant leur philosophie était très différente. Houyi n’utilisait l’arc que pour la chasse, et il ne chassait que ce qu’il mangeait avec sa famille. Tawara voyait l'arc avant tout comme une arme. Il considérait que le meilleur archer était celui qui avait su faire ses preuves sur le champ de bataille.
- Les virtuoses attirèrent l’attention d’un certain duo de dieux jumeaux. Bien sûr, Ychtyon le chasseur favorisa Houyi, tandis qu’Elpeïos devint le protecteur du belliqueux Tawara. Les frères célestes avaient une grande affection pour ces jeunes héros, qui leur rappelaient tant leur propre histoire.
- Houyi vivait relativement coupé du monde, dans sa chère forêt qui habillait le delta de l’Eboshi. Il était tout entier dévoué à l’entraînement, à la chasse et à la famille qu’il nourrissait de ses prises, et n’entretenait presque aucun lien social. Plus en amont, Tawara se complaisait à faire connaître sa valeur, et braillait à qui voulait l’entendre qu’il rejoindrait la première armée qui se montrerait digne de son talent.
- Un soir, un duc connu pour sa perfidie lui rendit une visite des plus obséquieuses pour tenter de le recruter dans sa légion personnelle. Tawara sentit que cet homme était faux, et refusa tout net. Alors, l’ignoble décida de le faire assassiner, pour éviter toute chance que le guerrier prodigieux se retrouve dans les rangs ennemis lors de la conquête qu’il projetait. Ainsi Tawara, le meilleur archer de sa génération, mourut tristement d’empoisonnement.
- La nouvelle parvint à Houyi, au fond de sa forêt. Révolté, il fit appel aux dieux pour corriger cette injustice. Mettant sa propre vie en jeu, il les supplia de redonner quelques années de vie à son rival, au moins jusqu'à ce qu’on ait déterminé lequel des deux était le plus talentueux à l’arc.
- Ychtyon et son frère, dont le cœur saignait pour Tawara, acceptèrent d’une même voix. Mais ils imposèrent une terrible condition. Pour retrouver son rival injustement occis, Houyi devrait renoncer à son vœu et débarrasser l’empire Daidara des neuf créatures qui en terrorisaient la population. Le chasseur consentit à cette épreuve.
- Le premier animal était le Fauve de Korise, qu’on disait plus puissant que le tigre, plus rapide que le guépard et plus agile que la panthère. Houyi comprit bien vite qu’il ne pourrait pas abattre l’animal par une flèche sûre à quelques dizaines de toises. S’offrant lui-même comme appât, il attendit que la bête bondît sur lui pour l’abattre en plein vol.
- La deuxième créature était le Scorpion de Misanppo. Vif, vicieux, ce dernier pouvait saisir un homme adulte dans l’une de ses pinces, et tuer n’importe quel être vivant en quelques secondes grâce au venin terrifiant que dispensait son dard. De plus, aucune arme humaine n’avait jamais réussi à seulement le blesser. Habilement, Houyi poussa son effrayant adversaire à planter l’aiguillon dans le large tronc d’un chêne. Tandis que le scorpion se dégageait, il trempa l’une de ses flèches dans le poison qui suintait de l’entaille, et d’un geste vif, la décocha entre deux plaques de chitine. En quelques secondes, la bête mourut de son propre venin.
- Le troisième adversaire de Houyi fut le Brochet Démoniaque. Derrière ce nom saugrenu, presque comique, se cachait un poisson carnassier d’une agressivité folle. Il avait à lui seul mit fin au transport fluvial de marchandises le long de la rivière Isodan. Patiemment, le chasseur lut tous les rapports sur les précédentes attaques du monstre, ainsi que les traités sur la géologie des berges. Il put ainsi produire l’appât idéal et leurrer la créature avec, afin qu’elle finisse dans un recoin exigu de la rivière, cernée par des arêtes rocheuses tranchantes. Quelques flèches plus tard, l’animal entra dans une rage telle qu’il mit fin à ses propres jours contre la pierre coupante, en tentant de se ruer sur son assaillant.
- La quatrième bête était le Béhémoth de Kotan. Grand comme six éléphants, cet animal inouï était couvert d’une épaisse fourrure et arborait quatre énormes cornes avec lesquelles il pouvait arracher un arbre. C’est précisément ce qu’il fit lorsque le chasseur l’amena dans une forêt de très hauts conifères. Des heures durant, Houyi le fit tourner en rond dans le bois, manquant par trois fois de se faire embrocher. Lorsqu’enfin la bête s’arrêta, exténuée, sa toison était mâtinée de brindilles, d’aiguilles et d’une résine huileuse hautement inflammable. Le héros, lui-même ivre de fatigue, décocha une flèche enflammée qui eut tôt fait de rôtir le mastodonte.
