Ivain

Jour 14 - "Tick"

Oct 16th, 2021 (edited)
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  1. Après une journée tout à fait ordinaire au bureau, Werner Schmidt faisait un trajet on ne peut plus banal en train pour rentrer chez lui et retrouver sa femme. Enfin, c’est ce qu’il aurait apprécié.
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  3. La sensation débuta sur le quai, alors que le chef de gare donnait un bref coup de sifflet pour avertir les usagers du passage d’un train sans arrêt. Werner la reconnut immédiatement. C’était toujours la même, celle qu’il éprouvait quand il avait l’un de ses épisodes. L’impression était très spécifique, mais il aurait eu du mal à la décrire. Physiquement, il n’y avait qu’un battement aux tempes, accompagné d’un léger frémissement de la peau. À cela s’ajoutait une vague sollicitation de sa mémoire, comme si quelque chose dans la situation présente évoquait en lui un lointain souvenir, bien qu’il savait rationnellement qu’il n’y avait rien de tel.
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  5. Depuis tout jeune, à chaque fois qu’il avait ressenti cela, des choses gênantes avaient suivi. Tantôt il avait une vision de décors à l’autre bout du monde, tantôt il entendait les pensées d’une personne qui avait vécu des siècles plus tôt. Parfois même, son regard traversait la matière autour de lui, et peu à peu tout s’effaçait, pour qu’il ne reste plus dans le vide infini que lui-même et une silhouette distante qui lui semblait étrangement familière. Pour Werner, ces incidents n’étaient pas « grandioses », ni même « surnaturels ». Ils étaient gênants. À chaque fois que l’un d’eux survenait, il se faisait remarquer, ou pire, il tournait de l’œil et recevait la sollicitude des passants. Ce « don », il s’en serait bien passé.
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  7. Lui ne demandait qu’à mener la vie d’un citoyen allemand sans histoire des années soixante-dix. L’Europe s’était reconstruite, les nations prospéraient, et malgré quelques inquiétantes histoires de pétrole, les perspectives étaient bonnes. Son travail était satisfaisant, et coquettement payé ; Renate et lui ne manquaient de rien. Ils commençaient même à parler d’enfants, au grand enthousiasme de leurs parents respectifs – et soit dit en passant, Werner ne serait pas mécontent de ne plus subir cette pression importune de la part de ses géniteurs. Bref, la vie était bonne, et sans orage.
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  9. Seulement, ce soir, la sensation qu’il redoutait était là, et se faisait de plus en plus intense. Le frémissement à fleur de peau était devenu un véritable tremblement, les battements de son cœur tonnaient à ses tympans et poussaient contre ses tempes avec une lourdeur pachydermique. Il se surprenait à dévisager frénétiquement tous les occupants de la gare, sans savoir quel visage il cherchait, ou s’il cherchait quelque chose sur leur visage. Le tic-tac de l’horloge qui surplombait la scène se faisait exagérément sonore, et – lui semblait-il – de plus en plus lent. Chaque mouvement d’aiguille résonnait avec un écho surnaturel.
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  11. Le bitume commença à se déformer sous ses yeux, et Werner se sentit perdre l’équilibre. Scheiße ! Il était toujours au bord du quai. Est-ce qu’il allait tomber là sur la voie, juste devant le train qu’il voyait poindre à l’extrémité de son champ de vision distendu ? Quelle stupide façon de mourir ce serait. Renate était sûrement venue à la station près de chez eux, pour l’accueillir avec un sourire, comme elle aimait le faire quand le temps était au beau fixe.
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  13. Sa vue s’obscurcit. Il se sentit comme suspendu dans le noir pendant quelques instants qui lui parurent une éternité, puis le monde revint devant ses yeux. Il n’avait pas chuté, ni même vacillé. Il se tenait toujours debout, bien droit, et il sentait à nouveau le poids de son propre corps. Ses symptômes s’étaient grandement atténués, revenant au simple frémissement qu’il connaissait.
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  15. Devant lui, le train était arrêté à quai. Mais le chef de gare n’avait-il pas annoncé le contraire ? Ce fut la première chose qui le surprit. Puis sa lucidité lui revint complètement, et il se rendit compte que le train n’était pas totalement immobile, mais plutôt avançait à une allure incroyablement lente, et sans produire le moindre bruit.
