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- Les deux hommes étaient revenus sur leur rocher favori pour finir de sécher. C’était là l’attrait principal du promontoire : il était suffisamment gros pour que deux personnes puissent s’y étaler de tout leur long, afin de donner à leurs vêtements détrempés un ensoleillement maximal. On ne comptait plus les fois où Ivan et Francis, enfants, avaient dû faire usage de cette technique après une bataille navale particulièrement corsée.
- Toujours étendu en étoile, à même la pierre, et contemplant rêveusement le ciel, Francis demanda à son compagnon :
- « Dis-moi Ivan, c’est quoi pour toi l’animal le plus symbolique ? »
- L’intéressé prit le temps de réfléchir à la question. Ou peut-être était-il juste doucement en train de s’endormir au soleil. Francis n’avait pas la volonté de se redresser pour constater ce qu’il en était. Peu avant qu’il n’abandonne l’idée de poursuivre cette conversation, Ivan répondit enfin :
- « L’aigle, je dirais. Il est sur le blason de tant de royaumes et d’empires, sur le drapeau de tant de nations. Il est l’avatar de Zeus pour les Grecs anciens, la monture d’Etana pour les Sumériens, le symbole d’un évangéliste pour les chrétiens. Il a aussi donné naissance à maintes créatures de l’imaginaire, comme le griffon d’Élam ou les hippogriffes de l’Arioste. »
- « Un très bon choix. »
- Au ton de voix de Francis, on sentait que c’était précisément la réponse qu’il avait espérée.
- « Et si je te disais que j’ai vu une fois un aigle à la fois symbolique et réel ? »
- « Hum, dis toujours. »
- « Pour t’en parler, il faut d’abord que je te parle d’un peuple de Natifs Américains. Ils vivent dans un désert du Nouveau-Mexique, une étendue sèche et creusée de canyons qu’ils partagent avec les Chiricahuas, les Mescaleros et les Comanches. Ce peuple-là n’est pas le plus célèbre, ni le plus grand – à peine compte-t-il quelques centaines d’individus – et son langage est en passe de disparaître. Mais il a une particularité que je trouve fascinante.
- Les natifs de ce plateau aride vénèrent tous l’aigle comme animal protecteur. Mais il ne s’agit pas là de n’importe quel aigle : leur patron est un animal du nom de Sháa Yiiłtse, le Gardien Céleste. Dans leurs textes sacrés, il est dit que Sháa Yiiłtse leur apparaîtra brièvement, tous les onze ans, pour leur rappeler qu’ils demeurent toujours sous sa protection. Si au jour du Passage, le Gardien Céleste ne se montre pas, alors c’est que la dernière heure de la tribu toute entière a sonné.
- C’est cet élément de folklore qui m’a intéressé, et attiré à eux ; notamment parce qu’à l’époque, la fameuse période de onze ans allait bientôt prendre fin. Quand je suis allé trouver le chef de cette tribu, dans sa demeure au sommet d’un canyon, le Jour du Passage n’était plus qu’à deux semaines.
- J’avais emmené avec moi Martin, un jeune résident d’Albuquerque qui souhaitait en apprendre plus sur les cultures que ses ancêtres avaient dépossédées. Nous fûmes impressionnés par le village, par son emplacement et surtout par l’énorme totem de bois peint, dont le sommet était bien sûr à l’effigie de Sháa Yiiłtse, et qui semblait nous juger sévèrement. Mais les locaux se montrèrent avenants, et acceptèrent avec magnanimité notre présence au moment du Passage, si nous nous engagions à ne perturber en rien la cérémonie, et à ne pas prendre de photos.
- Au cours des quatorze jours qui suivirent, nous tâchâmes d’apprendre la culture locale, et bien sûr tout ce que nous pouvions glaner comme informations concernant le Passage. Apparemment, il était facile pour le non-initié de rater complètement ce dernier. En effet, pour voir Sháa Yiiłtse, il fallait regarder le ciel au bon moment, à la tombée de la nuit ; et au bon endroit, juste au-dessus de ce que les natifs appelaient le Piton Sacré, une colonne de pierre naturelle marquée de glyphes et creusée d'étranges sillons irréguliers à son sommet.
