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- [Premier extrait]
- L’homme est confortablement installé dans un fauteuil de bureau. Il a l’air gentiment inoffensif : la trentaine, maigrelet, une coupe au bol de cheveux châtains, de grands yeux bleus délavés. Pas franchement charismatique, mais un faciès qui attire la sympathie. Il a l’air enjoué, mais un peu hésitant. Manifestement, il ne sait pas trop par où commencer. Il se lance finalement :
- « De ma mère, je n’ai que des souvenirs épars. Enfin, pas des souvenirs à proprement parler, plutôt de vagues réminiscences en forme de sensation. Son odeur de menthol. Son sourire franc et généreux. Le trajet jusqu’à l’école maternelle. Le goûter du dimanche, pour lequel elle me faisait du sorbet maison à la framboise. Une ou deux réprimandes aussi.
- Ce que je sais d’elle, je le dois plutôt aux récits, dont mon père était assez avare. Je connais bien peu de choses en somme. Elle était énergique, sportive, un peu forte tête. Elle écoutait du blues. Elle travaillait au Ministère de la Culture, comme consultante en archéologie, et elle adorait ça. Oh, et que ça ne vous fasse pas penser à Lara Croft. Je sais qu’elle détestait cette comparaison. Selon mon père, elle considérait le personnage comme ‟ une bimbo va-t-en-guerre qui détruit des monuments historiques importants ”, ou quelque chose du genre. Enfin bref.
- Je crois que c’est un peu en son honneur que j’ai cherché un poste dans le même ministère. Bon, il faut le reconnaitre, traiter des dossiers de subvention pour les musées français, ce n’est pas aussi glamour que d’être une spécialiste de l’histoire ancienne qui gère les sites de fouilles. Mais je me dis que je contribue à la même cause qu’elle, à ma façon. Et puis surtout, ça me donnait une bonne raison de ne pas reprendre le magasin que mon paternel voulait absolument me refiler. Il m’en parle toujours quand je viens le voir à Noël.
- Ma mère nous a abandonné, mon père et moi. Enfin, je crois. Ce dont je suis sûr, c’est que quand j’avais six ans, elle est tombée malade. Je ne sais même pas si c’est quelque chose qu’elle a contracté à cette époque, ou si c’est une déficience innée qui s’est finalement manifestée. En tout cas, elle est partie à la recherche d’un traitement, et elle n’est jamais revenue. Elle n’est pas morte hein. Mon vieux parle d’elle au présent. Et avec une certaine rancœur.
- Je dis ‟ abandonner ”, parce que je ne comprends pas pourquoi elle n’aurait pas pu rester avec nous en se faisant soigner. Peut-être qu’il lui fallait l’aide d’un spécialiste, un qu’on ne trouve qu’à l’étranger, mais dans ce cas elle aurait dû nous laisser la suivre. C’est ce que mon père voulait, j’en suis sûr. Je pense que lui non plus ne saisit pas pourquoi elle s’est sentie obligée de nous quitter, et c’est la raison de son ressentiment.
- Mais aujourd’hui, je ne veux plus me borner à en vouloir à ma mère. Je veux la comprendre. Je veux savoir ce qui lui est arrivé, ce qu’elle est devenue. Et si possible, je veux la retrouver.
- C’est pour ça que je fais cette vidéo. Je viens d’entamer mes recherches, qui s’annoncent longues et compliquées. Hakim – c’est mon meilleur ami – m’a dit que pour un projet pareil, il fallait être organisé. Il m’a conseillé de faire des vidéos régulièrement pour établir l’avancée de mes recherches. Il a aussi dit que ça me ferait et je cite ‟ un max de vues sur Youtube si je tombe sur des histoires chelous ”.
- Je ne sais pas pour les vues », ajoute l’homme en souriant timidement, « mais j’aime bien l’idée de filmer ces petits rapports plutôt que de taper des résumés. Je le fais déjà bien assez au bureau. En attendant, j’ai déjà une piste : j’ai retrouvé une collègue de ma mère, une certaine Adèle, qui a travaillé avec elle juste avant sa disparition. Cela me paraît être un bon point de départ. Il faudra aussi que je vois mon père pour le forcer à parler d’elle. Je vous avoue que ce n’est pas la partie qui m’enchante le plus. Enfin, il faut ce qu’il faut. »
- [Deuxième extrait]
- Le même homme, installé dans le même fauteuil. L’image est un peu meilleure. Cette fois, il paraît déjà plus à l’aise en débutant son rapport :
- « Je me suis rendu compte que je m’étais pas présenté dans la première vidéo. »
- Il marque une petite pause.
- « Bon, ok, je m’en suis pas rendu compte, c’est Hakim qui m’a dit de le faire. Je ne vois pas trop l’intérêt si ces rapports ne sont destinés qu’à moi, mais il y tient. Je crois qu’il est resté sur son idée de faire de moi un youtubeur célèbre. Il n’est pas au bout de ses peines.
- Bref, je m’appelle Damien Ercet, et comme vous le savez je suis un fonctionnaire anonyme qui traite des dossiers de subvention au Ministère de la Culture. Je suis passionné de romans policiers, plutôt introverti, et ma lubie du moment c’est de chercher par tous les moyens ce qui est arrivé à ma mère il y a vingt-six ans.
- D’ailleurs, à ce sujet, mon entretien avec Adèle, sa collègue, s’est révélé plutôt utile. Enfin, collègue…Quand je l’ai vue arriver, j’ai vite compris qu’elles n’avaient pas fait carrière en même temps. En fait, Adèle avait dix-sept ans quand ma mère a disparu. C’était une étudiante en alternance que Marine Ercet avait prise sous son aile, parce qu’elle était la plus jeune du service. Du coup, Adèle l’a connu d’assez près, mais peu de temps.
- C’était étrange de l’entendre parler de ma mère sans cacher son admiration. Cette dernière avait pas mal de responsabilités à l’époque, mais cela ne l’empêchait pas d’accorder du temps à l’alternante, et de lui refiler toutes les ficelles du métier. Pour aider une autre femme dans la profession à ce qu’elle disait. Une profession dans laquelle elle se faisaient assez rares, surtout en ce temps-là.
- Par contre, Adèle n’a pas trop pu m’éclairer en ce qui concerne sa mystérieuse disparition. Elle m’a dit que peu avant de s’éclipser, ma génitrice s’était mis à consacrer énormément de temps à un projet. Un projet personnel, mais tout de même lié à l’archéologie. Elle n’a pas pu m’en dire plus. En revanche, là où l’entretien a porté ses fruits, c’est quand Adèle m’a donné le contact d’un certain Derpentier. Il était le boss de ma mère pendant une bonne dizaine d’années, et jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse dans la nature. J’ai pris contact avec lui, j’attends sa réponse.
- Oh, et il faut toujours que j’aille voir mon daron pour lui tirer les vers du nez. Que de fun en perspective. »
- Il pousse un petit soupir, et la vidéo s’arrête.
