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- Le Soleil se levait sur l'eau du fleuve à l'horizon, illuminant de bronze et d'or la ville qui lentement s'éveillait, à l'aube d'un siècle nouveau. En face de l'hôtel des Invalides, des statues flamboyantes encadraient le pont Alexandre III fraîchement achevé, qui menait vers la nouvelle attraction attirant le gratin international à Paris ces derniers temps. Le Grand Palais, avec son vaisseau principal long de deux cent mètres et sa verrière colossale, flanqué de deux immenses quadriges en cuivre, inauguré quelques mois plus tôt pour l'ouverture de l'Exposition Universelle, était le nouveau lieu à la mode, éclipsant la renommée des Champs-Elysées, du Champs de Mars et de la Concorde.
- C'est naturellement dans cet écrin d'exception qu'il avait été décidé d'exposer pour un soir la reine des gemmes, le diamant dont on disait qu'il faisait empereurs ses maîtres, la Larme de Dieu, comme l'avait surnommée son premier possesseur.
- Comme tous les matins depuis deux mois, Armand Faulques se rendait au plus bas sous-sol du bâtiment, tiré à quatre épingles dans son uniforme de brigadier, jusqu'une salle aménagée expressément pour l'occasion. Devant la porte blindée au fond du couloir, trois hommes armés le saluèrent silencieusement, interrompant leur partie de cartes. Armand fronça les sourcils pour la forme, mais lui aussi commençait à se lasser de cette routine: il était évident qu'aucun imbécile n'aurait l'idée saugrenue de tenter d'approcher le diamant. L'un des trois soldats joua de son trousseau pendant une bonne minute, déverrouillant laborieusement la porte, tandis que derrière celle-ci, un bruit similaire se faisait entendre. Lorsque les serrures furent toutes ouvertes, on poussa la porte qui pivota silencieusement sur ses gonds et révéla une petite pièce nue aux épais murs blancs, dans laquelle se trouvait un cinquième homme, fusil en bandoulière, une main menottée à un petit coffre en métal sombre. Armand tira de son veston la clé des menottes, libéra son collègue, qui lui remit un second trousseau, celui qui condamnait la porte de l'intérieur. Les deux hommes furent minutieusement fouillés. Avant de donner l'ordre de refermer, on inspecta le coffret juché sur un présentoir en marbre. Le diamant était arrivé tel quel dans le plus grand secret, avec le bloc de marbre, et le brigadier ne l'avait donc jamais réellement vu. On disait que la serrure du coffre était la plus sophistiquée qui soit, et que l'intégralité du contenant faisait partie du mécanisme, assurant la meilleure protection possible. Il n'en existait qu'une unique clé, sans aucun doute bien cachée. Tout ayant l'air en ordre, Armand salua, saisit dans sa poche une nouvelle paire de menottes, s'attacha au coffret à son tour, et verrouilla la porte de son côté, une fois celle-ci refermée.
- Il se permit enfin un soupir. Toute prestigieuse qu'elle soit, cette mission était la plus barbante qu'on lui ait jamais confiée. Surtout en cette période de grande animation à Paris, passer ses journées enfermé dans une cave n'avait rien de réjouissant... Mais dès ce soir, lui avait-on certifié, un groupe de gros bras du propriétaire de la pierre prendrait le relais, la Larme serait montrée au monde entier pour quelques heures, et repartirait sous escorte pour on ne savait où. Bon débarras... Armand pourrait enfin profiter de ses journées pour prendre un congé bien mérité, il emmènerait Elvire regarder le nouveau spectacle des frères Lumière, se promener sur le trottoir roulant, assister à quelques épreuves des Jeux Olympiques, et s'émerveiller de toutes les autres attractions et curiosités que le siècle nouveau et la vie leur offrait.
- Les yeux fixés sur la porte, l'oreille tendue et le fusil à la main, il prit son mal en patience. Au bout d'un moment, au milieu du silence religieux de la salle, il lui sembla que sa montre avait manqué un tic, puis un autre. Il vérifia, et en effet l'aiguille parfois ralentissait, parfois accélérait. Il jura, secoua son poignet avec vigueur, mais rien n'y fit. C'est alors qu'il eut la sensation la plus étrange de sa vie. Le temps d'un battement de cœur, il se vit très distinctement comme dédoublé dans la pièce, à quelques pas de lui, portant dans la main un diamant. Effaré, il ferma les yeux et secoua la tête comme précédemment il avait secoué sa montre. En rouvrant les paupières, il regarda vers le coffre, et il vit la pierre, celle qu'il tenait dans sa paume un moment plus tôt. A ce moment-là, Armand aurait eu toutes les peines du monde à expliquer ce qu'il vivait. Car pour lui, le coffret n'avait pas disparu, non, il était bien là, mais ne l'empêchait nullement d'accéder à la Larme. De même, la porte était bien intacte, il la devinait du coin de l'œil, mais il pouvait également suivre sans peine la partie de tarot des gardes, juste derrière. En y regardant bien, il pouvait même distinguer l'intérieur des gardes, et sonder jusque leur cœur qu'il aurait alors vu battre devant lui. Mais Armand ne voyait pas tout cela, non, il ne voyait que la gemme. Il tendit le bras et s'en saisit. Un observateur extérieur aurait vu sa main traverser le métal comme s'il n'existait pas, et en ressortir tout aussi facilement. Puis il aurait vu le brave policier se perdre un moment dans la contemplation du diamant, faire quelques pas puis disparaître subitement, comme évaporé, laissant là le coffret, les menottes, les serrures et les gardes.
- Armand n'avait pas trouvé la fortune, il se moquait bien de la fortune ; il avait trouvé un vaisseau, un vaisseau formidable qui lui permettait de voyager là où nul Homme ne s'était rendu, un vaisseau pour naviguer au delà de l'espace, de la matière et du temps, un vaisseau pour accomplir ses rêves les plus fous...
- Au fond de lui cependant, une petite voix luttait courageusement contre l'euphorie, contre la fascination et contre la folie. Cette petite voix se posait mille questions, pourquoi moi, pourquoi ici, pourquoi maintenant, pourquoi pourquoi pourquoi ? Elle se demandait aussi ce qu'Elvire allait bien pouvoir penser. Elle se demandait finalement si la Larme de Dieu était vraiment un vaisseau. S'il n'était pas plus exact de considérer que la gemme, petite futée, venait justement de se trouver un vaisseau...
- Puis la petite voix disparut.
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