Ivain

Jour 31 - Award

Dec 4th, 2025
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  1. Dans le bouillonnement incessant des possibles, Chaos erre. Sans but apparent son regard se porte d’un bout à l’autre de tout ce qui est, sans que jamais son attention ne s’attarde en un point précis. Toutes les choses devant lui sont égales, dotées d’une variété infinie de mouvements dont le ballet perpétuellement inédit ravit son être tout entier. [Parfaites, à mon image].
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  3. De temps en temps, un battement de cils, il se souvient de la première idée rationnelle qui lui a échappé. Ce n’est pas grave, ces choses arrivent, tout étant possible. Zakaz ; Ordre. [C'est son nom je crois]. La petite idée a bien grandi depuis qu’elle a volé un corps au monde. Qu’elle croit avoir volé, à vrai dire. Rien ne s’extrait vraiment du ventre qui donne naissance à tout. Enfermé derrière toute cette chair et ces structures compliquées, le même bouillonnement informe, comme partout. [Jolie petite partie de moi qui s’ignore.]
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  5. Chaos revient un moment à sa routine. D’ordinaire, trois pensées se disputent son esprit. La première consiste à admirer la danse de toutes les choses et de leurs interactions ; il l’appelle Hmota, sa satisfaction. La deuxième est un fantasme, le rêve de tous les états que cette danse pourrait trouver, un agrandissement du domaine des possibles ; il l’appelle Kebus, son enthousiasme. La troisième pensée consiste en fait à ne penser à rien ; il l’appelle Smotret, son repos. Et dans ces trois élans contradictoires, qui forment leur propre ballet belliqueux, il trouve une certaine joie. [Enfin, je crois.]
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  7. Mais quelques instants-éons plus tard, l’ennui revient. Il se surprend à penser de nouveau à son enfant prodigue. Il faut dire que ce dernier est fascinant, car lui-même fasciné par l’idée d’une trajectoire, une ligne bien définie dans le désordre ambiant. Zakaz veut faire suivre à son monde un cercle. Un cycle éternel. Sans s’écarter de la route toute tracée. Et à force de ressasser cette obsession, ses propres pensées lui échappent, et deviennent à leurs tours des entités bien résolues. Des parties de parties, convaincues de leur identité et de leur cohérence. [Adorables vibrations persistantes.]
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  9. Chaos ne s’était pas rendu compte de ce fourmillement dans tout son domaine, ou alors il avait oublié. Il faut dire qu’à son échelle, l’agitation toute relative du monde de Zakaz n’est qu’un subtil frémissement parmi tant d’autres, comme la gesticulation désespérée d’un naufragé au milieu d’une mer en furie. Trop lent, trop éphémère. Mais à présent que son attention s’est fixée dessus, il observe. Sa petite idée a bien travaillé : il y a là quantité de structures, de formes, d’empilements bien agencés, réglés, cohérents. D'un bout à l’autre du domaine. [Et le tout tournicote proprement, sans déborder, comme s’il y avait un but à tout ça]. Cette timide valse trop raide n’est pas dénuée de poésie, mais elle serait bien trop ennuyeuse pour ne pas être oubliée à nouveau.
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  11. Les enfants de Zakaz font exception. [Je me demande s’ils se sont échappés de lui par accident ou par choix de sa part.] Il faut se concentrer pour le remarquer, mais il y a de la complexité en eux. Ils ont beau être enfermés, ne pas trop déborder, ne jamais changer, Chaos reconnaît chez certains la flamme qui anime tout son être. Contrairement à leur géniteur, ils sont irrationnels, ils ont en eux le grain de folie de leur lignée, qui aurait comme sauté une génération mais aurait fini par reprendre ses droits. [Quand ils rêvent, c’est de moi.]
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  13. Alors Chaos se surprend à s’intéresser à tout ce petit monde. Et il décide de lui rendre visite.