- [Troisième extrait]
- Damien est installé dans son fidèle fauteuil, mais se tient sur le bord du siège. Il est visiblement enthousiaste.
- « Comme je l’espérais, l’entretien avec le chef de ma mère a diablement fait avancer mes recherches », commence-t-il, ravi. « Derpentier avait l’air de très bien la connaître, et même après toutes ces années, il a pu me raconter beaucoup de choses sur elle. Il est retraité maintenant, et il avait l’air content de ressasser ces souvenirs de sa période active. Ou peut-être était-il juste heureux d’avoir quelqu’un avec qui parler longuement.
- Toujours est-il qu’il a décrit ma mère en détail : son caractère, son travail, ses habitudes. Comme avec Adèle, c’était assez perturbant d’entendre toutes ces anecdotes sur elle ; d’autant que Derpentier l’a finalement mieux connue que moi. Mais je ne vais pas m’étendre sur tous ces aspects. Ces vidéos sont faites pour parler de mon enquête sur la disparition de ma mère, et rien d’autre.
- L’ancien chef a confirmé que juste avant les évènements, ma mère passait du temps sur un projet personnel. Elle en était même obnubilée. Du peu qu’il en savait, c’était des recherches approfondies sur une obscure église irlandaise et sa crypte. Il y avait aussi une part de généalogie dans ses travaux, mais il n’avait aucune idée de la lignée en question. Elle ne lui en parlait pas beaucoup, et à sa connaissance elle n’avait demandé de l’aide à personne au sein de l’équipe.
- Il voyait bien qu’elle avait peu à peu laissé ces recherches empiéter largement sur son temps de travail, et son efficacité à la gestion des sites de fouilles s’en ressentait. Mais il avait choisi de fermer les yeux sur cet écart, en l’honneur de ses onze années de bons et loyaux services sous ses ordres. Il supposait que c’était passager.
- Le problème, c’est que ma mère restait obsédée par cet obscur projet, et ce de manière chronique. Elle n’avait même pas levé le pied quand elle était tombée malade. Derpentier l’avait peu croisée à partir de ce moment-là. Elle s’était vite mise en arrêt maladie, mais il la soupçonnait d’avoir continué ses recherches chez elle. Il ne l’avait revu qu’une fois, lorsqu’elle était simplement passée au ministère pour récupérer des documents nécessaires à ses travaux.
- Il l’avait alors prise à part pour lui demander de s’expliquer une bonne fois pour toutes. Ma mère lui avait seulement répondu qu’elle rassemblait les supports pour mettre de l’ordre avant de partir à l’étranger pour un traitement. Il l’avait prévenue qu’à son retour, si elle se portait mieux, elle devrait mettre de côté ces extravagantes études et reprendre le cours normal de sa vie professionnelle. A sa grande surprise, elle lui avait répondu qu’elle comptait de toute façon laisser toutes ses notes et tous ses documents chez une amie proche, et qu’elle ne les reprendrait pas. Comme elle semblait fiévreuse, il l’avait laissée partir sans demander plus d’explications, avec des vœux de bon rétablissement. Il ne l’a jamais revue.
- Ma grande victoire, c’est que Derpentier était assez sûr de savoir à qui ma mère faisait référence quand elle a mentionné une ‟ amie proche ”. J’ai même obtenu assez facilement le contact de cette amie, Sarah, mais ce n’est pas le meilleur. J’ai réussi à la joindre, et non seulement c’est bien elle qui a récupéré les derniers travaux de ma mère avant sa disparition, mais en plus elle les a précieusement conservés toutes ces années. Et elle est prête à me les donner directement quand j’irai la voir ce week-end ! »
- Damien prend le temps de tempérer son excitation, puis reprend en faisant mine de réfléchir :
- « Quoi d’autre…Ah oui, j’avais dit la dernière fois que j’irais voir mon père. Hum, non, je ne l’ai toujours pas fait. Booon, d’accord, j’irai aussi lui rendre visite ce week-end. J’espère qu’il ne me refera pas le couplet du magasin. »
- Fin de la vidéo.
- [Quatrième extrait]
- Cette fois, Damien est plus calme, même s’il paraît toujours enjoué. Il semble à nouveau chercher par quel bout prendre son rapport. Il commence finalement :
- « J’ai rencontré Sarah. C’était la meilleure amie de ma mère, depuis bien avant ma naissance. Malheureusement, elle n’avait pas beaucoup de temps à m’accorder, mais elle a quand même pu me raconter deux ou trois choses. Cela correspondait bien au portrait qu’en a dressé Derpentier : énergique, charismatique, tête de mule mais généreuse, acharnée au travail. Une présence dans la pièce qu’on ne pouvait pas ignorer. Cela me donnait certainement une autre vision d’elle que celle de la maman au sorbet framboise.
- Sarah a utilisé les mêmes termes que lui pour décrire les ultimes recherches de ma mère avant sa disparition : obstination, obsession, secret. Elle avait même une pointe d’inquiétude dans sa voix quand elle en parlait, comme une angoisse a posteriori, vingt-six ans après.
- Je lui ai demandé si elle avait eu, d’une manière ou d’une autre, des nouvelles de ma mère depuis son départ ce jour-là. Elle a marqué un temps d’arrêt, me regardant curieusement. Puis elle m’a répondu d’une voix hésitante qu’elle n’en avait pas eu, mais que mon père l’avait rassurée plusieurs fois sur le fait que sa femme était bien vivante. Avec les années, elle avait perdu son inquiétude, jusqu’à arrêter même de lui poser la question. Elle avait un peu de culpabilité dans la voix quand elle m’a avoué ça. Je devrais en avoir plus encore. Je ne me suis pas franchement préoccupé du sort de ma mère jusqu’à aujourd’hui. Je me sens un peu honteux.
- Bref, comme promis, Sarah m’a confié tous les documents et notes de travail. Laissez-moi vous dire qu’il y a de quoi faire. Même en sachant combien ma mère s’était investie dans cet étrange projet, je ne m’attendais pas à un tel volume. Il y a des résumés, des copies de textes historiques, de lettres, de romans, et même de contes. Les cartes, qu’il s’agisse de plans modernes ou de reproduction de document d’époque, sont toujours couvertes d’annotations quasi-incompréhensibles. J’ai effectivement aussi trouvé les copies de différents arbres généalogiques, mais pour l’instant je ne peux rien en tirer.
- J’ai fait appel à Hakim pour m’aider à fouiller là-dedans. Il a accepté avec enthousiasme, mais manifestement il n’avait pas bien compris de quoi il retournait. Après une heure passé à éplucher les dossiers, à trier les reproductions des notes de recherche, il a marmonné que ça ne risquait pas de devenir le prochain buzz sur Internet. Passées trois heures de travail, il soupirait à répétition, et je l’ai libéré de son calvaire.
