Not a member of Pastebin yet?
Sign Up,
it unlocks many cool features!
- Endymion est juchée au sommet d'une haute montagne, au cœur d'un massif sauvage et presque vide par ailleurs de présence humaine. La petite route qui y mène depuis la plaine, à flanc de vallée à travers les pierriers tranchants, qui serpente sur les glaciers inhospitaliers et les vires menaçantes, qui franchit les cols et les torrents malgré les hurlements de dément de l'eau et du vent, offre sur la ville le point de vue qu'on aurait d'une cime lointaine : longtemps avant d'y parvenir, on voit Endymion se dresser sur son roc, au loin, et le voyageur pourrait presque croire en être proche, tout en sachant bien que des jours et des jours de progression ardue l'en sépare.
- C'est dire la hauteur de la ville, qui est plus une tour qu'autre chose. Elle plonge ses racines dans la montagne, loin sous la surface, en un réseau de galeries et de mines qui lui fournit charbon, métaux, et une source de chaleur infinie dirigée vers le haut à travers de longs tuyaux, pour lutter contre l'air glacé de la surface. Au-dessus, la base d'Endymion est blottie à flanc de roche, mais s'élève bien vite, bien au dessus, des centaines de mètres au dessus du sommet, pilier noir de métal à travers le ciel, érigé par des fous.
- Des fous, oui, car la raison d'être de la ville n'est pas l'exploitation de ses mines, ni le commerce de ses fruits, ni même un quelconque avantage militaire qu'elle tirerait de sa position dominante. Endymion n'existe que pour s'élever, encore et encore, et de fait, jamais son sommet n'a été achevé, toujours des hommes et des femmes travaillent tout là-haut, malgré les lames acérées du vent qui traversent les vêtements les plus chauds et coupent le souffle du plus endurci, malgré la fatigue des muscles et celle des poumons, malgré la douleur des crânes, pour boulonner, souder, clouer poutres de métal, cloisons, planchers.
- Endymion n'est en fait qu'un interminable chantier qui a dû s'adapter à ses dimensions monstrueuses : ses habitations sont les dortoirs d'ouvriers, ingénieurs, mineurs, cuisiniers, manutentionnaires, de leur famille. Ses écoles enseignent surtout les notions de génie civil, et ses centres de recherches ne tournent leur intelligence que vers le haut de la tour. Sa mairie et ses locaux administratifs s'occupent seulement de la logistique nécessaire à son élévation. Ses restaurants sont des cantines, ses cabinets médicaux des dispensaires. Ses murs sont son squelette plus que son cuir.
- En parvenant à la fin de la route, à l'entrée d'Endymion, la chaleur des fourneaux, l'odeur du charbon, le sifflement de la vapeur trouble qui occulte la vue, le bruit du métal qu'on travaille, les cris des habitants qui vaquent à leurs tâches, le cliquetis régulier des chaînes des monte-charges, le ronronnement des machines. J'ai moi-même cru quitter la Terre pour les profondeurs chthoniennes, pénétrer dans le domaine d'Héphaïstos, en passant le haut portique sombre. Mais je ne m’enfonçai pas sous terre, je commençai la longue ascension. A une époque, me dit-on, les ascenseurs servaient aussi bien aux gens qu'aux marchandises. Mais depuis bien longtemps, pour ne pas déséquilibrer la structure, on n'en construisait plus de nouveaux. Ceux qui étaient en place, eux, servaient surtout à monter tout ce qui était trop lourd pour un porteur à pied : métaux, énormes sacs de farine ou de charbon, stères de bois, cuves d'eau ou de bière. Tout le reste, piétons compris, devait monter par l'un des nombreux escaliers qui s'enroulent interminablement à travers la ville. Je mis trois jours à atteindre le sommet.
- Étage après étage, marche après marche, le fonctionnement d'Endymion se révèle à l'endurant. Certains niveaux sont consacrés au stockage, d'autres aux machines, d'autres encore à l'industrie. Régulièrement, une succession de paliers mènent à des dortoirs et de petites chambres pour les familles, et on trouve, jamais loin au-dessus ou en-dessous, quelques étages dédiés à la vie et la détente : cantines, tavernes, marchés, théâtres et quelques jardins étroits sous les rares baies vitrées. Des accès mènent également à des passerelles et plates-formes à l'extérieur de la tour, et le soir, nombre de gens bravent le froid et le vertige pour admirer le ciel et la montagne alentour. C'est là que je dormis lorsque les dortoirs étaient pleins, et que la fatigue me dissuadait de monter plus haut trouver une place. De ces plates-formes circulaires, on entend, porté par le vent, le bruit incessant qui descend du haut de la ville. On s'endort, bercé par la musique qu'offrent les vibrations d'énormes câbles tendus on se sait comment entre la tour et des sommets voisins pour assurer sa résistance lorsque se lève le vent, telles les cordes d'un oud pensé pour un dieu. On se réveille lorsque le froid vainc finalement le duvet dans lequel on est sanglé, suffisamment tôt pour admirer le coucher des étoiles et le lever du Soleil, avant de reprendre la montée.
- Je sais désormais ce qui motive Endymion à aller toujours plus haut : on ne trouve dans sa successions de cages de métal aucun lieu voué à la prière, aucun temple, aucune église. C'est qu'en fait, la ville même est un autel érigé à la Lune, et c'est vers elle qu'il se tend sans pouvoir s’arrêter, comme un amoureux rendu fou par la passion. Endymion n'atteindra jamais son but, bien sur, et ses habitants, qui comptent parmi eux certains des plus grands astronomes et physiciens que porte le monde, le savent bien.
- Mais un savant, alors que je parvenais au sommet et lui posais la question, me dit ceci : « Un jour, voyageur, un homme voyagera là où toi et moi ne pourrons jamais aller ; alors, lorsqu'il foulera de son pas les plaines argentées de l'astre de nuit, qu'il se rappelle Endymion, qui jamais n'a cessé de monter vers lui. ».
Advertisement
Add Comment
Please, Sign In to add comment