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- La ville de Nishedh est l’envers de plusieurs villes.
- En ce lieu béni par une terre fertile et une abondance de matériaux, les cités majestueuses se sont succédé, chacune fleurissant sur les ruines de son infortunée prédécesseure. Cachée sous leurs fondations, Nishedh les voyait toutes naître, grandir et s’effondrer. Elle perdura à travers les âges ; et toujours elle accueillit tout ce qui répugnait à ses illustres voisines.
- Aujourd’hui, elle est les égouts de la mégapole Camaka. Au temps de l’empire artynin, elle fut les geôles souterraines de la capitale Hapis, édifiées sur l’ordre du despote ivre de peur qui envoya deux mille hommes aux cachots depuis son palais en triangle. A l’ère lointaine et oubliée des royaumes païens, lorsque l’on érigea en Actinobole la grande pyramide qui allait devenir plus tard le palais des empereurs, Nishedh fut la nécropole qui recueillait le corps des esclaves tombés sur le chantier.
- Grâce aux richesses de la terre et à l’engouement des Hommes, chacune de ces cités a bourgeonné à une vitesse folle. Chacune s’est étendue, élevée puis assise dans sa propre prospérité. Nishedh reste égale à elle-même ; elle couvre certes un vaste terrain, mais n’est constituée que de recoins exigus et sordides. On n’y trouve que des guenilles, des pelures, des coquilles et des ossements, dont on fait des cuves, des cabanes, des outils et des hamacs.
- Dans les récits des voyageurs et les chroniques des historiens, toutes ces glorieuses métropoles ont rayonné de leur puissance, de leur richesse et de leur influence culturelle. Mais aucune langue ni aucune plume ne sut décrire la cité troglodyte qu’on trouvait sous leurs caves. Indigne d’être seulement mentionnée, Nishedh est toujours tue au sein de la ville haute et ainsi ignorée du reste du monde.
- Mais sous l’implacable roue du temps, chaque capitale a connu son trépas. La fortune de l’une a attisé la convoitise de quelque chef de guerre qui se disait prince. L’autre a lentement sombré dans la décadence qui s’accroche comme la boue au manteau du pouvoir. Gorgée de son succès, chacune a implosé ou explosé, prestement ou avec une lenteur d’agonie, et laissé de multiples traces dans les mœurs de son époque et les livres des âges futurs. Mais aucune de ces empreintes ne saurait représenter fidèlement la ville qui l’a produite. Nishedh, elle, persiste, et n’a pour image que sa secrète réalité.
- Ne pouvant s’élever, elle ne peut chuter. Et ne pouvant sortir de la terre où on l’a confinée, elle se nourrit aveuglément, tant de l’essor de sa voisine que de son effondrement. Mais jamais une cité de la surface n’a entrepris quoi que ce soit envers sa sœur souterraine, que ce soit pour l’aider ou pour la rompre. Car sitôt qu’elle se séparait d’une partie d’elle-même, elle craignait de la revoir. Camaka redoute la pandémie que les miasmes de ses égouts pourraient déclencher. Hapis était l’image du souci maladif que son souverain avait pour les fomenteurs de révolte. Actinobole avait peur des spectres qui peuplaient ses catacombes.
- À la surface, on rêve, on ambitionne, on s’allie et on se trahit, on entreprend et on rivalise sauvagement. Mais en bas, chacun mène sa vie, invisible, au plus près de l’immobilité. Nul territoire n’est intéressant à conquérir, car la ville entière n’est qu’un dédale pourrissant. Nulle ressource ne mérite l’avidité, car les galeries ne recèlent que rebuts et déchets, qui ont pour seule valeur la place qu’un autochtone pense leur accorder sur sa paillasse ou dans la paroi de son silo de fortune. Enfin, nul pouvoir n’est bon à exercer, car toute organisation en ce lieu est superficielle et temporaire, ne laissant aucune possibilité de hiérarchie.
- Nishedh est-elle vraiment une ville ? Est-elle la seule ville qui mérite un nom ?
- Les villes de la surface sont immanentes. Elles se drapent fièrement dans leur propre existence, dans l’assurance d’être ce qu’elles ont accompli. En revanche, tout ce qui constitue Nishedh doit sa présence à ces cités grandioses, et évolue selon le bon vouloir de celles-ci. La vie des méandres souterrains s’adapte à celle des hauteurs de briques. En cela, la première a l’élégance d’échapper à la beauté rigide de la seconde.
- Mais la ville de l’envers est belle, car elle est figée dans son impermanence. Ses habitants ne sont liés que par la conscience, sans fierté ni honte, d’appartenir à un léviathan inextinguible.
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