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- Infatigables, ils reprirent en effet la comptine en cœur et à tue-tête, s’amusant de ses sonorités originales et de ses multiples possibilités rythmiques, qu’enfants ils n’avaient même pas remarquées. Ils tentèrent toutes les déclinaisons qui leur vinrent à l’esprit : usant de la voix la plus aigüe, puis de la plus grave qu’ils purent atteindre, scandant le plus rapidement possible, y ajoutant les trémolos d’un chant d’opéra, ou encore improvisant un slam endiablé, tout y passa.
- Lorsqu’ils furent assurés que plus aucun être vivant dans le coin n’ignorait le cycle de la prédation, et alors que le soleil cette fois se couchait pour de bon, ils reprirent difficilement leur souffle, et Ivan n’y tint plus :
- « Bon alors, on arrive ? Dans une demi-heure il fait nuit, j’espère que tu n’as pas prévu de me faire coucher à la belle étoile, j’ai rien emporté pour ! »
- « Haaaa, ainsi tu n’as pas deviné où je t’emmène, cette fois ! Eh bien tu n’en sauras rien de plus ! Et pour cette nuit, n’attends pas grand-chose de ma part, mon sac ne contient rien d’autre que la traduction du bouquin de l’ucenjak, hahaha. De toute façon, depuis quand ça t’inquiète, de dormir dehors à la dure ? C’est une chose à laquelle tous les bons randonneurs doivent se préparer, non ? »
- A la surprise de Francis, Ivan secoua la tête énergiquement.
- « Oooh, non, détrompe-toi. Fut un temps j’ai moi aussi entretenu cette croyance un peu stupide, tenant plus de l’autocongratulation que de la réelle technique de survie, mais une rencontre que j’ai faite il y a quelques années m’a ouvert les yeux : le vrai baroudeur, celui qui jamais ne cesse de vagabonder par monts et par vaux, celui-là ne doit faire attention qu’à une seule chose sur son chemin : savoir se ménager un abri confortable, où qu’il soit ! Tu veux l’histoire ?
- Elle se déroule en Australie. J’ai fait du woofing là-bas après le lycée, pendant quelques mois. La ferme était paumée au bout d’une route qu’on aurait cru entretenue pour elle seule, à la frontière du légendaire bush. J’avais avec moi une mobylette pourrie, et lors des nombreuses excursions que j’ai eu la chance de faire, j’y ai eu droit, aux nuits à même le sol, abrité du vent glacial par un pauvre arbuste décharné, à claquer des dents en rêvant d’un bon lit douillet…
- Lors d’une de ces virées, justement, alors que pour une fois je ne m’étais pas perdu, que la bécane n’avait eu aucun souci, en bref que j’allais pouvoir rentrer à temps pour le dîner, j’aperçus un drôle de monticule à l’horizon, qui, étrangement, me semblait bouger. J’étais affalé contre un caillou, le regard perdu dans la contemplation tranquille des ocres de la plaine, et à vrai dire il n’y avait aucun mouvement devant moi, nulle âme qui vive, pas une seule bestiole. Autant te dire que ce rocher mobile attira bien facilement mon regard, et après plusieurs minutes d’incrédulité, je me rendis à l’évidence : ce truc, quoi que ce fût, se déplaçait, j’en étais certain. Mes jumelles étant incapables de satisfaire ma curiosité, j’oubliai totalement l’heure tardive et le travail du lendemain, enfourchai la moto, et fonçai droit vers ce que j’imaginais encore à moitié être un mirage.
- Il est assez difficile d’estimer les distances, dans cette région, et je manquai superbement mon coup, car la nuit tomba bien avant que j’atteigne mon but. Je continuai de rouler tant bien que mal, une main sur le guidon et l’autre tenant la torche pour éclairer le sol, manquai de chuter une bonne dizaine de fois, et lorsque je fus certain que je n’y arriverais pas, je m’arrêtai et maudis ma stupidité. Dans un tel noir d’encre, ma boussole ne m’était plus d’aucun secours, car à vingt mètres j’aurais pu manquer mon objectif. C’était décidé, dès l’aube je jetterais un œil aux alentours, et si rien d’étrange ne me sautait aux yeux je repartirais fissa pour la ferme.
- Seulement voilà, le bush, c’est comme la méditerranée : il y fait globalement chaud et sec, mais quand ça pète, ça pète pas à moitié. Évidemment, cette nuit-là, je fus réveillé par un énorme grondement menaçant, et de grosses gouttes se mirent à me tomber dessus. Au début, je m’emmitouflai dans ma veste et ne bougeai pas pour autant, agacé plus qu’autre chose. Mais bien vite, l’image de ces averses ininterrompues des heures durant s’imposa à mon esprit, et avec elle celle de ma probable noyade dans une flaque, et je me retrouvai donc, cinq minutes plus tard, trempé jusqu’aux os, à courir dans le noir en quête d’un rocher qui pourrait m’abriter.
