Not a member of Pastebin yet?
Sign Up,
it unlocks many cool features!
- Retrouver le vieux, soit. Mais comment ?
- Il voyait sans peine la montagne dépasser des frondaisons. Il saurait retrouver à l’instinct l’endroit où il avait quitté la piste. Mais alors ? La pente qu’il avait dévalée rageusement serait impossible à remonter. Et quand bien même il y parviendrait, il n’y avait aucune garantie que le vieux l’ait attendu là. Et qu’il attendrait encore. Pourtant, le jeune homme voulait croire que son guide cherchait également à le retrouver.
- Bon, s’il ne revenait pas en bas de la ravine, que pouvait-il faire ? Il tenta de se rappeler les enseignements du vieil homme. Oui, il avait dit quelque chose à ce sujet… Si jamais ils se trouvaient séparés, ils devaient chacun revenir au dernier endroit qu’ils avaient traversé ensemble et qu’ils pouvaient tous deux atteindre. En l’occurrence, il s’agissait du début du sentier, au pied de la chaîne montagneuse, sur le versant opposé. Ils y étaient passés il y a presque une semaine de cela. Mais il n’avait pas le choix.
- Le garçon se dirigea donc non pas directement vers la montagne, mais visa plus à l’ouest, pour tâcher d’en faire le tour. Il faudrait prendre son mal en patience ; c’était le prix de sa juste colère, et de ses instants de liberté.
- ***
- Le vieillard émergea difficilement de son abri. L’alcôve avait été pensée comme lieu de prière rapide, pas comme refuge. On pouvait s’y tenir au sec, et dans une relative chaleur, mais il fallait oublier toute position un tant soit peu confortable. Il se sentait raide et courbatu. Peut-être plus fatigué qu’avant sa nuit de sommeil.
- Il s’étira avec un grognement sonore et scruta les alentours. Aucune trace de l’enfant, bien sûr. Avec ce qu’il avait appris la veille, le petit le détestait sûrement. Et pourtant il devait essayer de le retrouver. De toute façon, que pouvait-il faire d’autre ? Ce voyage avait bien peu de sens sans son protégé.
- Il repartit donc de là où il était venu. S’il avançait doucement et s’il ouvrait l’œil, il devrait pouvoir repérer un passage vers la forêt, plus clément que la pente rocailleuse. Dévaler un ravin n’était certainement plus de son âge.
- Le vieil homme sourit malgré lui. Il en fallait, du courage, pour dégringoler ainsi le flanc d’une montagne. Du courage, ou de l’inconscience – à cet âge, les deux se confondaient. Il fallait de l’adresse aussi. S’il n’en faisait pas un digne explorateur de rêves, l’enfant aurait au moins appris à maîtriser le terrain en ce bas monde.
- ***
- Lohim était contrit. Après seulement une heure de marche, il se voyait déjà contraint de dévier de son objectif.
- Devant lui, la forêt était hissée en hauteur, comme soulevée par la main d’un colosse. En effet, une falaise d’une bonne dizaine de mètres courait dans le sous-bois. La cime des arbres d’un côté atteignait à grand peine les racines de l’autre. Bien sûr, la nature nonchalante s’étendait au travers de cette ligne de démarcation. La roche de la falaise était couverte de mousse et assaillie de plantes grimpantes. Mais lui, pauvre petit être humain sans équipement, ne pouvait pas ignorer cette rupture brutale.
- Il entreprit donc de la longer, augmentant encore le rythme de sa marche. À son grand dam, il s’écartait progressivement de la direction qu’il s’était donnée.
- ***
- Le vieil homme s’arrêta, songeur. Il était revenu au dernier point d’intérêt avant l’alcôve et son autel. Il s’agissait d’une formation géologique curieuse, où la montagne s'étageait en plusieurs niveaux. Chacun de ces paliers naturels était garni de somptueuses orgues volcaniques d’un noir de jais. Le voyageur avait du mal à détacher le regard des imposants prismes rocheux, mais il n’était pas venu pour cela. Il devait trouver un passage maintenant, car ensuite le chemin entamait un virage qui l’éloignerait directement de la forêt en contrebas.