- Je n’ai pas pour autant trimé seul ce week-end, car j’ai reçu une aide inattendue. Adèle m’a recontacté jeudi, elle voulait savoir où j’en étais. Quand je lui ai mentionné les imposantes recherches de ma mère, elle a immédiatement proposé de me filer un coup de main. Ensemble, on a passé en revue tous les documents, on en a analysé une petite partie, et on a déjà obtenu quelques résultats.
- Comme Derpentier l’avait mentionné, ma mère semblait à la recherche d’un site archéologique difficile à localiser. Une église dans le Leinster, la province à l’est de l’Irlande, du nom de Clonmore. Enfin, c’est plus spécifiquement la crypte de cette église qui semblait intéresser ma mère. Nous avons déjà identifié des registres de population de cette paroisse datant du début du XIVème siècle. Il semblerait qu’à cette époque il y ait eu une épidémie assez radicale dans les environs.
- Ma mère a même répertorié un certains nombres de mythes et légendes liés à l’édifice ou à la région. Les habituelles histoires mêlant démons de la chrétienté et folklore celtique, à base de leprechauns chapardeurs, de sorciers appelant les morts à se relever et d’invocation de créatures diaboliques. Je ne sais pas trop pourquoi ces textes sont présents, surtout en telle quantité.
- Bien entendu, une simple recherche de ‟ Clonmore, Leinster ” sur Internet n’a rien donné de concluant. J’aurais été surpris le cas échéant, vu les efforts que semble avoir déployés ma génitrice pour localiser le site. Cependant, quelque chose me dit qu’elle y est finalement parvenue. Et que son voyage sans retour n’était pas pour raison médicale. Si ça se trouve, sa fameuse maladie était simplement les effets de l’épuisement dû à ses travaux acharnés.
- J’ai moi-même du pain sur la planche pour tirer au clair ces fameuses trouvailles. Enfin, Adèle et moi. Nous avons passé une bonne dizaine d’heures dessus ce week-end, et elle est partante pour remettre le couvert la semaine prochaine. Son dévouement m’impressionne. Il faut croire qu’elle se sent redevable de ma mère pour les coups de pouces qu’elle a reçu, même après tout ce temps. »
- Il marque une pause, un léger sourire sur les lèvres. Puis ce sourire disparaît.
- « Ah, oui, je suis allé voir mon père aussi. On ne peut pas dire que c’était franchement fructueux. Il ne sait pas où ma mère est partie, pas même le pays. Quand je lui ai parlé de l’Irlande, il a simplement répondu ‟ possible ”. Je lui ai demandé de me décrire la maladie de maman aussi. Je vais essayer de vous retranscrire sa réponse, elle vaut le détour. »
- Damien prend alors un timbre de voix caricatural :
- « ‟ C’est à cause de la chanson qu’elle avait dans sa tête, là, ça l’a rendue barjo. ”
- Et c’est tout. Merci papa. A ce moment, j’ai un peu perdu patience, et je lui ai demandé en criant comment il pouvait être sûr qu’elle était seulement vivante. Il s’est énervé aussi, m’a rétorqué :
- ‟ Je le sais que Marine est en vie, j’en ai la preuve. Fais-moi confiance putain. ”
- Je reconnais que l’emploi du mot ‟ confiance ” était audacieux de sa part. Sur le moment, j’en suis resté bouche bée. Et puis, avant que je trouve quoi répondre, il a fait l’erreur de changer de sujet, en me reparlant du magasin et de succession. J’ai trouvé que c’était le bon moment pour partir. »
- La vidéo se termine à nouveau sur un léger soupir.
- [Cinquième extrait]
- Mollement enfoncé dans son fauteuil, Damien a les traits tirés, et les yeux cernés. Mais son visage arbore une expression de profonde satisfaction.
- « Nous l’avons trouvée », assène-t-il en guise d’introduction.
- « Nous avons trouvé la crypte. Ce n’était pas une mince affaire. Je l’aurais même pensé impossible, si je n’avais pas pu m’appuyer sur toutes les recherches déjà effectuées par ma mère.
- En déchiffrant les indications qu’elle a écrites sur différentes cartes d’époque et en les recoupant, nous avons eu une idée plus précise de l’endroit où se situait l’église de Clonmore. Mais surtout, Adèle est tombée sur un document décisif. Il s’agit d’une sorte de poème en prose, écrit aux alentours de 1760, et qui fait explicitement mention de ‟ Nurney, bâtie sur les ruines de la triste Clonmore ”.
- Une simple recherche sur Internet l’a confirmé : dans la région que nous avons circonscrite grâce à nos études géographiques, il y a bien une abbaye de Nurney. C’est donc là que se trouvait l’église, deux ou trois siècles plus tôt. Et surtout, c’est sous ces fondations que se situe la fameuse crypte qui a obnubilé ma mère jusqu’à sa disparation. Voire après.
- J’ai contacté l’administration locale pour glaner des informations sur cet édifice. Il semblerait qu’ironiquement, l’abbaye soit à son tour tombée en ruines. Elle n’attire aucun visiteur, et est sensiblement abandonnée des spécialistes. A ma demande, un fonctionnaire local a déterré quelques photos prises lorsque les autorités compétentes ont condamné une partie de la crypte à cause du risque d’effondrement. L’image est décevante au regard du mystère que je poursuis depuis quelques semaines : une paire de salles souterraines quelconques, agrémentées de courtes colonnes corinthiennes et de sépultures en pierre dénudée.
- Le désenchantement s’est un peu fait sentir après toutes ces heures passées à plancher sur des documents. Toutefois, je ne peux pas dire que le travail soit pénible. Grâce à Adèle, je peux même le qualifier de passe-temps agréable. C’est une professionnelle de la recherche archéologique, comme l’était ma mère, et cela rend la tâche nettement plus aisée. Elle sait tout de suite à quel type de document se référer pour préciser une information. Elle devine instinctivement quelles cartes peuvent être confrontées pour plus de clarté. Et sa passion fait plaisir à voir.
- Grâce à elle, nous avons fait d’autres découvertes. En explorant les dossiers de ma mère afin de localiser Clonmore, nous avons trouvé une recueil de récits le concernant. Ces textes, très variables dans la forme, furent écrits par des voyageurs, des missionnaires et des chercheurs de trésor qui s’intéressaient au site. Comme quoi l’édifice méritait l’attention que lui a porté ma mère. Certains se contentèrent d’en apprendre le plus possible sur le lieu pour le retranscrire, d’autres décidèrent de s’y aventurer en personne. D’autres enfin racontèrent d’étranges incidents et d’improbables exploits en extrapolant sur le peu qu’ils connaissaient du site, participant ainsi à la légende.