- Alors que je progressai quasiment à l’aveuglette, me répétant en boucle « abruti, abruti, abruti ! » pour me donner du courage, j’entendis, porté par une bourrasque comme un tintement, un son de clochette, je l’aurais juré. Je m’immobilisai, à l'affût malgré le vacarme du déluge, et alors que j’allais repartir, j’entendis le bruit à nouveau. Sans hésiter, je me dirigeai vers sa source, et bientôt, le tintement se fit plus régulier ; c’était comme si une cohorte de clochettes s’agitait devant moi, mais j’avais beau me creuser la tête, je ne voyais pas bien ce qu’elles pouvaient faire un milieu du bush.
- C’est alors qu’un magnifique et providentiel éclair zébra le ciel sur ma droite, et pendant une fraction de seconde je vis comme en plein jour : non loin de moi se tenait une immense masse sombre, luisant sous la pluie. Je ne sais pas pourquoi, ce fut évident pour moi qu’il devait s’agir du monticule mouvant, et que c’était également la source des bruits, et je me mis à courir.
- En parvenant à elle, j’essayai d’en savoir plus à tâtons ; la chose était en fait un assemblage de grandes plaques très dures, légèrement bombées et agréables au toucher. Objet manufacturé ? Mais par qui, et pour quoi ? Extrêmement intrigué, j’entrepris d’en faire le tour, et bientôt je vis une lumière devant moi. Crois-le ou non, je parvins jusqu’à une espèce de petit auvent en bois, duquel pendaient des cordelettes ornées de clochettes, et surmontant une cavité, comme un couloir menant à l’intérieur de la chose, éclairé par la douce lueur d’une multitude de lucioles enfermées dans des bocaux suspendus à intervalles réguliers.
- C’est là que je compris : mon monticule, c’était une tortue, une immense tortue dont j’avais aperçu la carapace au loin. Fasciné par ma découverte, je suivis le couloir, dont les courbes me mirent bientôt à l'abri du vent et de la pluie, et débouchai dans une vaste pièce vide. Enfin, vide, entendons-nous. Vide de toute forme de tortue, car s’étendait devant moi un confortable salon, aux murs ornés de tentures colorées, de récipients en verre de multiples couleurs et formes, de panneaux de cuir peint tendus ça et là, et d’une multitudes d’autres objets plus ou moins identifiables. Le sol était recouvert de peaux de bête moelleuses, et de nombreux meubles en bois, de formes hétéroclites, assuraient tout le confort qu’on pouvait désirer. Il y avait plusieurs tabourets, une table basse, une autre, plus massive, sur laquelle tout un fatras de curiosités reposait en désordre, quelques étagères croulant sous les livres, et même une commode biscornue qui abritait de la vaisselle dépareillée. De ce salon, en plus du couloir par lequel j’étais entré, partaient deux escaliers, l’un descendant, l’autre montant.
- Ah, si tu savais la sensation incomparable de confort que j’ai ressenti à ce moment. Je crois qu’à l’instant même où je me suis assis au sol, mes yeux se sont fermés et je me suis endormi comme un bébé, enroulé dans une chaude fourrure, sans plus chercher à satisfaire ma curiosité.
- Un bruit me réveilla, et une forte odeur me parvint. En me redressant, je réalisai avec horreur qu’un homme occupait la pièce, et qu’il devait probablement s’agir du propriétaire du lieu que j’avais si inélégamment investi. Alors que je cherchai encore que dire, l’homme se retourna vers moi, pas du tout l’air fâché, et me tendis un bol ébréché rempli d’un breuvage noir fumant, un genre de café à base de racine. Je m’excusai tout de même platement, mais il balaya ma gêne d’un revers de la main : si Wiltja m’avait laissé entrer, c’est que j’étais le bienvenu. Comme pour illustrer ses dires, une petite bestiole à poil dru, que nous avions dû réveiller en parlant, déboula depuis l’arrière de la commode, et fila vers l’extérieur sans demander son reste.
- Mon hôte s’appelait Yanat, il était le dernier représentant d’une tribu d’aborigènes qui jadis vivait dans la région. Il avait la peau très sombre, et ses cheveux et sa barbe poivre et sel tombaient lourdement sur son corps presque nu. Son visage fin, aux traits burinés par la vie au grand air, était comme une sculpture que seuls venaient animer ses deux grands yeux clairs. Il m’expliqua en riant que j’avais eu de la chance d’arriver pendant sa douche, sans quoi son allure moins soignée m’aurait sûrement fait déguerpir, puis il m’invita à le rejoindre pour manger. Je n’avais pas noté cela la veille, mais au plafond, ou plutôt devrais-je dire, dans la carapace de Wiltja, quelques orifices permettaient un semblant d’aération et l’évacuation des fumées.