- La cinquième cible que le dieu Ychtyon indiqua était une créature bien étrange appelée Moïka. Chaque jour que Zveda faisait, ce monstre aux allures de molosse créait une copie de lui-même. Lorsque Houyi fut appelé pour enfin enrayer la calamité, plusieurs centaines de ces bêtes parcouraient la vallée, dévorant tout sur leur passage. Les habitants apeurés mirent le héros en garde : quiconque attaquait l’une des créatures encourait la colère vengeresse de la meute immense.
- Cela donna une idée à Houyi : plus silencieux qu’une brise de printemps, il s'immisça aux abords de la meute et captura l’un des monstres. Quelques instants plus tard, tous ses congénères étaient aux trousses de l’archer. Courant éperdument sur les pentes escarpées, il les amena dans le défilé de Poumenata, où il s’esquiva par une sente discrète. Les assaillants découvrirent alors que l’issue du défilé était condamnée par un éboulis. Usant d’un système de poulies, Houyi provoqua une seconde chute de rochers derrière les molosses, qui se trouvèrent soudain enfermés dans le défilé. Alors l’archer apparut sur la crête, et la proie devint prédateur. Pendant les deux jours qui suivirent, il abattit méthodiquement chacun des corps de Moïka, les dents serrées, accablé par le carnage qu’il devait perpétrer.
- Mais Ychtyon ne lui laissa pas le temps de se remettre de ses noires émotions. Son sixième adversaire serait le plus gigantesque de tous : le Serpent Céleste. Long de près d’une lieue, le reptile ailé dessinait de vastes spirales dans le ciel de la région Abiken, qui avait été complètement désertée. Houyi s’équipa légèrement, et n’emporta que deux flèches en venant à la rencontre du monstre. La première, plantée à la base de l’aile, servit à attirer l’attention du colosse. Lorsque ce dernier frôla le sol pour trouver la source de cette injure, Houyi sauta sur son dos et fut emporté à une altitude inouïe.
- Alors, lentement, péniblement, luttant contre la fatigue, le givre et l’air sans vie, le chasseur remonta tous les anneaux de l’impensable créature. Il finit par arriver près de la tête, et d’une main qui ne tremblait pas malgré le froid implacable des hauteurs célestes, logea sa seconde flèche dans l'œil de la créature. Le venin de Misanppo fit le reste. Houyi tomba du ciel avec son adversaire. Pour ralentir sa chute, il déploya une voile confectionnée par l’un de ses admirateurs. Il lui fallut une journée entière pour rejoindre la terre ferme.
- Sa nouvelle quête l’attendait déjà. Misusu était sans doute le monstre le plus étrange de tous ceux qu’il dut affronter. Fait de boue et de magie, il n’avait pas de forme ; ou plutôt, il pouvait prendre toutes les formes. Il rampait aux abords de la Cité du Sud et noyait les infortunés voyageurs qui avaient le malheur de croiser sa route. Toute tentative de le pourfendre était, très littéralement, un coup d’épée dans l’eau.
- Houyi se souvint de la nuit en forêt où il avait vu la foudre frapper un étang, diffusant le feu céleste dans toute l’étendue d’eau, consumant toute vie. Il en fit sa stratégie.
- Un soir d’orage, couvert de la tête aux pieds par un treillis métallique doublé de cuir - une autre invention surprenante du savant qui l’admirait - il se laissa attaquer par Misusu. Alors que la vase vivante couvrait déjà ses jambes, le héros encocha une flèche à laquelle était attaché un très long filin d’acier. Il visa les nuages, et tira. La réplique de Zveda ne se fit pas attendre : la foudre frappa la flèche, courut le long du fil, et s’engouffra dans la masse de boue grouillante avec un sifflement effroyable. Misusu fut terrassé. Houyi connut un millier de brûlures, mais survécut.
- Il considéra un moment l’abandon. Son corps mortel ne pourrait pas soutenir encore deux épreuves conçues par les dieux. Mais deux choses l’en empêchèrent. Son honneur d’une part, bien sûr ; mais plus encore, il souhaitait faire revenir la seule personne qui ait jamais partagé la passion brûlante qui l’animait, le sentiment indicible qu’il éprouvait chaque fois qu’il relâchait la corde de son arc.