- Il scruta les environs. Là ! Deux étages en dessous de lui, il voyait une ouverture dans le sol caillouteux. Une grotte. Un tunnel peut-être ? Il se souvenait que la montagne comptait beaucoup de tels raccourcis, naturels ou non. Il tenta de suivre ce qu’il pensait être le tracé du souterrain, jusqu’à l’orée de la forêt, puis plus loin. À quelques centaines de mètres, il voyait une trouée dans le couvert des arbres, et sous elle une nappe d’argent scintillant : un étang forestier bordé de roseaux. Et au milieu de ces bosquets légers, il lui sembla discerner une autre cavité. À cette distance, il ne pouvait être sûr de rien ; mais il y avait fort à parier qu’il s’agisse là d’une issue de la galerie qui s’ouvrait à quelques mètres sous ses pieds.
- Il n’avait rien à perdre, et tout à gagner. Avec un peu de chance, le gamin se serait rapproché de l’étendue d’eau, pour y boire ou pour s’y baigner. Le vieillard descendit précautionneusement jusqu’au trou qui béait dans le flanc de la montagne, et s’y engouffra.
- ***
- Quelques instants plus tard, l’enfant parvint sur la rive de l’étang. Il avait très envie d’y tremper ses pieds fourbus. Mais il ne s’autoriserait pas de pause avant d’avoir fait un progrès véritable dans sa quête de réunion avec le vieux. Et pour l’instant, le bilan était plus que mitigé.
- Il balaya rapidement du regard cet oasis de tranquillité. Ses yeux glissèrent sur la surface bleutée, sur les roseaux qui ployaient doucement dans la brise, et s’arrêtèrent sur un fossé non loin. Non, pas un fossé ; l’entrée d’un souterrain. Il s’avança jusque dans la gueule de la caverne. Au vu de la pente et de la direction, il y avait une réelle chance pour que ce couloir naturel le mène jusque dans la montagne. Peut-être même jusqu’à la sente qu’il avait quittée la veille.
- Il jeta un coup d’œil en arrière vers la fatidique falaise. Le souterrain était un bien meilleur pari. Il le prit.
- ***
- L’avancée dans la galerie était difficile, plus difficile que le vieillard ne l’avait cru de prime abord. Il avait de quoi s’éclairer – faiblement – mais la roche volcanique, sombre et moite, semblait aspirer le peu de lumière dont il parvenait à s’entourer. Alors, il avançait à tâtons. Péniblement. Bien vite, il se contenta de plaquer une main contre la paroi et de suivre cette dernière. Le chemin sinuait beaucoup.
- Il eut le temps d’écorcher quelques fois sa peau parcheminée avant de déboucher à l’air libre. La bonne nouvelle, c’est qu’il était bien dans la forêt. La mauvaise, c’est qu’il n’était absolument pas près d’un étang. D’ailleurs, il ne voyait même pas la montagne à travers l’épaisse végétation qui le cernait. Ni aucun point de repère digne de ce nom. Mais il était hors de question de retourner dans la grotte. Il n’avait aucune intention d’augmenter sa collection d’éraflures, et de toute façon, ça ne l’aurait pas aidé à trouver plus vite le garçon.
- Il choisit une direction de manière tout à fait arbitraire, et reprit sa route.
- ***
- La galerie était plus coriace que ce à quoi le garçon s’attendait. Mais il n’avait jamais été le dernier pour se livrer à un peu d’exploration souterraine, même avant l’arrivée du vieux dans sa vie.
- Le plus dangereux serait de se tordre une cheville. Au milieu d’un réseau de grottes, sans personne pour le secourir, ou même savoir qu’il était là, cela équivaudrait presque à un arrêt de mort. Il ralentit donc sa cadence et éclaira principalement ses pieds. Il avançait très doucement, à tâtons. Il était assez sûr d’avoir senti au moins une bifurcation au toucher, mais il n’avait pas le temps de tout explorer, surtout à ce rythme. Tant pis, il verrait bien où il atterrirait.
- Une tâche blanchâtre dans la pénombre. Une sortie ! Et à en juger par la couleur dominante à l’extérieur, il s’agissait d’une issue côté montagne. Gagné par l’enthousiasme, et la douce perspective de soulager son dos de la position voûtée à laquelle il était contraint, il pressa le pas. Au diable ses propres résolutions !
- Il déboucha à l’air libre, devant un spectacle magnifique. En rang devant lui, il y avait des colonnes de pierre noire, légèrement reluisantes, aux bords mystérieusement réguliers. Des orgues volcaniques ! Le vieux lui avait expliqué ce phénomène… quand ils étaient passés ici, deux jours plus tôt.
- L’enfant jubilait. Il avait retrouvé le sentier de montagne. Bien qu’il n’eut toujours aucune certitude de là où se trouvait son guide, il le ressentait déjà comme une victoire. Il reprit la route dans le même sens qu’à son dernier passage, en direction de l’alcôve.
