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- Ivan avait écouté les yeux clos, et désormais il paraissait vraiment s’être assoupi, le souffle lent et régulier, les muscles totalement détendus après les efforts dans l’eau. Il n’en était rien :
- « Je le comprends, au fond, mais quel dommage que tu n’aies pas pu filmer… Une telle tempête, et ce final incroyable, j’aurais payé cher pour voir ça. Un jour peut-être. »
- Ils laissèrent encore un long silence s’écouler, et lorsque l’appel de la sieste devint trop insistant, Francis se redressa et s’ébroua énergiquement, comme pour conjurer la douceur traîtresse du moment.
- « Un jour, assurément, tu voulais dire ! Bon allez, c’est ton tour. Que m’as-tu réservé cette fois-ci ? La légende des arbres magiques à la citronnelle ? Ou alooors, le mythe du boudin de porte en forme de chien ? »
- « Ha, t’es con ! Non, non, je me garde l’arbre magique pour plus tard, seuls les initiés aux arcanes les plus hermétiques qui soient peuvent entendre son histoire.
- Non, cette fois je serai sérieux.
- Tu te souviens de ce stage en collectivité territoriale que j’avais effectué en Guyane française ? Bon, peu importe, je ne donnais pas de nouvelles à grand monde à cette époque. J’ai passé la majorité de mon temps là-bas dans un quartier pour expatriés, à Cayenne, à assister à d’interminables réunions à propos du mobilier urbain, de la nouvelle rocade, ou des mouches au plafond, tu vois le genre…
- Heureusement un jour, un gars de passage au bureau, me voyant désœuvré, me prit en pitié je pense et me proposa de l’accompagner sur le terrain. Il bossait pour la prévention et la lutte contre l’exploitation minière illégale, en lien avec les communautés indigènes vivant encore dans la forêt équatoriale guyanaise. J’ai évidemment sauté sur l’occasion, et deux jours plus tard nous nous envolions pour Maripasoula, une petite ville perdue sur un affluent du Maroni, à la frontière ouest avec le Suriname, coincée entre le fleuve et la forêt.
- Ce fut nettement plus intéressant, et j’aurais quantité de choses à raconter sur ce que je découvris là-bas, mais un épisode en particulier mérite ton attention aujourd’hui.
- J’avais passé une journée avec un groupe de policiers, à patrouiller dans les innombrables méandres du fleuve à la recherche du camp d’un groupe d’orpailleurs brésiliens qui avaient été signalés. Vers la fin de la journée, et alors que nous nous apprêtions à rentrer, nous les avons finalement trouvés, et une intervention s’ensuivit. Je restai sur un des bateaux, évidemment, et après quelques échanges de coups de feu, la radio crachota pour nous inviter à accoster. Sans que personne ne soit blessé, les cinq brésiliens avaient été interpelés et leur camp investi. Comme la nuit tombait, la navigation devenant périlleuse, il fut décidé que nous passerions la nuit sur place, à garder les captifs et leur matériel en attendant l’arrivée d’autres bateaux le lendemain.
- C’était un drôle de bivouac, mais le plus notable était la présence d’une énorme cage renfermant un grand singe. Il faisait peine à voir : il semblait en pleine forme physique, mais avait ce je-ne-sais quoi qu’ont ces animaux captifs depuis trop longtemps, comme si toute sa beauté sauvage l’avait déserté. Il était très calme, et très habitué aux humains, ne semblant même pas savoir de quoi il était privé.
- La soirée se déroula sans encombre, et alors que je m’éloignais un instant pour laver ma gamelle, un des prisonniers, solidement attaché à l’un des bateaux, m’apostropha en français :
- "C’est pas un singe, tu sais. Tu viens de métropole, n’est-ce-pas ? Ça se voit de loin. Moi non plus je ne suis pas d’ici, j’ai grandi à Paris."
- Il semblait avoir envie de discuter, mais mon sentiment à son égard ne m’incita pas à faire connaissance, alors je me détournai.