- Comme je montrai un vif intérêt pour son domicile incongru, Yanat me fit visiter. A l’étage, une petite mansarde abritait une chambre, dans laquelle un grand hamac tressé surplombait un océan d’objets traditionnels de son peuple qui trainaient au sol : des pipes de toutes sortes, des os et des cailloux sculptés, des bâtons savamment taillés, des étoffes, des masques, des coiffes colorés, et une immense collection de bijoux, bracelets, bagues, colliers en tout genre, et des bibelots en plus grand nombre encore. Il y avait là plus de pièces d’artisanat aborigène que dans tous les musées que j’avais pu visiter depuis mon arrivée ; un véritable trésor. Yanat, lui, semblait plutôt désabusé, et farfouilla sans précaution aucune parmi les piles d’objets, jusqu’à dénicher ce qu’il cherchait : il me tendit une petite statuette en bois assez finement ouvragée, représentant une tortue sur le dos de laquelle des hommes avaient bâti un campement. Je ne connaissais pas bien les mythes de son peuple, mais je comprenais assez bien la référence à Wiltja, et je lui rendis son grand sourire.
- Il jeta négligemment la statuette par-dessus son épaule, et m’entraîna cette fois au sous-sol. Je m’étais attendu à rencontrer la tortue, mais là encore elle brillait par son absence : la cavité qui s’ouvrait devant moi était vide, et plongée dans une relative pénombre seulement perturbée par la lueur du jour qui pénétrait par quatre orifices, vraisemblablement ceux par lesquels Wiltja faisait passer ses membres pour se déplacer. Pour autant, la pièce n’était pas dénuée d’intérêt, ni purement fonctionnelle : sur chaque surface de mur, de sol ou de plafond, des motifs étranges avaient été peints à l’aide d’une substance phosphorescente, et vu de là où je me trouvais, on se serait cru face au théâtre de rituels ancestraux, de sortilèges magiques ou d’incantations mystiques. Peut-être n’étais-je pas si loin de la vérité, car alors que je faisais mine de pénétrer dans la salle, Yanat posa fermement sa main sur mon torse, secouant la tête.
- Nous remontâmes alors, car il était, me dit-il, l’heure de se remettre en route. En sortant, je lui demandai où était Wiltja, et il fit un vague geste de la main englobant tout ce qui nous entourait. Une fois dehors, comme je ne me voyais pas du tout rentrer comme ça à la ferme et reprendre mon quotidien, je lui demandai si ça le dérangeait que je l’accompagne quelques heures ou quelques jours. Comme il accepta de bon cœur, je filai récupérer ma moto et les quelques affaires trempées que j’avais dû oublier la veille, excité comme une puce. En revenant vers Yanat, Wiltja m’apparut enfin en entier. Sa carapace, haute comme une maison, aux immenses écailles vert-brun, dont certaines étaient peintes de motifs tribaux, était parée d’une multitude de fanions colorés, de guirlandes de clochettes, d’ossements et de morceaux de bois. Je me serais cru face à une de ces créatures légendaires qui évoquent sans peine le voyage, l’exotisme, la liberté. Lentement, ses longues pattes et sa tête parcheminée émergèrent, elle ouvrit ses grands yeux sans âge, promena placidement son regard perçant sur les environs, et se mit à avancer. Je dus me presser pour rejoindre Yanat, qui marchait juste à côté de la tête de Wiltja en jouant de temps à autre, quand l’envie le prenait, d’un drôle d’instrument à vent qui accompagnait sobrement le son agréable de tous les pendentifs qui s’entrechoquaient sur la carapace de sa compagne. Il ne semblait guère impressionné par la situation, mais je peux te dire que pour moi, la journée tint plus du voyage onirique que de la randonnée.
- Le soir venu, Wiltja disparut je-ne-sais-où, et Yanat m’offrit le repas. En mangeant, il m’apprit que son peuple avait plus de 50 000 ans, et que depuis toujours ils avaient vécu en harmonie avec leur terre, nomades, jamais ne surexploitant ce que leurs dieux leur avaient donné. Mais depuis quelque temps, depuis l’arrivée des blancs et de leur mode de vie si différent, les siens avaient dû renoncer à leur existence, car l’environnement avait changé, et ne leur permettait plus de faire comme avant. La plupart d’entre eux avaient donc renoncé à leur histoire et à leur culture, s’installant dans des villes, dans des maisons, perdant leur lien avec la terre.
- Seuls, une poignée d’entre eux avaient persisté, de moins en moins nombreux, de plus en plus isolés. A sa connaissance, Yanat était le dernier de son peuple à vivre encore comme autrefois. Un jour, à l’enfance, il avait trouvé une tortue, et l’avait gardée avec lui car à ses yeux, elle était l’incarnation parfaite de son peuple. Il l’avait nommée Wiltja, ce qui signifie abri. En grandissant, il s’était retrouvé seul avec elle, et les dieux l’avaient alors béni, il ne savait pas pourquoi. Depuis ce jour, Wiltja est leur abri à tous les deux, et ensemble, ils parcourent la terre de leurs ancêtres.
- En les quittant le lendemain matin, je les regardai s’éloigner au loin, et en repensant à ce couple si singulier, pourtant si harmonieux dans l’environnement stérile du bush, je ressentis comme une pointe de regret.
- Moi aussi, je crois, j’aurais aimé avoir un tel compagnon… »
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