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  15. Il commence par s'approcher de l'astre qui nourrit l'univers bien fermé de Zakaz. [Tiens, tiens.] Il y reconnaît sa propre fougue, son imagination brûlante, assemblée en une belle boule agitée. Flatté, il y pose un doigt joueur, et l'astre érupte en langues de feu. Cet éclat se disperse dans le grand vide, rapidement, en vents d’énergie qui viennent fouetter les enfants-dieux et leurs créatures. Cela amuse beaucoup Chaos. Le monde calculatoire de son rejeton aurait bien du mal à expliquer cette explosion de joie.
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  17. Mais bien vite, il cesse de jouer. Il le sent, cet astre n’est que la partie d'un tout, l'écrin chatoyant d'un cœur qui a été déplacé. Pour la divinité, qui perçoit toute chose individuellement, il est facile de remonter la trace du vrai feu. Il parvient ainsi à un domaine secret, scellé par Zakaz lui-même, celé aux yeux des naïfs. Un domaine brûlant qui est le théâtre d'une anarchie colérique. [Je n’aurais pas fait mieux, c’est tout à fait savoureux.] Plus encore, la flamme recherchée est aux mains d’une créature physique, née de l’Ordre mais renégate, un vulgaire rêve de matière qui a dépassé sa condition mortelle. Chaos sait apprécier cette ironie. Et pourtant…
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  19. Pourtant, il lui semble que tout ceci fait encore partie du Plan. Dans sa douteuse sagesse, Zakaz a permis, prévu, intégré la trahison du Premier Homme, le vol de son feu, et toutes les folies que compte ce sous-monde.
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  21. [Ma vieille idée, peut-être as-tu vu très tôt, dès ta première seconde d’existence, la tristesse de ta création. Cet ensemble animé mais dépourvu d’âme. Et qu’as-tu fait alors ? Y insuffler la complexité, le hasard et le libre arbitre, en des proportions qui te semblèrent acceptables ? Quel bel hommage à la matrice insensée qui t’as vu naître. Mais jusqu’où oseras-tu aller, Zakaz ? Forceras-tu le trait jusqu'à ce que tes règles finissent étouffées par les secrets de ton cosmos et par la vie indisciplinée qui y foisonne ? Finiras-tu mon égal ? Est-ce là ton désir ?]
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  23. Chaos prend alors une forme semblable à celle du roi des dieux. Comme lui auparavant, il mélange les trois Principes et s’incarne dans le monde de l’Ordre. Fidèle à sa nature, il opte pour une apparence qui jamais ne se fige. Continuellement, ses traits, sa coiffure changent, la couleur et le grain de sa peau varient, sa taille et sa corpulence se décalent lentement d’un extrême à l’autre. Pendant un instant, il reste là, à contempler les nouvelles sensations qui s’ouvrent à lui. [Surprenant. Limité, mais agréable.]
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  25. Et enfin, il se rend jusqu’au domaine de sa petite idée, excité comme jamais il se souvient d'avoir été depuis la venue au monde de ses trois enfants.
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  27. Sitôt passées les portes nuageuses, il est accueilli par les divinités résidentes ; certaines curieuses, d’autres méfiantes. Tous le reconnaissent comme éternel, mais aucun ne perçoit sa vraie nature. L’un veut savoir ce qu’il trouve de plus beau dans la création. L’autre, sourcils froncés, lui demande quelle influence il a déjà exercé sur le monde des hommes. Et bien sûr, le maître des lieux est présent. Il est manifestement soucieux de savoir si ce nouvel arrivant va perturber son soigneux équilibre. [Tu ne soupçonnes pas à quel point, mon dogmatique enfant. Mais les ingrédients du grand dérèglement sont déjà là, c’est toi qui les as placés.]
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  29. À tous, il se présente comme Ariom, le dieu du hasard. Il n’est pas enfanté par l’Ordre, non, il est né directement de l’interaction des Principes primordiaux, que l’auguste Zakaz a finalement permise en son domaine. Espiègle, il va même jusqu’à remercier chaleureusement le principal intéressé pour son laxisme, qui a permis la naissance d’un dieu chanceux. Puis, faisant mine d’ignorer le désarroi du patriarche et l’amusement de ses enfants, il conclut : il est donc leur cousin, à tous. Et il a hâte d’apporter sa part à la grande oeuvre que constitue le monde des mortels.