- ***
- En matière de points de repère, le vieil homme en avait trouvé un beau.
- Une falaise, haute de onze ou douze mètres, qui fendait la forêt en deux comme une ligne tracée d’un seul mouvement par l’un des titans des légendes anciennes. Il ne voyait pas jusqu’où allait ce mur naturel, ni d’un côté ni de l’autre. Mais qu’importait. Il voyait la montagne, et avait une idée grossière de là où il se trouvait. Il pouvait donc longer un moment la paroi rocheuse, puis s’en détacher pour aller directement vers la montagne. Il trouverait l’endroit exact où le gamin avait dévalé la pente, en contrebas de l’autel aux bougies. De là, il pourrait étudier les traces et retrouver la piste de son protégé.
- Bien sûr, ses retrouvailles avec le garçon seraient plus tardives que prévu. Mais au fond, il avait le temps. Peut-être pas tout le temps qu’il aurait pu souhaiter, mais suffisamment pour mener ce voyage à sa conclusion logique.
- ***
- L’enfant était éploré. Il se tenait debout, les bras ballants, face à l’alcôve vide. L’autel était là. Les bougies étaient là. Même la statuette d’ange était là. Mais aucune trace du vieux.
- Sans se l’avouer, il s’était persuadé que son compagnon l’avait attendu ici. Le soir tombait alors qu’il était parvenu à son point de départ, à l’endroit de la discorde qu’il pouvait résoudre. Cela aurait dû être le moment où sa quête serait couronnée de succès. Il avait arpenté la forêt seul, bravé des obstacles naturels et psychologiques. Une part de lui, la part qui vivait toujours dans le cocon de la vie familiale et de ses règles réconfortantes, considérait tout ceci comme un jeu, un jeu qu’il avait remporté en parvenant à l’alcôve. Cette part de lui avait attendu sa récompense avec une impatience grandissante.
- Mais la réalité était bien différente. Cela, il avait bien pu s’en rendre compte en voyageant avec le vieillard. Les obstacles n’étaient pas là pour être surmontés ; ils étaient là, point. Les épreuves ne trouvaient pas toujours récompense. L’effort ne trouvait pas toujours réconfort. Et de réconfort, là tout de suite, l’enfant en avait bien besoin.
- Désemparé, il attendit. Une heure peut-être. Il n’aurait su dire. Lorsque la frustration devint trop forte, et alors même que les derniers rayons de lumière s’estompaient, il se maudit et repartit en sens inverse.
- Il avançait vite et rageusement. Contrairement à sa descente dans la forêt, cette fois la colère n’était mêlée d’aucune joie sauvage, d’aucun sentiment de liberté. Et cette colère était principalement dirigée contre lui-même. Au moins, cela semblait lui donner une énergie inépuisable.
- Au pas de course, il disparut dans le premier virage, juste trop tôt pour voir la silhouette voûtée qui émergea des arbres en contrebas.
- ***
- Le vieillard était harassé. Une fois de plus, il s’était surestimé. Il était parvenu en bas de la ravine, oui. Aucun doute possible – il apercevait l’alcôve en haut de la pente. Mais à présent il faisait trop sombre pour qu’il puisse relever les traces de l’enfant. Qu’en resterait-il le lendemain ? Même s’il ne pleuvait pas, la piste serait ténue au mieux. Et si le gamin avait marché tout ce temps, elle serait longue à suivre.
- Il s’assit lourdement sur un rocher. Pourquoi avait-il cru si fermement à son plan ? L’idée lui paraissait maintenant naïve, ridicule même. Si le garçon continuait d’avancer, dans n’importe quelle direction autre que celle de la montagne, il ne le rattraperait jamais. Et d’ailleurs, c’était peut-être là la volonté de l’enfant. Inconsciemment, le vieillard s’était convaincu que son compagnon voulait toujours le voir. Mais qu’est-ce qui lui permettait de croire cela ? Qu’est-ce qui lui permettait de croire que quoi que ce soit dans ce voyage améliorerait la situation ? Toutes ses actions depuis son terrible pacte avec le démon lui apparaissaient maintenant comme un tout cohérent, mais complètement futile, au résultat plus qu’incertain.
- Il soupira. Il ne servait à rien de se torturer une nouvelle fois sur l’issue du voyage. De toute façon, s’il ne retrouvait pas le gamin, cette issue était déjà advenue. Et Lohim mènerait probablement une vie satisfaisante.
