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- « Éprouver les affres de la solitude, la vraie, me semble un bien lourd tribut à payer pour caresser seulement l’espoir de rencontrer une pareille créature, si merveilleuse soit-elle. C’est en cela que je suis différent de toi, Fra’, et c’est pour ça que je t’admirais tant, quand nous étions jeunes… Jamais je n’aurais le courage de tant risquer pour un idéal incertain... »
- Francis éluda la remarque d’un revers de la main dans le vide.
- « Détrompe-toi, tu le fais pourtant tous les jours, sans même t’en rendre compte, comme chaque être sur Terre. C’est ça, la vie, selon moi ! Et c’est d’autant plus remarquable chez ceux qui en souffrent le plus. Au fond, bien que ma rencontre avec le rafsafar ait été pour moi une bénédiction, je me dis souvent que je n’étais pas le plus à plaindre, que d’autres pauvres âmes esseulées auraient sans doute mérité bien plus sa présence réconfortante à leur côté. C’est pourquoi je caresse l’espoir que la solitude absolue n’existe pas, et que le rafsafar en est la preuve la plus vivante qui soit. »
- « J’aime bien cette idée, c’est assez optimiste… Haha, la prochaine fois que ça n’ira pas, je tendrai l’oreille, sait-on jamais… D’ailleurs, en parlant d’optimisme, il me vient à l’esprit cette créature mythique à qui nous devons tout. La connais-tu ? Son nom est Ephêmeros.
- Elle aurait été créée par Prométhée, ce titan qui selon la légende fabriqua les hommes à partir d’argile et d’eau, en leur transmettant le souffle de vie. Comme tu le sais sans doute, ce mythe précise que le frère de Prométhée, Épiméthée, avait été chargé, lui, de leur fournir de quoi survivre dans leur environnement, dans ce monde inconnu et hostile.
- Il échoua, car aucune fourrure ne protège notre peau du froid de l’hiver, nulle griffe, nul croc, nulle carapace impénétrable ne nous offre l’opportunité de nous défendre équitablement contre les bêtes affamées.
- Il est dit que Prométhée, voyant cela, et prenant en pitié l’humanité ainsi démunie et vouée à l’extinction, déroba à l’Olympe le Feu divin et en fit cadeau aux hommes, déclenchant ainsi le courroux divin, le condamnant au supplice que nous connaissons tous.
- Ce qui est moins répandu, en revanche, ce sont les circonstances de ces actions.
- Aidé d’Athéna, qui jadis lui avait enseigné la maîtrise du Feu et l’art de façonner la matière, il s’introduisit une nuit dans le domaine des dieux. Je ne sais comment exactement, mais il fut repéré avant d’avoir pu mener son projet à bien. Cependant, il ne capitula pas. Il lui fallait à tout prix trouver un moyen… Non loin du brasier en furie, qui nuit et jour, qu’il pleuve ou qu’il gèle trônait dans une gigantesque vasque d’obsidienne, il avisa un plant de férule commune, et, ignorant les cris d’alerte au loin, une idée se dessina dans son esprit. Il arracha la plus longue tige de la plante, et en livra l’extrémité au Feu. Puis, d’un coup de son gigantesque poing, il arracha un fragment de la vasque. Dans la précipitation pourtant, il en tira la plus parfaite de ses créations : autour de la férule qui lentement se consumait, il assembla une paire d’ailes robustes et un corps effilé. Il s’appliqua beaucoup, car il savait que son œuvre devrait faire vite avant que le Feu ne s’éteigne, et qu’elle aurait à parcourir un périlleux chemin pour rejoindre les hommes. Lorsqu’il lui donna vie, il lui confia toute sa force et son endurance pour qu’elle ait une chance, mais en contrepartie, la chimère ailée ne vivrait que quelques heures avant de se disloquer, dépourvue qu’elle le serait de raison d’être après avoir accompli sa mission – ou échoué.
- Ainsi naquit Ephêmeros. Au moment même où Prométhée déposa précautionneusement la tige de férule entre ses ailes alors que des bras implacables se saisissaient de lui, l’oiseau d’un noir luisant décolla et fonça dans la nuit, plus vif que jamais nul être n’avait été.
- Il dévala les pentes embrumées de l’Olympe, forcé de rester près du sol pour ne pas s’égarer.