- Outre le nombre de ces chroniqueurs, plusieurs aspects de ce recueil nous ont interpelés. Le premier est la spécificité de leur intérêt. Comme Marine Ercet il y a vingt-six ans, la plupart des auteurs ont quasi-exclusivement étudié la crypte plutôt que l’église qui était construite au-dessus. Ensuite, et de manière plus inquiétante pour moi, il semblerait que, parmi tous ceux qui ont fait le projet d’explorer cette crypte, peu nous ont fourni un récit à leur retour. De deux choses l’une : ou bien toute description de ce qui se trouvait dans la crypte a été systématiquement détruite, ou bien les voyageurs n’en sont jamais ressorti pour nous le raconter. Les seuls récits a posteriori que nous avons récupérés ne relatent rien de particulier ; tout au plus décrivent-ils ce que j’ai vu sur les photos. Peut-être que je dramatise les faits, et que l’explication tient à la nature décevante de ce qu’on trouve sous l’église de Clonmore.
- Enfin, un dernier aspect reste tout à fait intriguant. Une bonne partie des personnes qui se sont penchées sur la crypte souffraient d’un mal inexpliqué. La description en change selon l’époque et la classe sociale de l’écrivain : il s’agit tantôt d’une infection inconnue, tantôt d’un mauvais sort, parfois tout simplement d’une ‟ mystérieuse affliction ” ou un autre terme vague de ce genre. Je ne peux m’empêcher de me demander s’il s’agit là de la fameuse maladie de ma mère. Dans ce cas, serait-ce le fait d’en être affecté qui poussent les gens vers ce lieu ? Mais pourquoi ce monument en particulier ? Je ne parviens pas à dégager une logique de tout cela. Je vais donc m’abstenir de ce type de spéculations pour la suite de mon travail.
- La part de folklore dans les recherches de ma mère me gêne aussi. Elle ne s’est pas contentée de référencer des documents relevant de contes et légendes. Elle les a croisés pour réaliser plusieurs études de sujets ésotériques : ici un exposé sur plusieurs créatures fantastiques, là la description détaillée d’une malédiction. Ce qu’elle a elle-même écrit confine à la mythologie.
- Et ce n’est pas le plus perturbant dans ses travaux. En regardant distraitement les différents arbres généalogiques présents dans son ouvrage, je suis tombé sur un nom familier. Puis un autre. Puis une branche entière. Il n’y a pas de doute possible. Parmi les lignées qu’elle a étudiées, il y a la nôtre. »
- Damien envisage de commenter cette dernière révélation, puis se ravise. La vidéo prend fin.
- [Sixième extrait]
- Il est toujours fatigué, mais pas de cet épuisement satisfait qui suit un effort victorieux. Il affiche une expression mitigée, pas tout à fait maussade, mais pas heureuse non plus. Il raconte de but en blanc :
- « Je n’étais pas convaincu par le site de Nurney, par rapport aux recherches de ma mère. Il y avait une complète inadéquation entre ce que je lisais et ce que j’observais sur les photos. Du coup, Adèle et moi avons orienté notre exploration dans cette direction. Et nous sommes tombés sur une collection de cartes, non pas copiées mais dessinées par ma mère elle-même. Des cartes de la crypte, conçues par un croisement improbable de plans médiévaux, d’études géologiques, de récits plus ou moins fantaisistes et Dieu sait quoi d’autre. Je les avais déjà aperçues au début de notre travail, mais ne les avais pas reconnues pour ce qu’elles étaient.
- Si j’en crois ces plans, le mot crypte est un doux euphémisme. Il s’agit là d’excavations de près d’un hectare en surface, et quelques dizaines de mètres de profondeur. Ces aménagements souterrains ont dû être réalisés sur plusieurs décennies. Dans ce cas, les deux salles que j’ai vues sur les photos envoyées par la mairie irlandaise ne seraient que la pointe d’un iceberg monumental s’étendant sous les fondations de l’église.
- Ayant un peu de peine à croire en cette œuvre de mon ascendance directe, nous avons cherché dans différents documents historiques de quoi la corroborer. En évitant soigneusement les contes et autres racontars moyenâgeux. Et contre toute attente, nous avons trouvé. A la fin du XIIIème siècle, la communauté autour de Clonmore avait des rites funéraires assez particuliers. Afin d’obtenir la protection du saint local jusque dans l’au-delà, les villageois se faisaient tous inhumer dans la crypte de l’église – celle que je connais de vue. Les salles étant spacieuses, et le village de taille modeste, cette pratique a pu perdurer au moins un demi-siècle.
- Cependant, au début du siècle suivant est survenue l’épidémie que j’ai mentionnée dans une vidéo précédente. La mortalité dans les environs a quadruplé, et ces rites se sont révélés impraticables. On pourrait penser qu’en ces temps critiques, les autochtones auraient abandonné leurs usages. Mais ce serait ignorer la ferveur – et le caractère têtu – des villageois irlandais. Ils se sont acharnés à pratiquer ces rites funéraires, tentant d’abord d’élargir la crypte d’une troisième salle, puis creusant d’imposantes catacombes en-dessous. Les villages avoisinant ont fini par y enterrer leurs propres morts, quitte à assister les locaux pour les travaux. Pendant toute la période de l’épidémie, le réseau s’est élargi, puis stratifié.
- Le village, rongé par la pandémie, a fini par disparaître quelques décennies après. Les catacombes ont été abandonnées, et l’église de Clonmore est peu à peu tombée en ruines sur leur ouverture. Puis les siècles ont passé, un nouvel édifice religieux est apparu sur les vestiges du précédent, avant de s’effondrer à son tour. Cette sépulture labyrinthique a disparu de la mémoire commune. Il est probable qu’aucun spécialiste n’ait reconstitué cette étrange histoire avant ma mère. Et celle-ci a choisi de ne pas la révéler aux académiciens. »
- Damien s’interrompt un moment, songeur.
- « C’est une découverte historique assez importante », reprend-il, « mais je n’arrive pas à la considérer comme telle. Tout ce qui m’intéresse, c’est de retrouver ma mère. Peut-être que je suis devenu monomaniaque à mon tour », dit-il en souriant faiblement.
- « Quoi qu’il en soit, j’ai interrogé l’administration du Leinster à laquelle j’avais déjà eu affaire, en restant mesuré sur les mots que j’employais. Je ne voulais pas qu’ils se détournent de ma requête à cause de l’ampleur de notre trouvaille. Je leur ai demandé s’ils étaient au courant d’éventuels agrandissements de la crypte, sans succès. Je suis convaincu que l’entrée des catacombes se situe au cœur de la zone actuellement condamnée, dans la troisième salle, elle-même affaissée par rapport à la partie visitable.
- Le fonctionnaire m’a rappelé le lendemain, après un tour dans ses propres archives. S’il n’avait pas trouvé de mention d’une cavité supplémentaire, il avait une ‟ anecdote intéressante ” à partager. La zone emmurée avait été vandalisée peu après sa fermeture. Quelqu’un avait percé un trou dans l’injection de ciment, assez large pour y faire passer un homme. Les autorités n’avaient trouvé aucune dégradation de l’autre côté, aucun tag. On ne savait pas ce que l’inconnu était venu faire. Et de toute façon, cette histoire n’était pas toute jeune, elle avait bien 20 ou 25 ans.