- ***
- Le garçon avait du mal à penser.
- À un moment, il était passé de la marche rapide à la course. Il avait couru. Longtemps. Puis de nouveau une marche rapide, jusqu’à ce que la frustration accumulée lui redonne des ailes. Et ainsi de suite.
- À présent, il était épuisé. Et il ne reconnaissait que trop bien l’évasement du sentier, l’adoucissement de la pente. Il était parvenu à l’entrée du massif. Le pied de la montagne. Il avait parcouru l’équivalent d’une semaine de marche en… quoi… deux jours ? Il avait le sentiment que cela devait faire deux jours. Il avait dormi alors ? Si oui, il n’avait plus aucune idée d’où, ni de comment.
- Bref. Il était à présent parvenu au bout. C’était le dernier objectif qu’il s’était fixé. Et heureusement, car il avait l’impression de ne pas pouvoir faire un pas de plus. Pourquoi s’était-il mis dans un état pareil ? Il en savait assez pour survivre seul, au moins assez longtemps pour se joindre à d’autres gens. Mais il s’était mis en tête de retrouver le vieux, et son entêtement enfantin, couplé à sa ténacité de voyageur chevronné, l'avait poussé beaucoup trop loin. Pour rien.
- En effet, il n’y avait rien ici. De l’autre côté de la montagne, le décor était plat, vide, connu, et sans espoir. Qu’allait-il faire ? Il pouvait dormir, déjà. Mais dans l’immédiat, aussi incroyable que cela pût paraître, il ne ressentait pas l’envie de se coucher. Il voulait avoir atteint quelque chose, ou décidé quelque chose, avant. Il avait peur de se réveiller tout aussi perdu qu’il l’était actuellement.
- Il sentit des larmes perler au coin de ses yeux, et secoua mollement la tête pour les chasser. Dans ce mouvement, son regard accrocha quelque chose au loin. Il plissa les yeux, et rassembla ce qui lui restait de pensée cohérente. Des formes sombres, régulières. Pas des maisons, mais presque. Du mouvement. C’était une caravane. Avant d’en avoir fait le vœu conscient, il se retrouva à marcher dans cette direction.
- Les formes devenaient plus grandes, plus nettes. Ce n’était pas une caravane, c’était la caravane. Celle de Marco le grand voyageur.
- Le garçon exténué s’avança au beau milieu du campement. Autour de lui, tout le monde s’affairait à s’installer pour la nuit. Ils ne semblaient même pas remarquer l’ombre fantomatique qui glissait parmi eux. Mais cela n’empêchait pas le jeune voyageur de savourer cette activité humaine comme s’il en avait oublié la sensation. Au milieu de cette effervescence, il y avait une silhouette stoïque, un véritable œil du cyclone.
- L’enfant se planta devant Marco et déversa son histoire en un flot chaotique. Il raconta tout ce qui s’était passé les derniers jours, et quelque part dans le récit il implora l’aide des commerçants pour retrouver son guide. Le caravanier écouta sans piper mot, puis fit un bref signe de tête à l’intention de quelqu’un dans le dos de Lohim.
- Soudain, une silhouette apparut aux côtés du garçon. C’était le mystérieux nomade en robe noire, le marchand d’objets improbables. Sans préambule, et avec un sourire ravi, ce dernier déclara :
- « J’ai exactement ce qu’il te faut ! Et ne t'inquiète pas pour le paiement : j'ai écouté l'histoire de ton périple. Il y avait du suspense, du drame, de l’espoir farouche ! C’est tout à fait suffisant. »
- Reconnaissant, l’enfant se laissa guider jusqu’au trésor loufoque du voyageur. Avec une rapidité surprenante, son ami extirpa un objet de la bâche. C’était une selle magnifique. Elle n’était pas faite de cuir, mais d’une matière écrue qui semblait un peu plus rigide, et que le garçon ne reconnut pas. Elle était finement ouvragée, et même sertie de minuscules gemmes violettes. Sans plus d’explication, le marchand la posa au sol et fit un signe de main encourageant pour son jeune invité, semblant signifier "vas-y !"
- Incertain, Lohim s’assit à califourchon sur la selle. Il se sentait un peu ridicule. Il se demanda même si ce n’était pas là une farce un peu cruelle que le collectionneur lui jouait pour égayer ses compagnons de route. Mais son hôte était très sérieux.