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  31. “Ariom” remarque toutefois qu’un membre de l’assemblée n’est pas dupe. Une déesse aux yeux d’or le fixe silencieusement, nullement amusée ni courroucée. Immédiatement, Chaos sait qu’elle a perçu sa véritable identité. Mais étrangement, elle choisit de ne rien dire à ses congénères.
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  33. [Curieuse. Ça aussi, c’est de moi que tu le tiens.] Il est à présent le centre de l’attention. Il n'est pas un dieu, si désabusé soit-il, qui ne fixe le nouveau venu, cet étrange métamorphe que nul n’avait jamais vu mais qui leur parle à tous avec bonhomie et exubérance. Le fil de sa pensée est difficile à suivre, son discours mêle toutes les voix et toutes les langues qui soient. Qu’il soit solennel ou jovial, sarcastique ou mielleux, grandiloquent ou rigide, il a pour chacun un mot, un signe d’affection, et la reconnaissance du caractère exceptionnel de son existence. Car cette assemblée indisciplinée et hétéroclite lui plaît de plus en plus. [Quelle belle famille tu m’as fait, petite idée.]
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  35. Bientôt, même les plus solitaires des éternels sont là, comme s’ils avaient senti que quelque chose d’important était sur le point d'advenir. Même Ennod est présent à sa façon, ses interminables anneaux défilant placidement au-dessus de la scène sans que l’on puisse en apercevoir le début ou la fin. Et même le Sans Nom, qui pour la première fois a quitté son séjour sans qu'on ait dû l'en tirer avec insistance, curieux de rencontrer ce cousin encore plus discret que lui.
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  37. Alors, Chaos leur annonce à tous qu’il est porteur d’un présent, d’une inestimable récompense, destinée à celui où celle d’entre eux qui a su le mieux mettre à profit ses dons pour enrichir le monde, lui apporter de l’intérêt. À ces mots, la convoitise embrase plus d’un regard. L’assemblée retient son souffle tandis que le dieu plonge la main dans les replis de ses habits, alors même que ceux-ci fluctuent entre la robe de bure et le pourpoint cramoisi. Il en sort une sphère parfaite, diaphane et légèrement teintée d’indigo, dont émane une pulsation régulière qui fait vibrer l’espace même.
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  39. “Mes chers cousins, je vous présente l’orbe-monde. Il s’agit d’un univers en devenir, tout prêt à être créé, façonné, régi par celui ou celle qui le détiendra.”
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  41. La proposition a l’effet escompté. Il s’agit là sans doute du seul objet qui intéresserait toutes les divinités présentes, les droites comme les pernicieuses, les discrètes comme les exubérantes. De fait, tous les enfants de Zakaz, dans leur infinie diversité, partagent un point commun : ils jalousent leur démiurge de père pour le privilège de la création.
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  43. Les jumelles imaginent un monde d’une clarté absolue, dénué de mensonge et de tromperie. Belmor fantasme un domaine béni où toutes sortes de créatures intelligentes, libérées de la contrainte, ne vivent que pour la joie de l’interaction et de l’intrigue amoureuse. Klick considère une immense machine vivante, abritant une infinité de rouages et de mécanismes en parfaite harmonie.
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  45. Un autre parle d’un cosmos empli de races belliqueuses s’affrontant sans merci pour la domination du tout, et l’on confondrait presque avec la gigantesque forêt sombre emplie de prédateurs aux abois que dessine son voisin. D’autres se voient déjà flottant extatiquement dans une étendue liquide infinie, qu’elle soit aqueuse ou alcoolique, quand ce n’est pas celle, absolument vide et immaculée, vierge de tout déchet, rêvée par un autre encore.
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  47. Le ton commence à monter et les rivalités habituelles, aussi vives que brèves, resurgissent. [Quel beau capharnaüm ! Si je m’écoutais, je vous le confierais à tous, juste pour voir.]
