Not a member of Pastebin yet?
Sign Up,
it unlocks many cool features!
- Aujourd’hui, je te parlerai d’Alramadine, la ville que l’on ne voit qu’une seule fois.
- On la trouve dans un grand désert écrasé de chaleur. Une vaste étendue de sable blond, mer aride et vide, où à force de ne rien trouver l’on finit par se rencontrer soi-même au détour d’un mirage. Cette terre n’est rien, rien d’autre que le morne trône d’un soleil blafard.
- Pourtant, elle a quelque chose de mémorable, que l’on ne peut observer dans aucun autre désert : les dunes de cet erg sont bien plus mobiles qu’à l’accoutumée. Chacune d’entre elles se déplace de plusieurs dizaines de mètres chaque jour. Pour le visiteur ignorant, il s’agit d’un piège qui peut se révéler mortel, le jour où le malheureux se trouve coincé entre deux mastodontes de sable brûlant. Mais pour le nomade averti, ce peut être une opportunité ; celle par exemple de découvrir une brise vive et fraîche, qui monte en spirale là où la montagne de grains s’est scindée en deux.
- Ainsi, tout le jour, je parcourais cet océan pâle, luttant contre la soif, la fatigue et une folie calme, tandis qu’à mes côtés les collines d’ocre avançaient paresseusement. La nuit, l’air fraîchissait brutalement et le vent changeait ; il s’apaisait. Il laissait tomber les grains de sable dont il s’était amusé à fouetter le visage des hommes. Il troquait son attitude d’enfant cruel pour des manières plus solennelles. Alors, les dunes laissaient entendre leur voix.
- Comment te décrire ce son ? Je pourrais invoquer une explication toute scientifique, raconter comment les minéraux vibrent ensemble sous l’action du zéphyr assagi. Mais ces mots ne sauraient faire naître en toi l’indicible sentiment qui m’habitait alors. Je me rappelle les paroles d’un marchand vénitien que je rencontrai là-bas :
- « Les sables qui chantent parfois remplissent l'air avec les sons de toutes sortes d'instruments de musique, et aussi le bruit des tambours et du choc des armes. »
- Cette phrase me plaît, car il y a dans ces mots un peu de la réalité que j’éprouvais au cœur de ces nuits. Mais la nature profonde et véritable de ce chant, celle que seules connaissent les âmes qui sont nées en ce lieu désolé, est plus surprenante encore.
- L’étrange mélopée nocturne est le langage des dunes. Et à qui sait entendre ce langage s’ouvrent toutes les promesses du désert. Là où les collines sablonneuses chantent en harmonie, on peut trouver une oasis verdoyante et étancher sa soif parmi les bêtes. Là où elles semblent s’appeler et se répondre, est souvent installée une caravane de marchands d’épices. Et au milieu du tonnerre que font leurs percussions, dans un îlot de silence absolu, se love une caverne où poussent des fleurs mauves.
- Mon récit touche à sa fin, et tu as des questions à propos de la ville. Vénéré souverain, je te l’ai déjà décrite : Alramadine est le nom du désert. Ses habitants sont les dunes. Toute l’étendue pâle est leur terrain de jeu, de labeur et de rencontre. Elles s’y déplacent selon leurs besoins et leurs aspirations, rencontrent leurs consœurs, lancent, dans leur langue faite de résonance, une salutation, ou une mise en garde, ou un chant nuptial.
- La nuit, elles se posent près d’une oasis pour composer ensemble une ode en l’honneur de la vie. Elles se prélassent quelques temps le long d’une caravane, devisant avec leurs voisines et couvant l’effervescence des humains d’un regard distrait. Elles respectent, par leur absence, l’étroite grotte parsemée de fleurs violettes. C’est un autel pour lequel elles ont la même déférence que nous avons pour nos morts et nos dieux.
- Parfois, deux de ces habitants se fondent l’un dans l’autre l’espace de quelques heures – un moment fugace pour eux – puis repartent, chacun enrichi de nouvelles histoires. Ils signent alors un au revoir ému fait d’une spirale d’air frais.
- Oui, on ne voit Alramadine qu’une seule fois, car tous les voyages qu’un homme pourrait y faire tiendraient dans le même instant de la cité. Du premier au dernier, elle n’aurait pas grandi, ni décliné. Pour la voir évoluer, il faudrait attendre de nombreuses vies humaines.
Advertisement
Add Comment
Please, Sign In to add comment