- Je suis resté un instant abasourdi par ce que je venais d’entendre. Puis j’ai demandé en bredouillant :
- ‟ This incident took place in 1992, didn’t it? ”
- Le bonhomme avait l’air déçu en me répondant :
- ‟ Yeah, something like that. Have you heard it before? ”
- Voilà. C’est là la confirmation que j’attendais, lancée avec nonchalance par un employé de bureau de l’autre côté de la Manche. Marine Ercet est bien partie en Irlande. Elle a bien choisi de quitter son fils et son mari pour explorer la crypte qui l’obsédait. Et j’ai la certitude instinctive qu’elle n’en est jamais ressortie, pas plus que les voyageurs dont j’ai épluché les écrits.
- Mais ce n’est qu’une partie de la solution. La maladie, l’affliction, quelle qu’elle soit, dont souffrait ma mère, a bien existé. C’est ma dernière grande découverte de la semaine. Au hasard de notre navigation dans ses travaux, Adèle est tombée sur une série de notes qui racontent non pas un quelconque évènement du Moyen-Âge ou de la Renaissance, mais ce qui arrivait à ma mère pendant qu’elle menait ses recherches. La description en est pour le moins perturbante.
- Alors qu’elle partageait encore son temps entre son projet personnel et le Ministère de la Culture, un matin, ma mère s’est réveillée avec une musique dans la tête. C’était un air de blues, instrumental et bien rythmé, qui tournait en boucle dans son esprit. Il était parfois accompagné de discrètes vocalises de scat. Ma mère était assez certaine de ne jamais avoir entendu ce morceau auparavant. Le lendemain, elle s’est réveillé avec la même mélodie dans le crâne. Ladite mélodie avait en plus gagné en intensité, et se faisait lancinante.
- Les jours ont passé, et cette sempiternelle musique assiégeait son esprit sans répit, occupant ses pensées. Eprouvant des difficultés à se concentrer, ma mère s’est mise en arrêt maladie. Elle s’est alors rendue compte que sa curieuse affliction commençait à présenter des symptômes physiques. Elle ne ressentait pas de douleur distincte, mais un malaise continu associé à la région thoracique. Elle le décrit en ces termes :
- ‟ Comme si la différence entre mon rythme cardiaque et le tempo de ce morceau irréel était nocive et me privait de mes forces.”
- A l’heure où elle écrivait ces lignes, elle n’avait toujours aucune solution pour tempérer ce mal, mais peut-être des indices pour le comprendre. Elle n’a cependant pas précisé quels étaient ces indices.
- Adèle et moi ne savons quoi penser de ce récit. Cela ne ressemble à rien de ce que nous connaissons. Bien sûr, aucun de nous deux n’est versé dans la médecine, mais je doute que cela changerait grand-chose. A défaut de trouver un sens à ce tourment, nous lui avons trouvé un nom : la Musique Toxique. Cela aide nos intellects à s’accommoder de ce concept qui échappe aux perceptions cartésiennes. »
- Damien s’arrête à nouveau de parler, se frottant les tempes.
- « Toutes ces bizarreries commencent à me coûter. Moi qui dort toujours paisiblement d’habitude, j’ai fait un cauchemar, à deux reprises déjà. Enfin, un rêve stressant. A chaque fois, je vois ma mère dans une sorte de transe, qui danse en virevoltant dans la pénombre. Elle évolue dans un silence presque parfait. Je n’entends que le lointain écho d’une percussion parfaitement régulière, comme un métronome géant. Puis cette pulsation devient plus bruyante, et le son enfle jusqu’à cogner brutalement dans mes tempes. »
- Il lâche ses tempes, et un sourire sincère apparaît sur son visage.
- « Enfin, ces recherches ne m’apportent pas que des ennuis. Je m’étais un peu trompé au sujet d’Adèle. Une bonne surprise. Si elle était aussi motivée à se lancer dans ce travail, ce n’est pas parce qu’elle se sentait redevable de son ancienne tutrice. Enfin, pas que. »
- Il rougit un peu.
- « Notre premier rendez-vous était avant-hier. C’est elle qui m’a demandé, hein. Moi, j’aurais pu continuer la recherche documentaire pendant des dizaines d’heures avant de me rendre compte de quoi que ce soit, je crois. »
- Il semble alors prendre conscience qu’il s’est éloigné du sujet de ses vidéos. Il hausse les épaules, souriant encore, et coupe l’enregistrement. »
- [Septième extrait]
- Damien se tient étrangement dans son fauteuil, la tête renversée en arrière contre le dossier. Il n’a pas l’air en meilleure forme. Après quelques instants, il se redresse, observant avec perplexité les documents qu’il tient, comme s’il se demandait comment ils étaient arrivés dans sa main. Puis il met la liasse de côté et regarde droit dans l’objectif de la webcam.
- « Aujourd’hui, je vais faire une vidéo uniquement consacrée à notre dernière trouvaille », débute-t-il. « Une découverte qui change beaucoup de choses. »
- Avec un vague geste de la main vers les papiers, il ajoute :
- « Ceci est le seul et unique témoignage d’une personne étant entrée et ressortie de la crypte. Enfin, de la ‟ véritable ” crypte, à savoir les vastes catacombes qui s’étendent sous le site. Il s’agit d’un jeune noble anglais du XVIIème siècle dont une partie de la famille appartenait à l’aristocratie irlandaise. Ayant découvert que l’un de ses aïeux avait mystérieusement disparu sous l’église de Clonmore, et intrigué qu’il était par le mythe entourant l’endroit, il se rendit dans le Leinster pour en savoir plus.
- Il était lui-même une sorte d’aventurier, et prit bien vite le parti de considérer l’exploration des catacombes comme un défi personnel. Il restait cependant conscient qu’il s’agissait d’une épreuve à laquelle beaucoup avant lui s’étaient essayés, généralement sans succès. Il prépara donc soigneusement sa descente, rassemblant tout l’équipement nécessaire, y compris des vivres et quelques armes.
- Pendant qu’il effectuait ses préparatifs, il commença à éprouver des symptômes très similaires à ceux de ma mère. D’abord, une mélodie qui résonnait perpétuellement dans sa tête. Dans son cas, il s’agissait de musique baroque, ‟ semblable aux opéras de Monteverdi mais dénuée de paroles ”. Ensuite, une impression malaisante de déphasage, comme si son rythme vital était contre nature. Enfin, un épuisement chronique. Curieusement, son esprit tendait vers la crypte à mesure que ses forces l’abandonnaient, à tel point qu’il hâta la fin de ses préparatifs.
- Et puis, un matin, il entra dans la crypte. Ce ne lui fut pas difficile ; à cette époque, l’église de Clonmore était déjà abandonnée et en ruines, mais l’abbaye de Nurney n’était pas encore construite. Il n’avait qu’à se faufiler dans les décombres pour trouver la dépression qui s’ouvrait sur les catacombes. Quand ce fut fait, sans hésiter, il descendit dans la nécropole.
