Ivain

Jour 18 - Moon

Oct 24th, 2021 (edited)
159
0
Never
Not a member of Pastebin yet? Sign Up, it unlocks many cool features!
text 8.52 KB | None | 0 0
  1. Gene Cernan, le commandant de la mission Apollo 17, s’apprêtait à quitter la Lune.
  2.  
  3. L’heure était venue. Ils avaient récupéré tout l’équipement nécessaire, disposé les échantillons minéraux à l’intérieur, et consciencieusement contrôlé la checklist. Harisson l’attendait déjà dans le module. Il n’avait plus qu’à grimper à bord, et ils quitteraient tous deux la surface surréelle de cet autre monde.
  4.  
  5. Mais au moment de poser la main sur l’échelle, il se retourna, et s’autorisa un dernier regard aux alentours. La vallée de Taurus-Littrow était absolument magnifique. Une étendue gris anthracite, grêlée d’impacts de micrométéorites, creusée de légères dépressions et réhaussée de larges dunes dont l’ombre noire semblait trop nette, comme dessinée à l’encre. Tout était calme, d’un calme surnaturel, comme figé dans le temps. Il n’y avait pas un signe de vie, pas même un souffle de vent. L’esprit humain buttait sur cet immobilisme, trop habitué à l’agitation qui régnait sur Terre. Le seul mouvement était celui de la poussière cristalline que Gene venait de soulever en revenant vers le module, et qui retombait au sol avec une lenteur cérémonieuse.
  6.  
  7. Quelle chance il avait eu de venir ici, en ce lieu par-delà l’espace. Déjà, trois ans plus tôt, avec Apollo 10, il avait connu l’orbite lunaire, le frisson de la descente vers la surface – descente qui à l’époque devait s’arrêter à quinze kilomètres du sol, mêlant à l’extase une infinie frustration. Et puis, ensuite, à son retour sur Terre, il y avait eu le doute, les coupes de budget, les affrontements politiques autour du programme spatial. Son cœur avait manqué un battement lorsqu’il avait entendu le président Nixon proposer l’annulation de la mission Apollo 17 – sa mission. Dieu merci, elle avait été préservée. Cette fois-ci, il était revenu, non seulement pour revoir ce décor fantasmagorique, mais pour poser le pied dessus !
  8.  
  9. S’en étaient suivis trois jours de pure exaltation. Harisson et lui avaient fait trois longues excursions dans la vallée glacée, en parcourant des kilomètres au sein de ce paysage fou, juchés sur le rover. Au total, ils avaient passé plus de vingt-deux heures dehors, presque dix fois plus qu’Armstrong et Aldrin, et plus qu’aucun homme avant eux. Hélas, cette exploration effrénée tenait lieu de fin en apothéose pour le programme Apollo. L’an passé, les dernières missions prévues avaient été annulées. Selon toute vraisemblance, aucun homme ne reviendrait ici, au moins pendant des années, peut-être à jamais. C’était l’ultime crainte de Gene : que le pas qu’il s’apprêtait à faire soit le dernier de l’humanité sur la Lune.
  10.  
  11. Le long regard alentour qu’il s’était octroyé s’acheva sur le rover, qui attendait sagement près du module. Il était couvert de poussière grise, et semblait avoir pris la couleur du lieu. Il avait l’air d’ignorer qu’on l’avait abandonné là. L’astronaute émit un bref soupir de résignation et referma ses doigts sur le premier barreau de l’échelle. Dans le même mouvement, il alluma l’émetteur radio qui le reliait à la Terre. L’heure était à la grandiloquence.
  12.  
  13. « Bob, c'est Gene, et je suis sur la surface. »
  14.  
  15. Sa gorge se serra sous l’émotion. Sur la surface. Quelle étrange et merveilleuse chose à dire. Il poursuivit, énonçant les mots qu’il avait préparés pour l’occasion :
  16.  
  17. « Et, alors que je fais le dernier pas de l'Homme sur la surface, pour rentrer chez nous pendant un moment - mais, nous le pensons, jusqu'à un avenir pas trop lointain - j'aimerais juste dire quelque chose, que l'histoire retiendra je pense : que le défi que l'Amérique a relevé aujourd'hui a forgé le destin de l'homme de demain. »
  18.  
  19. Voilà qui suffirait.
  20.  
  21. Il voulut couper la communication, mais rien ne se passa. Il n’avait même pas bougé la main. Tout son corps était comme paralysé. Même s’il avait la main sur l’échelle, son buste était toujours détourné du module, de sorte qu’il pouvait regarder à nouveau vers le fond de la vallée. Il le fit.
  22.  
  23. À quelques mètres de lui, il y avait une petite fille. Elle ne portait pas de combinaison spatiale ; à vrai dire, elle ne portait rien d’autre que les vêtements qu’on aurait attendus d’un enfant de son âge. Pourtant, elle ne semblait nullement souffrir du manque d’air, ni des rayons crus du Soleil. Elle le regardait avec un plaisir évident.