- C’est alors que le sol commença à trembler. Avec une fureur inouïe, le flanc de la montagne sous ses ailes se déchira en failles insondables. Des lames, des épieux, des lances de roche acérée se dressèrent devant lui, jaillissant des entrailles de la terre. Des pluies de débris meurtriers s’abattirent sur sa route en un sifflement sinistre, éclatant en morceaux tranchants à l'atterrissage. Des crevasses, qui continuaient à s’élargir, lui parvinrent le grondement de l’orage le plus violent, le choc de l’eau la plus déchaînée sur la falaise, et des explosions énormes, des jets de gaz et de magma, le forcèrent à bifurquer sans relâche, toujours plus vite, toujours plus leste. La terre n’était plus que plaies béantes, un immense charnier de cailloux éventrés, et l’air, vicié par les fumées et la poussière, une tempête assourdissante de tons gris et pourpres. Le chaos alentour avait beau empirer, Ephêmeros poursuivait sa course folle, sans jamais ralentir, au milieu de cet océan de violence et de rage, que rien ne semblait pouvoir apaiser…
- Mais finalement, à force d’adresse et de sang-froid, il dépassa le carnage, et put reprendre sa course, redoublant d’efforts pour rattraper le temps perdu. La tige de férule avait déjà perdu le tiers de sa taille tant l’appétit du Feu était grand.
- En s’éloignant de la montagne, Ephêmeros parvint à une morne plaine sans aucun relief à l’horizon. Autour de lui, à perte de vue, étaient alignés des blocs rectangulaires d’une matière incolore et uniforme, tous semblables, parfaitement disposés à intervalle régulier, dénués de la moindre identité. Il naviguait inlassablement dans cet immense damier sans chaleur, avec pour seul spectacle le défilement continu de ces monolithes immobiles, érigés là telles des tombes, encore et encore, quel que soit la direction qu’il choisisse, quelle que soit la distance qu’il parcoure. Il lui sembla que jamais il ne pourrait sortir de ce labyrinthe qui ne disait pas son nom, et finalement la platitude de son environnement lui pesa. Ses ailes, pourtant fortes et sans défaut, finirent par battre plus difficilement. Elles étaient comme prises dans une gangue épaisse, invisible mais traîtresse, émise par la froideur et l’inanité de cette terre sans âme, sans éclat. Seul, le Feu poursuivait son œuvre à un rythme effréné, quand tout, autour, incitait irrésistiblement à l’immobilisme et à l’apathie.
- Alors, mobilisant les dernières forces qu’il pût rassembler, Ephêmeros piqua vers les nuages, s’éleva, toujours plus haut, au risque de se perdre, au risque de manquer son but ultime. En dessous, la plaine s’éloigna, les blocs rapetissèrent, et enfin il retrouva sa liberté de mouvement, enfin son vol retrouva sa légèreté et sa fluidité.
- La tige de férule avait perdu un autre tiers, et bientôt, le Feu disparaîtrait à jamais. Il lui fallait faire vite.
- Ephêmeros vogua un moment au plus près des astres du ciel, se repérant grâce à leur course dans le firmament. Mais au bout d’un temps, l’air vint à manquer, et ne pouvant plus respirer, il dut redescendre. Il parvint à un désert à l’atmosphère irrespirable. Des vapeurs toxiques verdâtres émanaient de quelques flaques bouillonnantes ça et là, desquelles on pouvait voir émerger les corps sans vie de ce qui jadis avait dû être une faune resplendissante. Au milieu des dunes, on pouvait deviner les restes décharnés d’arbres que la sève avait depuis longtemps abandonnés, les ossements des rares animaux à avoir tenté de rester vivre ici, malgré la famine et la pestilence. Ephêmeros lui, n’avait pas le choix, il devait passer par là; l’acidité lui brûla les yeux, déchira ses poumons, mais ses ailes, elles, n’avaient besoin de rien d’autre que d’un but pour le mener plus avant. Et ainsi, alors même que les derniers pouces de la tige de férule commençaient à roussir, il s’extirpa de la terre stérile et dévastée, et devant lui se dressa le monde des hommes.
- Il avait réussi. Mais alors même que ceux à qui il apportait son précieux chargement accouraient vers lui, Ephêmeros commença à se disloquer, son vol devint incertain, et il s’effondra au sol, à bout de souffle.
- Voici donc la fin de l’histoire de celui qui apporta le Feu aux hommes.
- On ne retient hélas, de nos jours, que la partie du vol du Feu par Prométhée, et des bienfaits qui en découlèrent pour l’humanité : la maîtrise des éléments, l’artisanat, la technique.
- Mais lorsque ces même bienfaits nous dépassent, lorsque le Feu nous mène sur la mauvaise voie, vers la guerre, vers la soumission, vers la corruption, alors seulement nous nous souvenons, comme malgré nous, de ces deux ailes surgies de l’enfer, il y a des milliers d’années, de celui qui le premier affronta nos démons.
- Nous nous souvenons de cet oiseau mythique, et il nous rappelle ce que sont la paix, la liberté, et la renaissance. »
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