Ivain

Untitled

Jan 6th, 2020
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  1. Un profond grincement métallique émane du 4x4, et les bruits de rue environnants s’estompent subitement. Profitant des quelques instants de silence relatif qui lui sont ainsi offerts, Adam accentue sa concentration. Le grincement se fait plus intense et plus aigu. Puis soudain, les pneus se décollent du sol.
  2. La voiture s’élève lentement dans les airs, tandis que ses occupants se mettent à brailler des ordres et des avertissements. A environ deux mètres cinquante du sol, elle s’immobilise, et se met à tanguer légèrement dans le vide, comme poussée par des vagues éthérées. Adam fronce les sourcils et puise plus loin dans ses ressources mentales. Le véhicule se remet alors en mouvement, horizontalement cette fois. A raison de quelques décimètres par seconde, il se rapproche de son jumeau, garé juste derrière.
  3. Avant que le 4x4 soumis à l’influence paranormale n’arrive à la verticale de l’autre, les soldats comprennent ce qui va suivre. Ceux qui sont assis à bord du véhicule lévitant l’abandonnent promptement en se jetant sur le trottoir et la chaussée. Les autres, qui avaient déjà quitté le leur pour entamer les recherches, s’en éloignent précipitamment. Ils ont bien raison. Sitôt que la voiture flottante surplombe celle qui est garée, Adam relâche sa concentration. Une fraction de seconde plus tard, la rue résonne du fracas métallique de deux 4x4 entrés en collision. Celui-ci se prolonge en tintement cristallin alors que les vitres des véhicules répandent leur verre fumé sur le macadam.
  4. Adam ne reste pas pour admirer le spectacle. Son extravagant tour de magie est certes impressionnant, mais il ne lui fera gagner que peu de temps. Temps qu’il met immédiatement à profit en sortant de l’immeuble par une porte dérobée. Remontant la ruelle, puis une autre, il entend le chef d’unité de la Néo-Inquisition aboyer des ordres à ses recrues. Des « R.A.S. » vigoureux s’élèvent déjà de différents points du bloc. Les hommes et femmes de la milice intégriste se sont dispersés pour passer la zone au peigne fin.
  5. Peu à peu, l’inquiétude le tenaille. Aucune voie ne vient couper la ruelle dans laquelle il se trouve ; celle-ci ne s’ouvre qu’à ses deux extrémités. Et avant qu’il parvienne au bout, il voit précisément ce qu’il redoutait : un blindé s’arrête pesamment sur le croisement, comme pour sceller ses chances d’évasion. Adam interrompt sa course et se plaque contre la paroi de l’immeuble le plus proche. Les soldats à bord du véhicule ne l’ont pas vu, mais il n’a que quelques secondes devant lui. Il doit trouver une solution et vite.
  6. Aucune ne lui vient. Son regard exercé s’accroche à chaque issue autour de lui, mais toutes sont fermées ou inaccessibles. Epuisé par son numéro de voltige pour 4x4, il n’arrive pas à réfléchir. Il reste là, debout contre le mur, à écouter sa propre respiration haletante, conscient que ses derniers instants de sécurité s’égrènent.
  7. « Entrez, vite ! »
  8. La voix provient de sa gauche, du côté de la ruelle par lequel il est entré. A une dizaine de mètres de lui, la porte d’une petite église de construction moderne est ouverte. L’auteur de l’appel est un prêtre en habits informels, qui l’invite à le rejoindre à grands renforts de gestes frénétiques. Sans hésiter Adam franchit en quelques foulées la distance qui les sépare et lui emboîte le pas à l’intérieur.