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  49. Mais alors Zakaz se dresse et réclame le calme. [Rabat-joie…] Son air préoccupé, plus qu’à son habitude, suffit à ce que bientôt tous s’assagissent et le fixent attentivement. Il déclare alors que ces discussions stériles ne les mèneront nulle part, car leur invité a sûrement déjà pris sa décision quant au destinataire de son étrange présent. Et pour la première fois il s’adresse à son géniteur et lui pose la question abruptement.
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  51. [Quel impatient tu fais. Es-tu inquiète, petite idée ? Ou alors envieuse de ma jolie babiole ? Je crois que c’est ça, tu ne peux pas t’en empêcher. Mais gare, celle-là est indomptable, plus chaotique et insensée que tu ne l’imagines, la tâche ne sera pas aussi aisée cette fois.]
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  53. Chaos entame sa réponse de manière mielleuse. Comme à son habitude, l’Ordre incarné a raison : le débat des éternels est vain. Le maître de l’orbe-monde a bel et bien été choisi. Cependant, la décision ne provient pas du nouveau dieu, mais de l’artefact lui-même. [Toi qui aimes connaître les règles du jeu, mon idée, tu vas être servie. Vois comment se prépare le chamboulement de tes idéaux.] Et Chaos d’expliquer : à tout moment, l’orbe sait reconnaître quelle est la divinité qui a fait la plus belle contribution au monde des mortels, et l’univers qu’elle renferme épouse les vœux de cette lauréate.
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  55. Pour appuyer ses dires, il approche la sphère des regards. À l’intérieur, une multitude de nuages de différentes formes et couleurs évoluent en harmonie, échangeant chaleur, pluie et grêle, et ondoyant sous des vents contraires. Chaque dieu et déesse a reconnu l’autrice de ce bel univers avant même qu’Ariom l’énonce : pour l’heure, l’orbe-monde appartient aux désirs de Doclesse, la porteuse de l’Air. Le cycle des saisons qu’elle a imaginé est ce qui profite le plus aux Hommes. D’ailleurs, ces derniers viennent d’inventer un moyen d’en tirer profit pour se nourrir durablement, qu’ils appellent agriculture.
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  57. Le nouvel arrivant lève alors un doigt théâtral, puis le pointe vers quelques détails précis à l’intérieur du globe. À la lisière des cumulonimbus, on voit diverses créatures ailées avancer en formation, ainsi que quelques machines volantes comme les humains pourraient en concevoir dans les siècles à venir. Doclesse n’est donc pas la seule à exercer son influence ; et qui plus est, un coup d’éclat de la part d’un éternel pourrait renverser la situation et asseoir sa domination sur cet univers de poche.
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  59. Ne pouvant réprimer un petit sourire triomphal à l’égard de sa progéniture, Chaos conclut : l’orbe-monde est encore dans une période de croissance, au cours de laquelle il doublera de taille chaque jour céleste. Jusqu’au terme de cette période, chaque divinité a une chance de le façonner selon ses propres fantasmes.
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  61. Il décide ensuite de rester un peu dans le monde ordonné des dieux, le temps de voir ce qu’il advient de son présent. [Ne surtout pas prendre le risque de retourner me perdre trop longtemps dans le tourbillon des possibles et d’oublier ce qui se joue ici.] À l’écart des autres, il se fait un palais de cristal. Il se sent bien dedans, car chaque pièce, couloir, escalier, se reflète partout autour, et aucun chemin précis ne relie deux endroits. La lumière elle-même se perd dans le dédale chaotique du kaléidoscope aux configurations changeantes qu'il appelle sa maison, et il lui plaît beaucoup d’observer à longueur de journée ses errances colorées.
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  63. Pendant ce temps, son cadeau continue de grossir. Comme escompté, chaque dieu rivalise d’ingéniosité pour y laisser sa marque, et Zakaz les laisse faire. Après tout, ce but supérieur qui les anime chasse de leur esprit la désinvolture suffisante qui y régnait un peu trop à son goût, et les pousse à se surpasser.