- « Pense à l’endroit où tu veux aller, ou à la personne que tu veux retrouver » lui intima-t-il. « Mais attention, cela ne fonctionnera qu’une seule fois. »
- Le garçon pensa à Sven, avec toutes les forces qui lui restaient. Il visualisa ses manies, son rire bourru, son jeu de plateau, ses fichus conseils cryptiques… Soudain, il se sentit soulevé de terre. La selle flottait dans le vide, portant toujours le cavalier éberlué. Lohim vit les sangles faire le tour d’un corps invisible puis se boucler d’elles-mêmes. Il entendit alors le souffle rauque d’un puissant animal, comme un bœuf ou un ours. Il sentait les flancs musculeux de la bête contre ses mollets.
- Il avait une monture, bien qu’il ne pût pas la voir. Avant qu’il ait pu interagir avec elle d’aucune façon, la créature immatérielle s’élança. Elle traversa le campement en quelques bonds, sous le regard ébahi de l’assemblée et les occasionnels vivats. Elle ignora les chemins et fendit à travers la nature sauvage. Elle courut un temps au pied des monts, nullement gênée par le terrain accidenté. Puis elle s’écarta des contreforts de la montagne pour traverser une petite plaine vide baignée par la lumière de la lune, en direction de la forêt. Elle avançait à une vitesse ahurissante. Le rythme de son souffle n’avait même pas changé. Le bruit de ses pattes sur le sol était lourd, moins net que celui d’un sabot, mais tout aussi sonore.
- En moins d’une demi-heure, la monture spectrale avait ramené Lohim sous le couvert des arbres. La densité de la végétation ne sembla pas l’inquiéter plus que les obstacles précédents. Elle filait à toute allure entre les troncs, s’écartant juste assez pour éviter l’impact, s’assurant aussi qu’aucune branche ne vint faucher son cavalier médusé. Avant que le garçon n’ait pu complètement appréhender le danger auquel il échappait de justesse, l’animal parvint en haut de la grande falaise.
- Il ne ralentit pas. Parvenu aux abords du précipice, il s’élança au-dessus du vide d’un bond fluide. Pendant un instant irréel, l’enfant se trouva suspendu dans les airs, dix mètres au-dessus du sol et plus loin encore du bord de la falaise, juché sur ce qui lui semblait être une selle volante, avec comme seule sécurité la sensation d’un corps massif entre ses genoux. Il s’entendit émettre un gémissement plaintif. Puis la bête fantastique se réceptionna avec souplesse, amortissant complètement le choc de l’atterrissage pour son passager.
- Lohim ferma les yeux. Il avait assez exploré le monde des rêves pour savoir qu’il ne s’y trouvait pas présentement. Pourtant, tout dans sa situation semblait prouver le contraire. Il entendait le sifflement des branches de marronnier qui passaient en trombe près de sa tête. Il sentait son visage fouetté par un vent chargé d’odeurs végétales. Tout cela semblait si irréel, mais si vivace à la fois.
- La créature invisible s’arrêta aussi subitement qu’elle était partie. Le garçon rouvrit les paupières. Ils se tenaient au milieu d’une clairière. Des fleurs sauvages en habillaient une bonne partie avec des teintes bleu ciel et jaunes, assez vives pour être visibles au clair de lune. Un ruisseau serpentait sur un côté en produisant un chuintement rassurant. Il ne voyait rien d’autre. Un moment, il craignit de s’être mal fait comprendre de sa mystérieuse monture.
- Puis il entendit un ronflement sonore. C’était un ronflement qu’il aurait reconnu entre mille, pour l’avoir entendu bien trop souvent à son goût. Le son disgracieux provenait d’une silhouette allongée sur l’herbe, presque enfouie dans le tapis floral, les jambes repliées dans une position fœtale. Le vieux roupillait comme un bienheureux. En le voyant si tranquille, l’enfant fut presque vexé. Après tout le mal qu’il s’était donné pour le retrouver, toute la culpabilité qu’il avait éprouvée…
- Il sentit sous lui sa monture fléchir ses membres. L’imposant animal se couchait doucement pour le ramener à une hauteur plus pratique. Mais à la surprise de Lohim, la selle sur laquelle il était toujours juchée continua sa lente descente jusqu’à toucher le sol. Il ne sentait plus, ni n’entendait plus la bête merveilleuse.
- Il se releva, et avança d’un pas chancelant jusqu’à la silhouette étendue. Il n’eut pas le cœur à réveiller Sven. De toute façon, lui-même était trop épuisé pour parler. Il s’allongea à ses côtés et s’endormit presque instantanément.
Add Comment
Please, Sign In to add comment