  9. « Ne faites aucun bruit », dit le religieux en refermant la porte. « Attendez-moi au fond de la salle s’il-vous-plaît. »
  10. Tandis qu’Adam s’exécute, il scrute la rue dans les deux directions. Il a l’air inquiet mais pas apeuré. Difficile de lui donner un âge ; probablement autour de la cinquantaine. Il a sans doute connu des temps plus heureux. Après une minute, il reprend sur un ton plus calme :
  11. « C’est bon, ils ne vous ont pas suivi. Pourquoi en ont-ils après vous ? »
  12. « Pour la façon dont je suis né. »
  13. « Je vois. Vous êtes un magnétiste, n’est-ce pas ? »
  14. Adam soupire.
  15. « Oui mon père. Est-ce que vous regrettez de m’avoir fait entrer dans la maison de Dieu maintenant ? »
  16. « Bien sûr que non. Cette église est un refuge pour tous ceux qui en ont besoin. Quel que soit le don qu’ils ont reçu du Seigneur. »
  17. « Un don ? » répète Adam sur un ton incrédule.
  18. « Mon père, on m’a fait jouer malgré moi à la loterie des naissances en machine obstétrique. Et j’ai perdu. Ces mêmes appareils qui m’ont prémuni des déficiences natales modernes m’ont voué à passer ma vie dans la peur des inquisiteurs et autres timbrés. Honnêtement, je ne suis pas sûr que d’y avoir gagné au change. »
  19. « Ce n’est pas une question d’échange mon fils. Vous êtes tel que vos parents vous ont fait et tel que Dieu l’a voulu. L’influence magnétique est un don, oui, un don pour accomplir de belles choses. Et comme tous les dons, il attire la haine pour les horreurs qu’il permet aussi de faire. La Néo-Inquisition est aveugle. Elle ne perçoit que les vies prises, pas ce que notre Père voit en vous. »
  20. « Mais je n’ai jamais tué personne, moi ! »
  21. « Je vous crois, mon fils. »
  22. Le ton généreux sur lequel le prêtre a formulé sa réponse apaise Adam. Ce dernier se lève et fait quelque pas au fond de la minuscule salle de culte.
  23. « Elle n’est pas bien grande votre église. »
  24. « Je crains que beaucoup de nos contemporains n’ait délaissé notre Seigneur dans leurs pratiques. Comme la plupart de mes confrères, je n’ai qu’une dizaine de fidèles le dimanche matin. Nous n’avons ni la nécessité, ni les moyens de faire perdurer les églises et cathédrales d’antan. Et les plus nombreux à se prévaloir de la Chrétienté sont ceux qui se sont détournés de la bonté d’âme. »
  25. Adam interrompt soudain ses va-et-vient.
  26. « Mais, cette église, elle est entièrement en bois ! »
  27. En effet, du mobilier aux ustensiles, tout est fabriqué dans un beau bois verni. Aucun micro, aucune enceinte sur l’estrade. Même le calice est une coupe en chêne.
  28. « Vous m’avez mis dans une situation dangereuse. Si ces ahuris reviennent, je n’ai aucun moyen de me défendre. »
  29. « Ne vous inquiétez pas mon fils. Vous êtes en sécurité ici, du moment que vous restez caché. Même dans leur folie haineuse, ces hommes et femmes ont gardé le respect du sacré. Ils n’oseront pas s’en prendre à un membre du clergé, ni porter atteinte à la demeure de Dieu », ajoute-t-il en désignant de la main le Christ en croix qui surplombe l’autel.
  30. « J’aimerais partager votre optimisme. »
  31. Adam s’arrête pour réfléchir. De toute façon, il n’a pas franchement le choix. Rester ici n’est pas idéal, mais avec tous les soldats encore à l’extérieur c’est certainement moins dangereux que l’alternative. Il se rassoit donc sur le banc le plus proche de l’autel. Le silence retombe dans la pièce.
  32. « Vous ne pensez donc pas que mon pouvoir est l’œuvre du diable ? » demande-t-il finalement.
  33. « Absolument pas. La Bible nous enseigne à aimer notre prochain, et nous apprend à ne pas s’arroger la volonté du Très-Haut. Notre Église n’a pas toujours connu ni prêché l’exacte vérité de Son commandement. Mais nous essayons de rester loyaux à ces préceptes.