- La huitième créature qu’il dut affronter était le Zhulong. Une simple sphère de chair dure, haute comme deux hommes, sans pattes, ni yeux, mais avec une gueule béante qui avalait tout - plantes, bêtes, humains et bâtiments. Ce fléau lent et grotesque était connu de tous. Notamment, chaque habitant de l’empire savait que le monstre était parfaitement indestructible. Était-ce là une moquerie que les dieux adressaient à Houyi ? Ychtyon s’était-il lassé de sa quête ? Il ne voulait pas y croire. Puis il comprit. L’ordre de l’immortel précisait qu’il devait débarrasser Deidara de chacune de ces calamités. Nul besoin de détruire la bête donc.
- Houyi fit appel à tous ceux qui suivaient ses exploits pour effectuer un travail de titan : ensemble, ils allongèrent l’immense dépouille du Serpent Céleste, depuis le chemin qu’empruntait le Zhulong jusqu’au gouffre de Dhian, une immense faille qui selon la légende avait donné naissance à la créature sphérique. Comme prévu, le monstre-boule commença à manger le gigantesque reptile par la queue, et y prit goût. Il suivit la route que traçait les écailles infinies, et, huit heures plus tard, tomba dans le précipice. Là, il poursuivit sa marche destructrice, mâchant la roche pour faire grandir sa faille mère, creusant un véritable tunnel, et émergea finalement à des lieues de là. De l’autre côté de la frontière de l’empire.
- Ychthyon en personne salua l’ingéniosité de son protégé. Puis il eut un petit rire sardonique.
- “Le dernier animal que tu dois chasser est celui qui a causé le plus de morts au sein de l’empire Deidara. Il s’agit de l’empereur.”
- À ces mots, Houyi pleura de rage. Certes, l’empereur était un tyran sanguinaire, mais nulle âme dans Deidara n’aurait levé la main sur lui. C’était là le plus grand déshonneur possible. Ainsi, le héros devait choisir son opprobre : briser son vœu à Tawara et abandonner sa quête, ou briser le tabou ultime et tuer le despote. De toute façon, il se savait incapable de pointer sa flèche sur autrui. La vie humaine lui était trop précieuse.
- À cet instant, il se rendit compte que la lueur dans le regard d’Ychtyon n’était pas purement cynique. Le dieu chasseur avait une réelle volonté de libérer le peuple du joug de son souverain. Si dans son infinie sagesse, il voyait un moyen d’y parvenir, Houyi devait le trouver.
- Il demanda une audience auprès de l’empereur. À sa surprise, il fut reçu en grande pompe, devant un festin. Houyi s’empressa de rassurer le tyran sur ses intentions : il ne souhaitait pas achever sa quête, si cela signifiait le meurtre. Son hôte sembla satisfait, et le repas se poursuivit avec une plus plaisante conversation, chacun à la cour pressant le héros de conter ses exploits.
- Mais à l’heure du dessert, l’empereur lâcha soudain son verre et s’effondra sans vie sur la table du banquet. Habitués des complots et machinations, tous les membres de la cour comprirent ce qui s’était passé. Houyi n’avait fait qu’une chose pour préparer l’audience : il avait demandé à un prestidigitateur de lui enseigner un tour de main. Et alors que le despote était fasciné par son récit, il avait simplement échangé leurs coupes de vin.
- Les éternels n’ont qu’une seule parole. Tawara fut ressuscité. Houyi, harassé, fit vœu de ne plus jamais tuer avec son arc : ni homme, ni animal, ni créature qui dépasse l’entendement. Inspiré, son rival renonça à l'idée de rejoindre une armée.
- Chacun des deux fonda une école d’archerie, de part et d’autre du même bois. On y enseignait la philosophie autant que le maniement de l’arc. Ainsi, Houyi et Tawara prolongèrent leur rivalité par l’intermédiaire de leurs élèves. Bien sûr, ces derniers brillaient à chaque édition du tournoi qui se tenait sur les berges du fleuve Eboshi. Mais si toute personne qui sortait de l’une de ces deux écoles faisait bien vite parler d’elle, aucune ne parvint au niveau de son professeur, que ce fût pour la distance que pouvait parcourir sa flèche, ou la précision avec laquelle elle savait atteindre sa destination.
- Curieusement, une même légende persista au sein des deux écoles. On raconte qu’à l’époque de Houyi et Tawara, de temps à autre, à la fin d’une journée d’enseignement, une flèche qui semblait provenir de l’autre côté de la forêt venait se planter devant la porte de l’établissement. Alors, le vieux professeur se levait, prenait une bouteille de bon vin et quelque collation, et s’enfonçait dans le bois en sifflotant.
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