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  17. Il détacha son regard de l’étrange véhicule. En fait, toute la gare semblait figée ou presque. À sa gauche, une femme parlait à son fils en remuant très lentement les lèvres, comme si elle mastiquait soigneusement ses mots avant de les libérer. Son expression était sévère, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Le tableau aurait été burlesque s’il n’était pas devenu rapidement inquiétant. Devant elle, le garçon avait l’air de courir sur le quai, mais sa position évoluait à peine, et il restait en équilibre sur une pointe de pied, d’une manière qui n’aurait pas été possible à un enfant s’il avait seulement fait semblant de vivre au ralenti. Plus loin, la fumée d’une cigarette que venait d’allumer un grand gaillard montait pesamment, avec des volutes qui roulaient paresseusement, comme si elle se déployaient dans l’eau plutôt que dans l’air.
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  19. Cherchant encore une confirmation supplémentaire, Werner leva les yeux vers l’horloge de la gare. L’aiguille des secondes resta stationnaire pendant un temps indéniable, avant d’effectuer péniblement le court trajet jusqu’à la graduation suivante dans un grondement métallique sourd. C’était là le seul son que l’infortuné spectateur pouvait entendre. Un tic-tac comiquement lent et guttural. D’ailleurs, il ne pouvait pas lui-même se déplacer, ni même bouger autre chose que son regard. Il était réduit à contempler cette insolite scène qui frôlait l’immobilisme.
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  21. Mû par l’instinct, il reporta son attention sur le train, scrutant cette fois l’intérieur des wagons. Et c’est ainsi qu’il la vit. La fillette avait le regard dans le vague, mais une expression de curiosité joueuse sur le visage. Elle était d’origine asiatique et ne devait pas avoir plus de cinq ou six ans. Werner était convaincu qu’elle était à l’origine de tout cet incident. Il n’aurait pas su dire pourquoi.
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  23. Elle avait la tête collée contre la vitre du wagon ; derrière elle, un vieil homme la regardait gravement. Lui avait plutôt l’air triste. Mais à bien l’observer, il avait aussi l’air de le cacher à la fillette. Werner connaissait cette expression : c’était celle d’un homme qui venait de faire un adieu à un proche ou un ami. Et manifestement, la petite n’avait pas conscience que cet au revoir était définitif.
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  25. Il continua à détailler ce singulier duo, et à spéculer sur leur relation et leur état émotionnel. Il voulait graver tout cela dans sa mémoire, tant il était convaincu de leur importance.
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  27. Soudain, la petite fille planta ses yeux dans les siens. Autour d’elle, le monde était toujours ralenti, presque immobile ; mais quelque chose dans son regard fit bien comprendre à Werner qu’elle n’était pas concernée. Elle le voyait en temps réel. Il en était abasourdi. Elle ne fit rien d’autre que le regarder, mais une forme très intense de reconnaissance passa entre eux. Une connivence unique. Il avait l’impression qu'elle était la réponse dont sa propre vie était la question. Elle était son ancre dans un monde auquel il devenait étranger. La matière dont il aurait dû être fait. Aux côtés de la fillette, le vieillard était toujours figé ; lui ne pouvait rien suivre de cet échange silencieux.
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  29. Un autre choc sourd de l’horloge fit entendre sa résonance caverneuse, comme pour appuyer l’état de sidération de Werner. Mais peu de temps après, un son identique survint. Puis un autre, encore plus rapproché. Progressivement, le temps reprenait son cours. Le train sembla accélérer. De manière lointaine tout d’abord, puis de plus en plus distinctement, le bruit de son moteur se fit entendre. La voix stricte de la femme près de Werner également, et les rires de son fils insouciant.
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  31. Il ne détacha pas les yeux du wagon où la petite fille asiatique se tenait toujours appuyée contre la vitre, même alors que sa tête enfantine s’était réduite à un point qui s’éloignait rapidement de la gare. Cette fois, il ne se sentait pas gêné, ni frustré par l’expérience. Il savait qu’elle viendrait le chercher. Il savait aussi que sa vie convergeait vers ce moment futur.
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  33. Mais pour l’heure, il devait prendre son train, et reprendre son cher train-train. Retrouver avec plaisir le sourire de Renate qui l’attendait probablement à l’autre bout des rails.
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