- La nuit qui précédait le grand jour, mon compagnon et moi étions trop fébriles pour fermer l’œil. Alors, je lui fis part de ma théorie. Avant de venir au Nouveau-Mexique, je m’étais renseigné sur divers aspects géographiques et météorologiques : il se trouve que le désert qui nous entourait connaissait une saison des orages chaque année, au cours de laquelle on pouvait voir des formations nuageuses vraiment inhabituelles. De plus, le Jour du Passage coïncidait justement avec le point culminant de cette saison. Ces deux éléments m’avaient amené à la conclusion suivante : pour moi, le Gardien Céleste ne devait être autre…qu’un nuage ! Peut-être un immense cumulonimbus noirâtre, qui tous les onze ans se reformait et prenait la silhouette d’un aigle. Ce serait déjà remarquable, bien qu’il ne s’agît pas d’une créature fantastique à proprement parler. Martin était pour le moins dubitatif, mais lui-même n’avait pas besoin de théorie. Il ne demandait qu’à voir, et à graver ce souvenir dans sa mémoire.
- La journée passa avec une lenteur agonisante, d’autant que nous semblions être les seuls à manifester une telle impatience. Les habitants du village faisaient preuve d’une tranquillité d’esprit remarquable, quelques heures avant la conjonction décennale qui signifiait tant pour eux. Enfin, enfin le ciel commença à s’assombrir. Ce n’était pas seulement la conséquence du soir qui tombait : à mesure que le soleil descendait vers l’horizon, des nuages peuplèrent le ciel. Beaucoup d’entre eux avaient effectivement une forme peu commune, mais surtout ils affichaient une diversité sans pareille. Il y avait là des sphères cotonneuses et des piliers brumeux, des entrelacs à l’aspect presque végétal et des monceaux titanesques et informes, parsemés de fumerolles. Le tout était illuminé par les rayons mordorés d’un soleil mourant, qui les parait de mille teintes, allant de l’ocre jaune au mauve serein, en passant par un pourpre flamboyant.
- D’abord simplement émerveillé par ce tableau, je me ressaisis bien vite pour chercher parmi les nues une forme de rapace reconnaissable, et ainsi prouver mon hypothèse. Hélas, à mesure que la luminosité diminuait, les nuages devinrent de plus en plus nombreux et se mêlèrent les uns aux autres, pour ne former finalement qu’une masse sombre omniprésente, qui couvrait l’intégralité du ciel et dans laquelle on ne distinguait rien d'autre que du mouvement chaotique. Comme pour appuyer mon ignorance face aux forces élémentaires, le tonnerre gronda.
- Soudain, la foudre s'abattit sur le Piton Sacré, et je compris à la fois l'étendue de mon erreur et la beauté indéniable du Sháa Yiiłtse.
- Car l'éclair qui avait déchiré la voûte céleste avait imprimé sur ma rétine une forme indélébile. En zébrant l'espace, il avait dessiné une silhouette effilée, un bec de lumière pure, de vastes ailes déployées devant les nues, et une paire de serres agrippant le haut du Piton. Sous la pression de ces griffes électriques, ce dernier avait été décoré d’une nouvelle collection de sillons erratiques.
- De plus, un son tout aussi inoubliable avait résonné dans le canyon. Sans ambiguïté possible, le cri pur et suraigu d'un oiseau de proie s'était mêlé au fracas de la foudre. Cette note perçante n'était pas agressive, mais étrangement rassurante, comme une promesse de sécurité. D’ailleurs, lorsqu’enfin je baissai les yeux sur la tribu qui m’avait offert ce spectacle ahurissant, je vis que sur chaque visage s’épanouissait un sourire apaisé. »
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