  34. La Néo-Inquisition, en déclamant la haine, en pratiquant la violence, s’est éloignée du chemin tracé pour nous. Elle tourne le dos à Celui qu’elle prétend défendre. Même le nom qu’ils ont adopté trahit cet égarement. Les Inquisiteurs de jadis n’étaient pas des modèles pour le croyant. Ils représentent les heures les plus sombres de nos ordres.
  35. Je crains que des temps similaires ne soient revenus avec ces milices vêtues de blanc. Leur discours, comme leurs armes, ne sont que des signes extérieurs de la peur, dénués de tout fondement moral. »
  36. « Ca, des armes, il n’en manquent pas. » répond simplement Adam avec amertume.
  37. Le prêtre reste silencieux un court instant. Puis il reprend d’une voix songeuse :
  38. « L’œuvre du Diable, pour ainsi dire, ne peut être que dans leurs fusils. En ce qui me concerne, mon fils, celui qui en porte un ne peut servir son Dieu tant qu’il ne l’a pas déposé. »
  39. Le fugitif sourit tristement. Il ouvre la bouche pour répondre, mais est interrompu par un violent coup qui fait trembler la porte sur ses gonds.
  40. « Mon père, venez ! C’est important ! » crie une voix féminine depuis l’extérieur.
  41. Adam s’est déjà glissé sous le banc sur lequel il était assis. Le religieux remonte l’allée centrale et entrouvre le battant. Mais avant qu’il ait pu prononcer un mot, la porte s’ouvre en grand et deux militaires en blanc entre de part et d’autre du prêtre. Il y a une gradée et un soldat de bas rang. La première annonce d’un ton péremptoire :
  42. « Un criminel dangereux se cache dans le quartier. Nous allons juste fouiller l’église ; cela ne prendra pas longtemps. »
  43. Les nouveaux arrivants entreprennent alors de ratisser la pièce, évoluant vers le fond. Ils ne laissent rien au hasard, renversant les bancs et écartant les quelques ornements sans ménagement. Manifestement, ils ne paraissent pas très préoccupés par le respect du sacré.
  44. Adam serre la mâchoire. Sa piètre cachette n’a aucune chance d’échapper à leur inspection, et il n’y a d’autre issue que l’entrée située derrière les militaires en armes.
  45. « Mes enfants, un peu de déférence je vous prie », commence le prêtre avec une note d’inquiétude très perceptible dans la voix. Ce faisant, il pose la main sur l’épaule du soldat. Celui-ci se dégage alors brutalement et lui jette un regard éloquent. Le religieux s’éloigne de quelques pas, se plaçant derrière l’autel.
  46. Il n’y a plus le choix. Ne pouvant résister à un peu de théâtralité, Adam déclame depuis sa cachette :
  47. « Excusez-moi d’avance pour le sacrilège, mon père. »
  48. Il se redresse. Dans un mouvement de surprise commune, les miliciens sursautent et se retournent vers lui. Ils mettent tous deux la main à leur arme. Adam retient sa respiration.
  49. Dans un claquement sec, les trois clous plantés dans les pieds et les mains du christ de bois se libèrent de la croix. Ils traversent l’air en sifflant et viennent se ficher dans les membres des militaires. Ceux-ci tombent à la renverse sous la violence de l’impact, tandis que la statue du christ atterris dans les bras du prêtre éberlué. A peine les corps ont-ils touché le sol qu’Adam s’est élancé au-dessus d’eux jusqu’à la porte. Une seconde plus tard, il disparaît dans son encadrure.
  50. Le religieux pose l’effigie sur l’autel, puis s’avance au chevet des soldats qui gémissent au sol. L’une tient sa jambe et l’autre son épaule. Leur gardien improvisé a tôt fait d’appeler les secours. Puis, calmement, il se relève, et regarde en direction de la porte restée ouverte. Il ne peut réprimer un sourire rassuré.
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