Ivain

Jour 15 - "Outpost"

Oct 16th, 2020
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  1. Parfois, après quelque long voyage, je me lasse de l’agitation des grandes cités. Alors, pour mon prochain périple, je recherche des huttes de trappeurs, des cabanes de bûcherons, ou quelque petit comptoir établi par des pionniers. Toute installation jeune et sommaire, dans laquelle un peuple envoie ses éléments les plus courageux pour découper une part de raison dans le grand inconnu, peut faire l’objet de ma quête.
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  3. Ainsi, j’ai connu un clan qui ne vivait que dans des avant-postes. De père en fille, de mère en fils, ils se transmettent un don singulier : tous savent trouver l’endroit parfait pour fonder une colonie. Les éclaireurs de cette lignée s’y installent, construisent leurs abris, font venir les chasseurs et les bûcherons, puis les carriers et les agriculteurs, puis les maçons, les architectes, les ingénieurs. Mais alors que les bases de la future ville sont posées, la famille de pionniers quitte cet endroit, et cherche de nouveau la perle rare dans la vallée suivante. Ce sont des semeurs de villes, qui, dédaignant le fruit de leur travail, ne restent jamais assez longtemps pour le voir pousser.
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  5. Mais laissons là cette étrange dynastie, puisque nous devons évoquer une cité.
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  7. Alors que je parcourais la contrée de Grönlavin, j’entendis parler de Sistliv, que l’on me décrivit comme un lieu que tout voyageur se devait de voir. Dans la langue locale, ce nom signifie « avant-poste ». J’étais donc sûr de trouver une petite implantation ; quelques chaumières, une route de terre battue, tout au plus un entrepôt et deux ou trois commerces. Quelle ne fut pas ma surprise alors de découvrir une grande et élégante ville de briques roses.
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  9. Les rues pavées étaient éclairées de réverbères en fer-blanc, et de nombreux temples se cachaient entre les rangées de petites maisons potelées. Au centre de la cité s’ouvraient de larges canaux turquoise, entrecoupés de tunnels garnis de lanternes au-dessus desquels étaient érigés des halles couvertes de glycine et des kiosques en bronze. Sur la place principale fermée par trois colonnades en cercles concentriques, une imposante fontaine sculptée figurait une cohorte de faunes émergeant des fourrés, qui faisaient jaillir l’eau claire par une corne d’abondance. Au-delà, juchée sur une butte qui saillait des quartiers d’habitation, une tour à l’apparence cristalline reflétaient les mille teintes des parterres de fleurs qui avaient été disposés à ses pieds.
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  11. Ainsi, je parcourais ce lieu ravissant, et en chacun de ses recoins, je découvrais un nouvel agrément, tantôt discret, tantôt somptueux. Si cette ville n’était que l’avant-poste de la civilisation qui l’avait fait naître, je n’osais imaginer quelle incroyable métropole j’allais découvrir au cœur de son royaume. Dans mon esprit rêveur se chevauchaient en désordre des images de cathédrales torsadées, de routes dallées s’élevant à cent toises au-dessus de parcs-jungles, et de mers de toits pourpres de laquelle pointait une myriade de clochers d’albâtre.
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  13. La réalité est tout autre. Au-delà de Sistliv, je n’ai trouvé qu’une immense forêt vierge qui couvre tout le pays, d’un côté cernée par quelques glaciers immaculés, et de l’autre s’arrêtant aux abords d’un vaste lac où des nuées de hérons cendrés viennent s’abreuver le soir. Toute la population de Grönlavin vit éparpillée, dans des huttes, des yourtes et des petits chalets. Chacun est autonome vis-à-vis des hommes mais dépendant de la nature, dans laquelle il s’immerge seul, ou en minuscules communautés. Aucune peuplade ne connaît plus parfaite harmonie avec son environnement, ni plus complète réclusion. Parfois l’un de ces clans chétifs parle un dialecte complètement différent de celui de ses voisins. Parfois aussi, un ermite de ce pays oublie complètement le langage des hommes, et ne s’exprime plus que dans celui des bêtes qu’il côtoie tous les jours.
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  15. Les plus ouverts de ces autochtones restent curieux de ce qui se fait au-delà de leur forêt. Et tous sont désireux que les puissances voisines les laissent en paix. Il leur est donc nécessaire d’échanger un minimum avec la civilisation humaine. Ainsi, ce peuple arboricole envoie à Sistliv ses hommes et ses femmes les plus courageux, pour qu’ils vivent parmi leurs semblables et pratiquent le commerce et la diplomatie. Il faut à ces pionniers une grande force d’âme pour s’enfermer entre des murs de briques roses, traverser des attroupements de badauds et entendre sans fuir les cris des vendeurs et des chauffards. Ils gagnent en retour la même admiration et le même respect que nous avons pour nos explorateurs les plus chevronnés.
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  17. Mais puisque le tumulte de la vie citadine leur est si inhospitalier, pourquoi et comment ont-ils bâti un tel joyau en guise de capitale ? Hélas, souverain, je ne prétends pas le savoir. Peut-être ont-ils souhaité rendre la vie la plus agréable possible à leurs distingués visiteurs, afin que ces derniers aient d’autant plus de réticence à quitter le confort de la ville pour s’aventurer dans les ombres de leur forêt natale.
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