- Ici, le récit s’interrompt net. L’entrée suivante dans son journal de bord a été écrite quatre mois plus tard. Si l’on en croit ces lignes, c’est le temps qu’il a mis pour ressortir du labyrinthe souterrain. »
- Damien se laisse à nouveau aller contre le dossier de son fauteuil. Après une courte hésitation, il reprend les feuilles en main et annonce :
- « Écoutez, je pourrais le résumer, le commenter, mais en vérité je ne peux presque rien croire de ce qui y est écrit. Puisque ma mère a déjà retranscrit le texte en anglais moderne, je préfère autant vous le lire directement :
- ‟ For a hundred and twenty-six days have I remained in these catacombs. For a hundred and twenty-six days have I wandered in these empty spaces underneath the earth.
- As soon as I set foot on these forsaken grounds my ailment was cured. The music that encroached my soul grew louder and it felt to me as if it resonated over every wall in the necropolis. I do not know whether it was actually performed somewhere in these caves or whether it was my soul which projected these echoes around me. My body was instantaneously captured by this melody and my heart soon pounded in unison with its cadence. In this imprisonment I found an exquisite sense of freedom. Through sheer instinct I started moving in accordance with this newfound rhythm. Before I knew it I was dancing across the rooms like a country maiden during a pagan festival.
- This ludicrous frolic is the only way of advancing through the catacombs. Do not think however that I was the only one performing it underneath the ground. During these four bizarre months I have seen countless things upon which no man should ever lay eyes. Bats and spiders the size of a human child. Demons, ghouls and myriads of other fantastic creatures. All were moving along the rhythms of the occult music that reverberated around. Corpses and skeletons wandered about, their lifeless bodies manipulated by the bewitching melody.
- For a hundred and twenty-six days and a hundred and twenty-six nights have I danced to these ungodly sounds. All while dancing I explored the necropolis and fought the beasts and gathered equipment and uncovered treasures. I was lost in the frantic power of these mysterious notes. I did not require sleep, for the music itself filled me with the energy to continue.
- At last my erratic steps led me by chance to the tunnel through which I arrived. In a moment of lucidity I mustered the will to exit the mortuary labyrinth. To-day, for the first time in four months, I felt the gentle caress of the sun and tasted the sweet release of sleep.
- I have been made privy to arcane truths I would rather have ignored. I now understand why I felt the melodic call that urged me toward the crypt. Though the Necrodancer of old has long been slain, his essence remains within these earthy walls. He exists through the anathema cast over every human being whose blood is subject to the music of Clonmore.
- From this curse I have not quite been liberated. While the ailment does not torment me the way it did before I entered the catacombs, I can still perceive its insidious influence. Perhaps it will grow stronger. Perhaps it is only the memory of the curious trance I experienced underground that haunts me. I have to exert willpower, for I fear another step in these forsaken rooms would doom me to remain there. ”
- Voilà. C’est la dernière entrée du journal de bord. Voilà la seule description de la fosse dans laquelle ma mère a disparu. »
- Damien exhale longuement et reprend avec une pointe de colère dans la voix :
- « Qu’est-ce que je suis censé en faire ? Est-ce que je dois prêter foi à ces histoires de squelettes et de diablotins ? Ou bien est-ce que je dois faire le tri, entre la part de vérité et ce que ce nobliau a halluciné ? Mais dans ce cas, qu’est-ce que je suis censé garder ? »
- Il prend le temps de s’apaiser avant de continuer :
- « Je pense que l’auteur souffrait de la même maladie que ma mère, la pathologie derrière la Musique Toxique. Il mentionne d’autres personnes qui peuvent en être atteintes, et fait allusion à leur sang. Ce serait héréditaire dans ce cas ? C’est vrai que seule une partie de ceux qui se sont penchés sur la crypte semblent avoir été affectés par cet étrange phénomène. A ce sujet, j’ai trouvé à plusieurs reprises dans les notes de ma mère une évocation de la ‟ lignée d’Aria ”, mais je ne sais pas à quoi elle fait référence.
- Il y a un autre élément que je suis tenté de garder parmi ses élucubrations. D’une manière ou d’une autre, il semblerait que la mélodie qui les a tourmentés, ma mère et lui, n’ait plus d’effet nocif une fois dans les catacombes. Je ne comprends pas comme cela serait possible, mais force est d’admettre que ma mère a cru bon de se rendre là-bas quand l’affection est devenue intenable.
- Il me reste aussi à déterminer si celui qu’il appelle ‟ le Nécrodanseur ” a vraiment existé. L’explorateur présente sa mort come un fait historique, mais je ne me souviens pas avoir vu de mentions de lui dans les documents relatifs au Clonmore moyenâgeux.
- Vous savez », dit-il en souriant amèrement, « quand j’ai entamé ces recherches, j’imaginais une enquête comme celles de mes romans policiers. Une série d’indices, un raisonnement logique, une bonne dose de perspicacité et j’aurais retrouvé la trace de ma mère. J’avais sûrement un peu idéalisé la chose. En tout cas, c’est certain que je ne m’attendais pas à démêler des histoires de sortilèges et de nécromancie.
- D’ailleurs, j’ai refait le même cauchemar qu’avant. Un vrai rêve récurrent. Enfin bref, je vais laisser tout ça de côté pour l’instant. Je sors avec Adèle ce soir ; comme quoi, à toute chose malheur est bon. »
- Fin de la vidéo.
- [Huitième extrait]
- Damien a délaissé son habituel fauteuil. Il est debout et fait les cent pas dans le champ de la webcam. Il a l’air un peu plus reposé, mais très préoccupé.
- « Tout est vrai », lance-t-il brusquement. « Tout. Est. Vrai.
- Pardon, pardon, je vais reprendre du début. Après le récit fantasque de la dernière fois, j’ai décidé de mettre mes recherches de côté un moment. Cela m’a fait beaucoup de bien de délaisser un peu cette obsession. Et puis, un soir, mon père m’a appelé pour que je vienne chez lui. Il y avait quelque chose dans son ton qui m’a interpelé. Angoissé même. Je suis allé le voir immédiatement.
- Quand je suis arrivé, il m’attendait, bien droit, avec son téléphone dans la main. Comme s’il n’avait pas bougé depuis le coup de fil. Il m’a dit en balbutiant qu’il avait quelque chose à me montrer. Quelque chose de dérangeant. Il m’a expliqué qu’il avait décidé il y a longtemps de ne jamais me le montrer, mais qu’il comprenait aujourd’hui que c’était un peu injuste.
- Il butait sur chaque mot. Je ne l’avais jamais vu comme ça. Et puis, il m’a mis son téléphone sous le nez, en lâchant : ‟ Voilà ce que je reçois, une fois toutes les quelques années, depuis vingt-six ans. ” Sur le téléphone, il y avait une série de photos. »
- Damien hésite à son tour.