- "Si tu veux lui rendre service, tu devrais ouvrir sa cage, cette nuit, lorsque tout le monde dormira. Il ne mérite pas ce qui lui arriverait si vous le rameniez avec vous."
- Cette fois, sans savoir pourquoi exactement, je répondis.
- "Ça m’étonnerait qu’il survive une semaine dans la nature. Il a manifestement totalement oublié sa vie à l’état sauvage. Et c’est un conseil intéressant, quand même, venant d’un trafiquant d’animaux."
- "Ha ! Totalement oublié, tu ne crois pas si bien dire. Et je ne trafique rien du tout, moi. Je cherche de l’or, c’est tout."
- "Et le singe, alors ? C’est pour décorer ?"
- "Pas un singe, je te dis. Je l’ai mis en cage, c’est vrai, mais c’est… il me fascine, je crois. Je l’aurais relâché, je te le jure, tout plutôt que de lui faire du mal. Contrairement à ce que tu crois, il n’y a pas une journée il était encore libre, sauvage et d’une férocité insolente."
- Je dois avouer qu’alors, cet homme m’avait ferré ; j’étais intrigué.
- "Qu’est-ce-que c’est, si c’est pas un singe ?"
- "Il n’a pas de nom en français, ni dans aucune langue d’ailleurs. Les wayanas l’appellent Ihjan. Ça veut dire neuf, nouveau ; bizarre, non ?"
- Il attendait que je pose les questions, mais son appétence manifeste pour la conversation m’épargna d’entrer dans son petit jeu.
- "En fait, c’est assez bien trouvé ; les wayanas vivent ici depuis des siècles, en pleine forêt, et ils en connaissent un rayon. En observant l’Ihjan, ils se sont aperçus de quelque chose d’incroyable à son sujet : il n’a aucune mémoire… Hahaha, tu crois que je me moque de toi, hein ? Les bêtes n’ont pas de mémoire, c’est vrai, mais elles ont quand même quelque chose, reconnais-le, un instinct, des connaissances, un semblant de personnalité. L’Ihjan, rien de tout ça ! Il a un secret, le petit malin : il oublie. Tout. Tout le temps. Après quelques heures, quelques jours, tout ce qui vient de se passer dans sa vie disparaît ! C’est comme une feuille, que tu t’échines à noircir, mais au fur et à mesure, le début s’efface, et tu repars sur du vent.
- A sa naissance, ses parents ont dû oublier qu’il existait à peine était-il sorti du ventre maternel. Lui aussi les a oubliés, d’ailleurs, il n’a pas dû souffrir du sentiment d’abandon bien longtemps, au moins. Alors il a dû apprendre, et vite. Survivre, se nourrir, de quoi, se cacher, de qui… Mais ça aussi, il l’a oublié ! Hahaha, tu imagines ? Tu imagines la force de cette créature, pour que malgré cette tare, il ait survécu, quoi, quinze ou vingt ans, peut-être plus, qui sait, jusqu’à se tenir aujourd’hui devant nous ?"
- "Attends, tu prétends donc qu’en quelques heures, cet Ihjan, si ce nom existe, a oublié sa vie sauvage, et s’est habitué à vous cinq ? Vous prend pour sa famille ?"
- "Mais oui, bien sûr ! Je n’aurai jamais l’opportunité de m’en assurer, merci à tes petits camarades, mais je ne doute pas un instant qu’il puisse même aller encore plus loin. Moi, ce que je voulais, c’était lui apprendre à parler, à marcher. Et puis le voir oublier, recommencer. Jouer aux cartes avec lui, lui montrer comment chassent les hommes, boire avec lui, lui faire aimer l’éclat de l’or pur ! Ce n’est pas la première fois que je rencontre un Ihjan, il en vit d’autres par ici, bien cachés. Sur ma tête, je te jure en avoir vu un plonger dans l’eau. Il a dû se réveiller au bord du Maroni, apercevoir un poisson, ou un fruit appétissant flotter non loin, alors il a appris à nager, parce que sur le coup, il en a eu besoin.