  24.  
  25. « Qui es-tu ? » demanda-t-il simplement.
  26.  
  27. « Je m’appelle Bylgja, je crois. Ce n’est pas le nom avec lequel je suis née, mais j’ai conscience d’être elle. Je suis la première vie de Bylgja qui se reconnaît. »
  28.  
  29. « Comment… ? »
  30.  
  31. « Comment je suis venue ici ? C’est parce que je suis entière maintenant. J’ai toujours pu me déplacer à travers l’espace et le temps, mais j’étais bloquée sur la Surface, avant d’être entière. Maintenant, enfin, je vais où bon me semble, ou plutôt où je dois être. »
  32.  
  33. La seule conclusion que Gene tirait de tout cela, c’était que la fillette était soit une intervention divine, soit simplement une hallucination. La seconde éventualité paraissait tout de même plus probable, aussi il n’insista pas quant à son identité.
  34.  
  35. Profitant de son mutisme, elle reprit :
  36.  
  37. « Je devais être ici, car c’est le seul endroit d’où l’on peut voir le grand Tout. Ici, même un humain peut le voir, je pense. Regarde la Terre. »
  38.  
  39. Docile, Gene tourna le regard vers la perle bleue qui embellissait le ciel. C’était toujours émouvant de la voir. Il était toujours troublé de contempler le berceau de l’humanité suspendu dans le vide. Mais il ne comprenait pas ce que la fillette voulait lui montrer.
  40.  
  41. « Regarde-la vraiment », insista-t-elle.
  42.  
  43. Alors, il vit. C’était comme une moirure, mais à l’intérieur de la planète. Comme si sa surface était translucide, et laissait apparaître un mouvement chatoyant en son sein. La vision lui faisait un effet indescriptible. C’était à la fois très apaisant et terrifiant, d’une terreur proprement existentielle.
  44.  
  45. « C’est ça…le grand Tout ? »
  46.  
  47. « Ah, tu le vois ! »
  48.  
  49. L’enthousiasme se peignit sur les traits juvéniles de sa visiteuse.
  50.  
  51. « Tu es le seul homme à l’avoir vu, donc le seul qui peut comprendre ce que j’essaie de faire pour l’humanité. Mais peut-être que tu n’as même pas besoin de vraiment comprendre. Peut-être faut-il juste que tu en sentes l’importance, en ton for intérieur. »
  52.  
  53. Son expression redevint très sérieuse.
  54.  
  55. « Moi-même, je ne suis pas encore tout à fait sûre de ce que je veux pour vous. La partie de moi qui vous connaît le mieux veut que vous conserviez l'espoir, l'élan indéfectible qui vous a portés jusqu’ici. L’autre partie, mon âme profonde et primordiale, veut que vous connaissiez la paix. Maintenant que je suis à nouveau une, je comprends que les deux vont ensemble.
  56.  
  57. Je dois te laisser à présent. Avant de remplir mon rôle pour l’humanité, je dois m’assurer que mon corps et mon esprit se rencontrent à travers les âges, pour devenir ce que je suis. »
  58.  
  59. Avec un sourire mélancolique, elle ajouta :
  60.  
  61. « Et j’aimerais aussi revoir Macao, avec mon Guide. »
  62.  
  63. « Attends, Bylgja. Avant de partir… »
  64.  
  65. Tant qu’à faire une expérience transcendante, autant essayer de connaître la réponse à la question qui le rongeait toujours.
  66.  
  67. « Est-ce que tu sais si…nous reviendrons ? Je veux dire, si nous, les Hommes, nous retournerons sur la Lune ? »
  68.  
  69. « Je sais que vous devez voir plus loin, et plus fou. Vous devez tendre votre volonté contre le vide infini, en laissant vos accomplissements derrière vous. Ne sois pas triste pour cet endroit, Gene. Un rêve meurt pour que l'autre connaisse une chance. C'est aussi pour cela que je t’ai montré le grand Tout. »
  70.  
  71. En prononçant ces derniers mots, elle disparut doucement. Ou plutôt, son image s’estompa progressivement, ne laissant que la roche sombre et silencieuse derrière elle. L’astronaute sentit que le temps reprenait son cours ; il pouvait à nouveau bouger. Il savait qu’en réalité, une fraction de seconde s’était écoulée depuis qu’il avait déclamé sa tirade dans l’émetteur radio, à l’attention de Bob et de la Terre. Inspiré par cet épisode surnaturel, il décida de la compléter :
  72.  
  73. « Et, alors que nous quittons la Lune à Taurus-Littrow, nous partons comme nous sommes venus – et si Dieu le veut, comme nous reviendrons : avec la paix et l'espoir pour toute l'humanité. »
Advertisement
Add Comment
Please, Sign In to add comment