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  65. Le monde des Hommes change beaucoup suite à cela, Chaos s’en aperçoit. À chaque coup d’éclat divin, à chaque idée céleste, la civilisation humaine bondit, s’élève, se perfectionne. Les religions se font de plus en plus sophistiquées, et plus que jamais les dieux et les Hommes semblent aller de concert.
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  67. Mais à l’inverse de cette belle harmonie, le monde contenu dans l’orbe adopte un comportement de plus en plus aléatoire, changeant du tout au tout selon les accomplissements des uns et des autres. Il semble de moins en moins probable qu’une stabilité s’y installe durablement, que ses composantes convergent jamais vers un tout cohérent. [Cocasse n’est-ce-pas, petite idée, de voir à quel point l’ordre engendre le désordre, si on le laisse aller.]
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  69. Zakaz n’apprécie que peu l’ironie de la situation. Peu à peu, son attention se tourne entièrement vers la sphère toujours croissante. Il reste fasciné, et navré, par le maelström d’éléments incongrus que dessinent les influences contradictoires de ses congénères. [J’espère que cela te fait comprendre comme ton projet est vain, mon rejeton.] Il ne peut plus détourner le regard du globe.
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  71. Ainsi, le maître des dieux ne remarque même pas la véhémence avec laquelle Ethuushcae accomplit la tâche qu’il lui a confiée. Depuis que le Vent de Révolution est retombé, elle a pour mission de neutraliser les divinités qui font preuve d’une trop brutale ingérence dans le monde des Hommes. Or à présent, pour s’arracher la faveur de l’orbe-monde, chaque dieu et chaque déesse que Zakaz a fait naître tente justement de pratiquer la plus forte ingérence possible, et avec le plus d’éclat.
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  73. La réplique de la Libératrice ne se fait pas attendre. Elle commence par de sévères avertissements. Puis viennent les sanctions : elle condamne certains à l’exil, d’autres à une privation temporaire de leurs pouvoirs et de leurs responsabilités. Mais rien de ce que fait Ethuushcae n’est suffisant pour enrayer la course à l’exploit. Alors elle sévit. Elle bannit le serpent Ennod dans un autre plan d’existence, tout aussi infini que lui, où il restera à jamais lové en lui-même. Elle prive Elpeïos, son propre père, de son statut divin, le renvoyant à la condition mortelle avec laquelle il est né. Mais ce n’est que lorsqu’elle tue Aporyphia, secouant le ciel d’un silence assourdissant, que Zakaz réagit enfin.
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  75. Il le sait, il ne peut punir Ethuushcae pour ses actions, ni se résoudre à priver ses enfants de leurs choix. C’est ainsi qu’il les a créés. Mais la peine étreint son coeur. Avec douleur lui revient en mémoire la déchéance du premier Homme, contre laquelle il n’avait rien pu faire, les graines du désordre ayant été semées bien avant le crime. Son impuissance est la même, et sa frustration aussi grande. Je tairai son nom, ne t’en fais pas. [Il avait raison : vois comme les idées, une fois arrivées à maturité, s’entredéchirent pour ne pas finir occultées par les autres.]
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  77. Le dieu de l'ordre ne supporte pas de rester inactif, de voir sous ses yeux sombrer son monde dans le chaos. [Tsk, tsk, on n’y sombre pas, on s’y élève…] Incertain, il décide d'entrer dans le jeu pervers de son géniteur. Il ne sait ce qu’il adviendra de tout ça ensuite, mais c’est là le seul moyen à sa portée de tenter de sauver à la fois sa création et l’orbe-monde.
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  79. Alors il apparaît à toutes les nations simultanément, avec l’omnipotence qui est la sienne. À la surprise de Chaos, sa petite idée est perçue de multiples manières par les humains. Pour certains il est Zakaz, dieu de l’Ordre, et pour d'autres Zveda, déesse du Ciel. À tous il montre l’étendue de son œuvre, qu’ils ne soupçonnent même pas. [Bravo, quelle démonstration !] Cela lui déplaît ; il avait fait les Hommes libres, leur avait confié la raison, et voilà qu’en une grandiose prestidigitation il les plonge dans la plus vile dévotion, dans le plus abject renoncement à leur identité profonde.
