Ivain

Jour 28 - "Crispy"

Nov 16th, 2021
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  1. Je ne suis pas fou je suis illuminé. Mais les gens de Florence disent « un illuminé » pour « un fou » c’est bien la preuve que les gens ne savent rien ils ne savent pas que les visions sont vraies. Il est dix heures la lumière tombe dans la cour derrière la fenêtre elle fait des flaques de soleil c’est joli. Les visions je les connais je les ai depuis tout petit je les ai crayonnées à cinq ans et dessinées à dix ans et peintes à vingt ans. Il y a des visions du passé des visions du futur des visions pour lesquelles le temps n’importe pas en fait. On est en octobre dans la cour entre les flaques de soleil il y a des feuilles tombées rouges jaunes oranges et déjà sèches. Quand on marche sur les feuilles toutes sèches elles craquent elles croustillent comme des sfogliatelle bien chaudes. Je me demande si M’sieur Ennio me donnera encore des sfogliatelle comme le jour où je suis arrivé j’adore ça moi enfin surtout celles à la cannelle et à l’orange confite mais celles à la vanille sont pas mal aussi.
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  3. Je suis bien, ici.
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  5. M’sieur Ennio prend bien soin de moi et il m’évite de voir les gens dehors et moi ça me va bien de pas voir les gens de jamais les voir même. Les gens parlent, ils parlent en même temps que les voix et ils se taisent en même temps ils font pas attention et c’est dur à suivre. Il y en a même qui veulent me parler pendant que je peins moi je peux pas parler parce que quand je peins ça veut dire que j’ai eu une vision et il faut que je la garde dans ma tête c’est compliqué. Dans la cour il y a tellement de feuilles sèches ça fait comme un tapis qui bouge et qui racle. Les gens me regardent peindre ils regardent mes peintures et ils disent c’est du paysage c’est du portrait c’est une nature morte. Ils disent c’est du réalisme du surréalisme du symbolisme je ne sais pas de quoi ils parlent je peins les visions pour qu’on les voit comme je les vois. Là j’ai eu une vision mais j’ai peur de la peindre alors je regarde dans la pièce à côté la galerie et je vois toutes les choses que M’sieur Ennio met dedans j’aime bien. Il y a des vases et des statues et des bouts de fresque et le beau diamant et des bijoux et des tableaux. Des jolis tableaux faits par des gens comme moi mais sans les visions.
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  7. Et puis, il y a mes tableaux aussi.
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  9. Celui avec un volcan qui crache un torrent d’âmes et de feu. Celui avec une danseuse qui tourne sur la glace mais en fait elle ne tourne pas c’est le monde qui s’enroule autour d’elle encore et encore. J’ai une vision là mais je n’ai pas envie de la dessiner pas envie. Celui avec un broc en terre cuite qui explose paf et dans l’eau qui gicle on peut voir le reflet de la petite fille qui n’est pas dans la pièce. J’ai des visions depuis tout petit mais depuis quatre ans elles sont plus vives et plus souvent et avec plus de couleurs. Celui avec une graine qui donne une plante qui pousse et qui devient un arbre et qui pousse encore et l’arbre devient immense il porte un château étrange et plat et des oiseaux de métal s’envolent du château. Je pense que mes visions ont changé depuis que les deux pirates rigolos ont amené le diamant et que M’sieur Ennio l’a mis dans la galerie. J’aimais bien les deux rigolos moi ils sentaient l’aventure en plus la jeune femme a regardé mes peintures et elle leur a souri et elle a pas parlé de surréalisme ou que sais-je. J’ai fait plein de peintures de plein de jolies choses mais c’est le diamant la plus belle chose que j’ai peinte. Ou plutôt que je n’ai pas peinte on le voit dans aucun de mes tableaux mais on le sent en regardant tous mes tableaux c’est un trou au milieu de mes visions. J’ai envie de sfogliatelle à la vanille et d’aller dans la cour pour avoir des flaques de soleil sur le visage mais les images sont toujours là dans ma tête je vais devoir les peindre mais elles me font peur.
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  11. Alors tant pis, je plonge dans les images la tête la première et dans ma main le pinceau a déjà commencé à s’agiter.
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  13. La vision est terrifiante c’est dans longtemps quand on aura blessé le monde et qu’on aura arrêté ensuite mais ce sera trop tard les blessures du monde seront trop grandes. Il aura une fièvre trop chaude et trop agitée pour les humains ils disparaissent dans un tourbillon brûlant. Ça croustille dans la cour. Sur le monde la Frontière est toute cabossée et dans le monde l’Esprit de Tout s’en éloigne il se recroqueville on ne le sent presque plus. C’est vraiment triste. Mais le tableau est vraiment grand et à droite je n’ai rien mis encore. J’entends une autre feuille qui craque ils sont là et ils viennent vers mon atelier. Ils veulent pas que je sache qu’ils sont là c’est pour ça qu’ils ont pas fait de bruit en entrant mais maintenant ils doivent traverser la cour et ils sont obligés de marcher sur les feuilles qui croustillent. J’ai encore un peu de temps je dois finir la toile. Heureusement la partie droite est plus joyeuse on voit les humains qui s’envolent sur des oiseaux de métal et des baleines de métal. Ils arrivent au bout de la cour. Ils doivent être envoyés par le monsieur qui a le diamant chez lui mais le diamant fait comme un trou pour lui aussi. C’est drôle en fait il va perdre le diamant dans cinquante ans et pour moi le diamant est déjà là dans la galerie et pour nous deux le diamant est un espace vide parce qu’il nous parle pas. Sur ma toile l’Esprit de Tout reste pelotonné au creux du monde mais il donne plein de petites graines de lui aux humains qui s’en vont et tout le monde s’envole ensemble et ce n’est peut-être pas si triste enfin un peu quand même. Tout à droite de ma toile il y a une lueur dorée et moi je sais que c’est un grand sourire plein de lumière et de vie mais mon tableau s’arrête là alors le sourire reste en-dehors juste un peu en-dehors bienveillant.
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  15. La porte de l’atelier s’ouvre ouf j’ai fini c’est une belle peinture Monsieur Ennio sera content je pense.
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