- « Des selfies. C’était des selfies. De ma mère. J’ai fait défiler les visages sans croire ce que je voyais. Marine Ercet à trente ans. Marine Ercet à trente-cinq ans. Marine Ercet à quarante, cinquante, que sais-je. Les photos étaient prises au flash. Elle était dans la pénombre, la même pénombre que celle de mes cauchemars. Combien de temps, combien d’années avait-elle passées dans ces souterrains ? Mais surtout, elle souriait. Un grand sourire jovial et bienheureux, à chaque fois. La banane.
- Mon père avait recommencé à me parler, très vite. Il se défendait. Il ne m’avait jamais montré ces photos, parce qu’il ne savait pas comment m’expliquer ça quand j’étais gamin. Et puis, à quoi ça rimait d’abord ? Une mère qui abandonne son gosse, et qui envoie des photos, tout sourire, à son mari ? Comment il aurait pu me raconter ça ? Alors, peut-être bien qu’elle faisait ça pour nous montrer qu’elle allait bien. Mais dans ce cas-là, pourquoi elle revenait pas ? Ou alors, si elle voulait sa petite liberté, elle pouvait au moins sortir nous le dire, au lieu de rester dans son caveau à se fendre la gueule sans rien expliquer.
- Il aurait pu continuer comme ça pendant une heure. Je l’ai arrêté, je l’ai rassuré, je l’ai même pris dans mes bras. Je le comprends. Lui qui ne connaît pas une once de la vérité, il n’a eu que le choix douteux de montrer à son fils des images qui le blesseraient, ou de lui taire leur existence pendant de longues années. Il ne pouvait comprendre ce sourire. Il a dû penser que sa femme le narguait, ou qu’elle était devenue folle. Ce qui, en un sens, n’est peut-être pas si éloigné de la vérité.
- Le sourire en question est perturbant, certes, mais ce n’est pas le pire de ce que j’ai vu sur ces photos. Sur l’une d’entre elles, dans le coin de l’image il y a une deuxième silhouette. Il n’est pas difficile de la distinguer : c’est un squelette humain. Je ne vous parle pas d’un costume convaincant. Un littéral tas d’os ambulant. Il a la mâchoire grande ouverte et il semble brandir quelque chose en dehors du cadre. Il ne doit pas être à plus de deux mètres de ma mère, mais elle ne semble nullement inquiétée de sa présence.
- C’est ce selfie qui a provoqué mon revirement. Tout est vrai, j’y crois maintenant. Je sais ce que vous vous dites, hypothétique spectateur. Cela pourrait très bien être un montage. Ou même un squelette inerte qu’elle aurait honteusement mis dans cette position. Mais, comment vous dire…je sais que c’est réel. Je le sens. La pénombre, le visage de ma mère, son expression, tout est comme dans mon rêve. J’aimerais vous montrer ces photos, mais mon père refuse de me les envoyer. Il ne veut plus entendre parler de cette histoire dorénavant.
- Je perçois à présent ce que voyait ma mère. Ses idées mythologiques – et celle des différents explorateurs – ne me paraissent plus si fantasques. Si je leur accorde l’existence d’un squelette doué de mouvement, il faut bien que j’accepte le reste. La cohue de créatures chimériques qui peuplent les catacombes. Le sortilège qui se manifeste par la Musique Toxique. La danse séculaire qui emporte monstres et voyageurs de jour comme de nuit. Le Nécrodanseur, dont l’esprit réside toujours dans la nécropole et attire à lui quelques infortunés et leurs descendants. Mon cauchemar récurrent est une fenêtre ouverte sur ce monde occulte.
- D’ailleurs, je le fais de plus en plus souvent. Maintenant, il ne se déroule plus en silence. La lointaine pulsation a été remplacée par une musique électro. De la synthwave pour être précis. Bon, pour le réalisme, c’est un hic, puisque j’imagine difficilement ma mère danser sur ce genre de beat. Mais après tout, si l’enchantement de la crypte peut la mettre en transe pendant des mois, voire des années… »
- Damien pousse soudain un petit rire nerveux.
- « Ecoutez-moi parler. Je raisonne en termes de sorcellerie maintenant. J’en ai la tête qui tourne. Le plus simple serait sans doute d’oublier toute cette affaire. D’une certaine manière, j’ai atteint mon objectif. Je sais désormais où est ma mère, et je sais qu’elle va bien. »
- Cette pensée semble le rassurer. Il reprend :
- « Oui, il vaudrait mieux que je laisse derrière moi tous ces méandres de récits médiévaux, de légendes folkloriques et de démonisme, avant de m’y perdre à mon tour. Et puis, les choses se passent bien avec Adèle. C’est certainement une raison de garder les pieds sur terre. Comme elle m’a aidé à mener toutes ces recherches, elle mérite elle aussi d’en connaître la conclusion. Je lui raconterai ces derniers développements. Elle en pensera ce qu’elle en voudra. Mais c’est déjà de l’histoire ancienne pour moi. La répétition du rêve va sûrement bientôt s’arrêter, et ensuite je pourrais penser à tout ça en souriant. »
- Il coupe alors l’enregistrement.
- [Neuvième extrait]
- Damien est avachi dans son siège. Ses traits sont à nouveau tirés, et son teint blafard. Il paraît plus épuisé que jamais. Il articule lentement :
- « Il semblerait que ma liberté ne me sera jamais rendue. Toute cette histoire m’a rattrapé, d’une manière à laquelle je ne m’attendais pas…à laquelle j’aurais dû m’attendre.
- J’ai raconté à Adèle ce que m’avait montré mon père, ce que cela signifiait pour moi. Je sais qu’elle n’y croit pas, mais elle a la prévenance de ne pas le dire explicitement. Et puis, nous avons arrêté l’enquête. Rangé les documents, classé les notes. J’ai fait mon possible pour revenir à la tranquille routine des subventions et des musées.
- Sauf que les rêves ne se sont pas arrêtés. Au contraire, ils sont devenus plus fréquents, plus longs et plus intenses. Ils emplissent mon sommeil à présent. La bande son en est assourdissante. Je me réveille au beau milieu de la nuit, jour après jour, avec une douleur fantôme aux tympans.
- Et puis, ce matin, en me levant, je me suis rendu compte que la mélodie persistait dans mon esprit. Un air de synthwave, bien rythmé, qui boucle au bout de quelques minutes. Il se répète ainsi indéfiniment, depuis plusieurs heures, sans interruption. Pas la moindre pause. Ainsi la Musique Toxique m’a gagné. J’ai eu toute la journée pour réfléchir à ce que cela signifie, et je ne vois qu’une issue possible. La seule éventualité, pour ma mère comme pour moi, décidée bien avant notre naissance. Je dois y aller.
- Demain, je prendrai l’avion pour l’Irlande. Je me rendrai dans le Leinster. Je descendrai sous l’abbaye de Nurney. J’explorerai les vestiges de Clonmore qui parsèment la crypte. J’ouvrirais une chatière dans le ciment, à l’endroit même où ma mère avait percé le matériau en 1992. Puis j’entrerai dans les catacombes et poserai pied sur le territoire du Nécrodanseur.