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  81. Mais cela fonctionne, au-delà de ses espérances. En un instant le monde est balayé par sa voix, et aucun être vivant ne peut plus ignorer son nom. Il est Zakaz, Zveda - peu importe, il a banni le chaos, il a créé le monde, ceux qui le peuplent, et tous les dieux qu'ils vénèrent. Ils lui doivent tout, et tout le reste n’est qu’un négligeable détail. [Tu n’es pas le père des dieux pour rien, petite idée... Ou est-ce la mère, d’ailleurs ?] Pour les Hommes, elle est le commencement et la fin, la cadence d’horloger qui régit leur vie comme le mouvement des astres sur les engrenages du cosmos.
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  83. Alors, les peuples se prosternent, et même s’unissent dans leur prosternation. Leurs cultures se mêlent, les légendes de Zakaz s’ajoutent au folklore de Zveda, et tous s’entendent sur cette révérence qui est abjecte au principal intéressé. Le domaine des mortels en est transformé. Bien sûr, cela a pour effet d’entériner définitivement la victoire de la divinité au concours organisé par Chaos. L’orbe-monde refroidit, se calme, se structure, sans toutefois perdre la fabuleuse diversité que lui ont procuré les dizaines d’ingérences batailleuses des autres dieux. Ces derniers abandonnent net leur course à l’influence, et se trouvent d’autres sujets de convoitise et de querelle.
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  85. Mais il y a hélas une seconde conséquence au coup d’éclat de Zakaz-Zveda. La Libératrice, devenue gendarme du divin, ne peut ignorer une telle infamie. Il y a là la plus grande transgression qui fut jamais commise contre la loi qu’elle est supposée défendre. [Tu le savais, n’est-ce pas, ma lubie ? Je dois le reconnaître, une fois incarnée, tu ne manques pas de courage pour aller au bout de tes intentions.] Ethuushcae sait que l’heure d’accomplir sa vindicative promesse a sonné ; d’un pas tranquille, elle se présente au maître des dieux, armée de la lame qui a fait frémir tout un panthéon.
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  87. Elle n’a cependant pas besoin de s’en servir : après une dernière réflexion sur l’ensemble de son oeuvre, Zakaz-Zveda abandonne son enveloppe corporelle, et par la même occasion le domaine qu’il a fondé. Il redevient un Principe, omniprésent et imperceptible. Il est de nouveau lié à ses frères dans le tissu même de l’univers. Plus aucune divinité ne naîtra de lui. [On ne verra même plus trace de ta présence en ce monde. Sauf si…] Quelque chose change au sein de l’orbe-monde sur lequel il a apposé sa dernière signature.
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  89. À peine un frisson, que Chaos est le seul à remarquer. [Ça alors, la dernière idée de la première des miennes…] Il brûle d’envie de plonger dans le globe chatoyant pour voir ce qu'elle compte faire de l’embryon de cosmos qui palpite sous ses yeux. Mais il se retient. Le grand gagnant de son cadeau a tous les droits dessus, il ne veut pas interférer. [Pas pour l’instant.] De plus, il commence à ressentir comme un fourmillement dans ses membres, il lui tarde de quitter ce corps étriqué, de se plonger à nouveau dans la danse furieuse de ses trois enfants. [Quatres enfants, à nouveau. Hâte.]
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  91. Alors il prend congé de sa lointaine famille. Il leur confie la garde de l’orbe et celle de la création de sa petite idée, le monde des Hommes et des Dieux. Pour qu’il continue encore de tourner gentiment, même en l’absence de l’horloger de génie qui a initié son mouvement régulier…
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  93. [Mais pas trop quand même, sinon l’on s’y ennuierait, n’est-ce-pas ?]
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