- Et un autre encore, totalement différent : il avait les yeux fermés, une énorme cicatrice lui barrant la face. Eh bien, aveugle, il sautait d’arbre en arbre, de liane en rocher, plus vivement que n’importe quel atèle dans cette foutue jungle ! Il ne ressemblait pas à celui que tu vois aujourd’hui, il avait un dos beaucoup plus large, plus développé, et des bras de colosse. Tu te rends compte ? Non seulement sa connaissance, son comportement, ses habitudes évoluent, mais aussi son corps. Il oublie tout, mais il réapprend, il change, facilement et sans regrets.
- Et, ce qui est encore plus fou, c’est que si ça se trouve, ces trois spécimens ne sont en fait qu’un seul et même Ihjan…
- Alors bien sûr, que j’ai eu envie de le capturer, qui ne l’aurait pas fait ? Ce n’est ni bon, ni mauvais, pour lui, il s’en moque, il s’adapte, voilà tout. Il a un potentiel infini, une pure force d’évolution. Éternel nouveau-né, il a autant de vies que son environnement peut lui en proposer !
- Si tu le ramenais avec toi, à ton travail, je te parie qu’en deux ans, si tu parvenais à le maintenir concentré, il finirait PDG, et meilleur que l’ancien, encore ! Et un matin, après une trop grosse sieste, ou une trop grosse cuite, tu le retrouverais dans son bureau, à jouer avec le mobilier, à écrire sur les murs, hilare, comme un bambin dans une crèche, prêt à changer encore, pour devenir… n’importe quoi !"
- L’homme avait l’air, il faut lui reconnaître, en totale extase devant l’Ihjan, et subtilement, cela m’incitait à croire son récit inconcevable.
- "Mais peu importe. Je ne te dis pas ça pour faire ami-ami avec toi. Je sais bien ce que tu penses de moi ; un criminel, un meurtrier. J’ai tué, c’est vrai, et j’ai commis des crimes. Mais tu ne me connais pas pour autant. L’Ihjan, lui, il me connaît mieux que toi. Car à travers ses yeux sans failles, il voit le monde tel qu’il est, sans préjugé, sans a priori. Si nous les hommes étions comme lui, imagine dans quel paradis nous vivrions, libérés des tourments de l’âme, du jugement approximatif et des circonstances malheureuses. Enfin vivants, et seulement cela ; vivants au jour le jour, réduits à ce que nous faisons, à ce que nous sommes, plutôt qu’à ce que les autres pensent que nous avons fait, ou à ce que nous avons été…
- Voilà pourquoi je parle, et pourquoi je te parle à toi. Car je ne suis qu’un criminel aux yeux du monde, et aux miens tu sembles être le plus réceptif à mon discours. Alors je t’en supplie, libère le "singe". Nous ne le méritons pas, il a trop à apprendre encore, trop à faire, à devenir, pour perdre son temps dans notre foutue merde…" »
- Le silence dura ; Francis ne savait pas exactement si l’histoire était terminée, ou si Ivan s’était perdu dans ses souvenirs, dans le réquisitoire de ce truand, qui aujourd’hui sonnait comme le sien.
- « Et alors, qu’as-tu fait, au final ? »
- Ivan haussa les épaules.
- « Je l’ai libéré, bien sûr. Ce qui est fou, c’est que lorsque j’ai ouvert la cage, il s’est mit à marcher, plus droit que moi. Il avait l’air perdu, comme effrayé par le noir alentour. A ce moment, le français, qui ne dormait pas non plus, m’a fait un signe de la main en remerciement, et l’Ihjan lui a répondu d’un geste identique. C’est à ce moment que j’ai vraiment cru, sincèrement, à toute son histoire. Et, comme l’Ihjan ne s’éloignait pas, je lui ai montré la forêt du doigt, et ça aussi, il l’a compris je pense.
- Le lendemain matin, il était parti.
- Il nous avait sans doute déjà oubliés. »
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