- Je n’ai pas peur. Ma mère danse dans ce caveau onirique depuis maintenant vingt-six ans. Je la rejoindrai. Elle a trouvé un endroit des souterrains qui est assez haut pour capter du réseau et nous envoyer ses étranges cartes postales. Grâce aux plans qu’elle a tracés, je peux aussi m’y rendre. »
- Son regard devient lointain. Une expression fiévreuse déforme ses traits.
- « J’ai l’impression que l’insidieuse mélopée qui a envahi mon crâne me souffle ces idées. Quand je pense que j’ai d’abord cru qu’il s’agissait de la musique avec laquelle ma mère évoluait dans la nécropole. C’est que je n’avais pas bien saisi le concept. La mélodie qui résonne en nous est une façon pour notre esprit d’interpréter la magie de Clonmore. Le noble anglais y trouvait les accents de Monteverdi, ma mère lui préférait le blues, et j’entends de l’électro. Ainsi la malédiction s’adapte à l’époque, et à l’individu.
- Mais il est une composante de ce son impie qui transcende les genres musicaux. Quelle que soit la nature des harmonies qui l’habillent, la pulsation rythmique reste présente et primordiale. L’esprit la perçoit et le corps la ressent. Au-delà des sonorités archaïques ou modernes, c’est un rythme instinctif, primal et captivant, qui instille en l’âme une soif d’aventure que seules les épreuves les plus extrêmes peuvent satisfaire. L’inéluctable appel de la crypte y trouve toute son essence.
- Le nom que nous avons donné à cette influence incantatoire ne lui correspond pas. La vérité m’apparaît à présent de manière limpide. Ce n’est pas une Musique Toxique, mais une musique ambivalente, inhérente à l’existence. Nocive dans le monde des vivants, elle devient vitale dans celui des morts. Elle anime les squelettes, dresse les créatures et charme les spectres. Elle insuffle une ardente énergie en celui ou celle qui les affronte. Et lorsque le voyageur, capturé par son attraction, foule les pierres sépulcrales de ce royaume souterrain, il projette en ces lieux les tons harmonieux que son esprit a formé autour de la pulsation ancestrale. »
- Il interrompt soudain son envolée lyrique. Posant les yeux sur la webcam, il semble prendre à nouveau conscience de son environnement.
- « Je dois vous dire adieu maintenant. Adieu Adèle, et merci pour tout. Adieu papa ; sache que tu as fait pour le mieux. Je pars. Le dernier né de la lignée d’Aria rejoint la cité funéraire dont il est le témoin. »
- Fin de la vidéo.
- [Extrait supplémentaire]
- Le fauteuil a disparu, mais le reste de la pièce n’a pas changé. Un homme jeune d’origine maghrébine se tient dans le champ de la caméra. Avec un air vaguement gêné, il commence à parler :
- « Bonjour. Je m’appelle Hakim. Vous avez entendu parler de moi dans les premières vidéos de Damien. Hum…Hier, mon meilleur ami a disparu. Vous avez vu les épisodes précédents, donc vous savez comme moi où il est. Parti pour son caveau en Irlande, sans intention de revenir.
- Avant de prendre l’avion, il m’a envoyé ces neuf films, comme…comme un témoignage de ce qu’il a fait et de comment il en est arrivé là. Il les a aussi donnés à Adèle et à son père. C’était sans doute sa façon de dire adieu.
- Sauf que moi, j’ai pas l’intention de lui dire adieu. Moi, je m’en fous des malédictions du Moyen Age, je compte pas perdre mon meilleur pote pour une histoire de sorcier et de destinée. Le problème, c’est que je sais pas comment m’y prendre. J’ai localisé Nurney, mais après…
- C’est pour ça que je vous montre ça. J’ai mis sur Internet tous les extraits vidéo de Damien, avec celui-ci. Si vous pouvez m’aider, si vous avez des idées pour le trouver, répondez-moi svp. Le temps presse. Je sais qu’il veut s’enfoncer loin dans les catacombes, mais pour l’instant il doit encore être proche de la surface. »
- Hakim va pour couper l’enregistrement, puis se ravise.
- « Ah, et si vous voulez étudier Clonmore », ajoute-t-il, « faites attention. C’est ce qui a déclenché l’hallucination auditive et l’obsession d’y descendre, chez Damien et chez sa mère.
- Je sais que tout le monde n’y est pas sujet. Pour le ressentir, il faut appartenir à ce qu’ils appellent ‟ la lignée d’Aria ”. Mais cette Aria a probablement vécu à la Renaissance, et l’effet Clonmore se propage à une part inconnue de la descendance. Du coup, pour ce que j’en sais, ça pourrait concerner cent personnes ou la moitié de la population mondiale aujourd’hui. Enfin bref, faites gaffe. »
- Il coupe alors l’image.
- « Et vous dites que ces vidéos ont été postées quand ? » demande le commissaire, brisant le silence complet dans lequel l’équipe regardait les extraits.
- « Il y a trois jours. Elles ont déjà fait quelques milliers de vues. »
- « Et on est sûr que ce n’est pas un canular ? » renchérit-il d’un ton bourru.
- « On ne peut pas déjà être sûr, commissaire. Mais il semblerait en tout cas que Damien Ercet existe, et qu’il a effectivement disparu il y a quatre jours. »
- « Mmh. »
- Le policier reste pensif quelques instants, puis maugrée :
- « Mais pourquoi faut-il que ces abrutis balancent tout ça sur Youtube au lieu de nous prévenir ? On a mieux à faire que d’éplucher les sites internet pour savoir qui est en danger. »
- Comme personne ne ressent le besoin de répondre, il ajoute :
- « Bon, et il n’y a rien d’autre dans la vidéo, Ducros ? Je vois qu’il reste du temps là. »
- « Non, à partir de là c’est juste un écran noir pendant vingt secondes avec la musique de fond. »
- « Comment ça ? »
- L’homme le regarde de manière perplexe.
- « Eh bien, il n’y a pas d’image jusqu’à la fin de la vidéo. Juste le son. »
- « Non, je veux dire, de quelle musique vous parlez ? »
- « Hum, vous savez, le fond sonore qu’ils ont ajoutée aux extraits vidéo à partir du neuvième. J’imagine que Damien Ercet voulait montrer à quoi ressemble le morceau qui tourne dans sa tête. Il appelle ça du synthwave, mais pour moi ça ressemble plus à… »
- « Ducros », l’interrompt le commissaire. « Je n’ai pas entendu de musique. Je crois que personne ne l’a entendue. »
- Il parcours la pièce du regard, et chacun acquiesce en silence, le visage soucieux. Il se retourne alors lentement vers son subordonné.
- « La mélodie que vous entendez, Ducros, elle ressemble à quoi exactement ? »
- ***
- En hommage à Brace Yourself Games, Danny Baranowsky et Chipzel. Je fais avec plaisir partie des intoxiqués, et je vous en remercie.
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