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- Ivan s’attendait à un applaudissement, ou tout du moins à une exclamation d’approbation pour son récital, mais son ami se tenait coi. Devant l’air surpris – et un brin déçu – du poète, Francis déclara finalement :
- « Je suis un peu ému, c’est tout. Tu le sais, je suis sensible à la beauté solennelle des alexandrins. Et puis, ça me fait tellement plaisir de t'entendre en proférer, toi qui soupirais d'ennui quand j'essayais de te mettre à la poésie, en fin d'adolescence... »
- « Oh allez, je n’étais pas siii réticent » protesta Ivan.
- « …Mais j’accepte ton défi » conclut Francis en faisant fi de l’interjection.
- « Quel défi ? »
- « Celui proposé par ton dernier vers bien sûr. "Il n’est nulle façon plus belle de mourir". Je ne prétends pas avoir trouvé plus belle manière, mais il se trouve que je connais moi aussi une créature qui incarne parfaitement la beauté de l'ultime instant. »
- « Dans ce cas, fais m’en part, je t’en prie » répondit Ivan avec une politesse amusée.
- Son compagnon s’éclaircit la gorge et commença sur un ton docte :
- « De tous les oiseaux, le mapenzi est celui qui vole le plus haut, le plus vite, et le plus librement. On dit qu’il file où que porte son regard. Il hante le ciel de Tanzanie, loin au-dessus de la cime du Kilimanjaro, et tout comme ce dernier, il surplombe tout autour de lui avec un entêtement admirable.
- Le mapenzi est aussi l’oiseau qui reste le plus longtemps dans son nid. Pendant plus d’un an après l’éclosion, ses parents le nourrissent et le dorlotent, et il bâtit une constitution impressionnante, jusqu’à emplir complètement ce douillet refuge. Puis, enfin, il sort, mais ne commence pas tout de suite à voler. En effet, il est déjà à maturité sexuelle, et va simplement marcher jusqu’à un autre nid non loin, pour former un couple avec un autre mapenzi fraîchement sorti de la maison familiale. L’année qui suit, ce seront donc eux qui assumeront le rôle de parents particulièrement attentionnés, trouvant sous la pierraille les insectes pour sustenter leur progéniture.
- Quand ses enfants quittent à leur tour le nid, enfin, le mapenzi prend son premier envol, qui sera aussi son dernier. En effet, une fois dans les airs, cet incroyable oiseau ne repose plus jamais la serre sur le sol, ni sur une branche d’arbuste. Il dort en planant, loin au-dessus de tout, assuré de sa sécurité par sa seule altitude vertigineuse.
- De génération en génération, d’une manière ou d’une autre, les mapenzi se transmettent la règle absolue de leur espèce. Cette règle, la voici : dans quelque direction que l’oiseau porte ses yeux, il file à toute vitesse ; ainsi, s’il lui arrive de regarder en bas, il plonge, mais alors il ne peut plus redresser son vol, et poursuit le piqué jusqu’au trépas. À mon avis, les parents de l’oisillon ne lui disent pas dans leur langage animal "tu ne dois pas regarder en bas", ni même "voilà ce qui arriverait", mais "voilà ce qui arrivera". Car c’est ainsi que meurent tous les mapenzis – jamais chassés, ni terrassés par la faim ou la fatigue, mais bien dans une chute précipitée et inarrêtable.
- Cette bête fantastique, pourtant si gracieuse, passe sa vie soumise à cette absurde tentation. À chaque heure, à chaque seconde, elle bande sa volonté pour ne pas satisfaire cette morbide curiosité. Elle reste aussi rongée par une incertitude toute particulière : seule parmi les nues, perdue dans un infini océan de vide, comment saura-t-elle quand son heure est venue ? Peut-être l’est-elle déjà ?
- Pourtant, un jour, le mapenzi sent très distinctement que ce moment est arrivé. Alors, il courbe la tête, tend ses yeux dans cette direction nouvelle, engage le cou, les épaules, puis tout le corps dans son funeste plongeon. Dis-moi, Ivan, à ton avis, que voit l’animal pour s’élancer ainsi ?
- « Je ne sais pas, mais ce doit être une merveille. Peut-être une sorte de mirage, une illusion qui seule pourrait satisfaire l’attente de toute une vie. »
- « C’est une théorie tout à fait intéressante, mais j’en ai une autre.
- Dans un premier temps, le mapenzi voit sous lui une mer de nuages. Une immense duvet lacté, à perte de vue, comme un voile blanc titanesque qu’il doit encore déchirer avant de connaître l’ultime secret. Alors, bien sûr, il le traverse à toute allure. Et ce qui lui est révélé est infiniment plus fou encore. »
- Pour ménager le suspense, Francis prit une direction tangente.
- « Si tu crois que la règle absolue des mapenzis, l'impossibilité de redresser le piqué final, est une contrainte physique, je peux te détromper au moyen d’une petite expérience de pensée. As-tu déjà fixé un point dans le ciel, une nuit sans lune – et sans éclairage artificiel ? Si tu ne bouges pas les yeux, progressivement, au fur et à mesure que tes yeux s’habituent à cette noirceur cosmique, tu découvres de plus en plus d’étoiles. De quelques-unes, elles deviennent des dizaines, des centaines. Le procédé semble sans fin, et l’on est complètement capté par cette lente révélation.
- C’est quelque chose de très similaire qui arrive au mapenzi. Après avoir traversé les nues, le monde qu’il voit soudain devant lui est trop grand, trop varié. À chaque seconde, ce monde révèle une foule de détails. D’abord, la montagne, le plateau, la savane. Puis les lacs, les rivières, les bois. Ensuite, les plantes et les créatures, leurs mouvements, leurs rituels.
- L’oiseau est capté, comme nous par le ciel nocturne, mais dans la direction opposée. Il s’abîme dans un plongeon irrémédiable. Mais en même temps qu’il chute, il découvre tant de choses qu’il n’avait jamais soupçonnées. Il connaît en un instant toutes les formes de vie, et ce qu'il partage avec elles. Il comprend enfin qu'il n'est que l’expression particulière d'un schéma universel, qui par ailleurs s'exprime de millions de manières.
- Pour lui seul le paradoxe de Zénon est vrai : de son point de vue, il n'atteint jamais le sol, car à mesure qu'il s'en approche, sa conscience s'étend à l'infini. »
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