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- Un nouveau silence s’installa ; si Ivan avait apprécié l’histoire de son ami, il ne semblait pas pour autant prêt à participer à ce drôle d’impromptu que ce dernier lui servait aujourd’hui. Très tranquillement, Francis alla s’asseoir dans un vieux fauteuil confortable qui faisait face au sofa, et l’air tout à fait innocent, commença à jouer machinalement avec un casse-tête en bois qui traînait au sol.
- « Pfff, tu n’as pas changé, tu sais, toujours aussi sans-gêne... »
- Reposant son jouet sur l’accoudoir, pas gêné le moins du monde en effet, Francis s’enfonça sans discrétion dans le dossier de cuir, croisa les jambes, et ne lâcha pas Ivan du regard, un sourcil levé et les yeux grand ouverts comme en signe d’une attente insurmontable.
- Celui-ci soupira bruyamment, s’affala dans le canapé, les yeux clos. Il n’avait pas l’esprit à ce jeu en ce moment, une telle futilité lui paraissait obscène… Pour autant, il sentait comme une aspérité dans le brouillard uniforme dans lequel il baignait : peut-être pas une prise pour s’en extirper, non. Plutôt un stupide petit caillou, aussi agaçant qu’impossible à ignorer. Redressant la tête, il avisa ledit caillou qui affichait une mine grossièrement surprise en fixant ostensiblement sa montre. La grimace faillit lui tirer un sourire, et un éclair de malice brilla dans son regard à la vue du bracelet.
- « Bon, puisque tu insistes, c’est d’accord, à mon tour. Je vais te raconter l’histoire d’une créature aussi insaisissable que mystérieuse, mais dont l’existence en ce monde m’est récemment apparue d’une évidence absolue.
- Je ne connais pas son nom, aussi l’ai-je nommée Trotteuse. Sans l’avoir jamais observée de mes yeux, j’imagine sans peine un minuscule rongeur, parfaitement fondu dans son environnement, à moins qu’il ne soit totalement invisible. D’une longévité exceptionnelle, Trotteuse ne craint aucun prédateur, et n’a besoin ni de se restaurer ni de dormir. L’essentiel de son activité consistait jusqu’à peu à parcourir le monde sans y laisser aucune trace, sautillant sans cesse, à son rythme - toujours le même, au cœur des forêts les plus denses, des déserts les plus nus, bravant sans peine le pire des blizzards comme la plus violente des tornades.
- Un jour pourtant, elle croisa la route des humains et de leurs drôles d’outils. Avec leurs loupes et leurs capteurs toujours plus performants, toujours plus aptes à se jouer des secrets les mieux cachés, ils finirent par découvrir l’existence de Trotteuse.
- Qu’auraient-ils bien eu à faire d’une bestiole si anodine, me demanderas-tu ? Je vais te le dire, et il faut louer là l’intelligence de notre espèce : ils inventèrent le Temps.
- A l’aide de modèles complexes et de savants calculs, ils parvinrent à anticiper les bonds de Trotteuse, et ils imaginèrent un piège... Enterré profondément sous terre, ils coulèrent un étroit tube de béton, circulaire et très long, sans porte ni fenêtre. Quand, un beau jour, et fidèlement à leur prédictions, Trotteuse dirigea sa course vers l’entrée du tube, ils la laissèrent y pénétrer et en scellèrent l’entrée.
- Depuis lors, elle tourne en rond, sans pouvoir sortir, sans pouvoir s’arrêter, sur cette formidable piste d’athlétisme aveugle privée de début et de fin dont elle a hérité pour seul horizon, avec une régularité parfaite.
- Depuis lors, nous pouvons, nous devons suivre sa course, partout autour de nous : sur ta montre, ce sont ses sauts que tu observes. Sur les murs de ta maison, dans les trains, les voitures, à la radio, la télévision, dans la rue, sur chaque écran, dans chaque poche, dans chaque salle de classe et de bureaux, Trotteuse nous montre le temps qui passe. Il n’est pas une journée sans que chaque homme et chaque femme sur cette terre (ou presque), ne se soumette de plus ou moins bon cœur à son rythme, rythme arbitraire pourtant, mais que nous avons élevé au rang divin...
- Mon récit aurait pu s’achever là, mais c’était sans compter la perspicacité de Trotteuse. Elle se rendit bien vite compte de ce dont nous l’avions privé : sa liberté. Alors, elle décida de se venger. Bien sûr, petite et insignifiante comme elle l’est, il n’est pas grand-chose qu’elle eût pu faire. Et puisque, à l’instar d’un poisson qui pour respirer se doit de nager sans relâche, elle ne pouvait interrompre sa course, elle se contenta d’écouter, de nous écouter aussi attentivement que possible. Et ce qu’elle découvrit la stupéfia !
- De maîtres, nous étions devenus esclaves ! Ces secondes si parfaites que nous lui extorquions, nous les avions mêlées si intrinsèquement à nos vies, à nos sociétés, qu’ils nous était désormais impossible de nous y soustraire. Qui jamais ne dut abréger un instant de plaisir pour elles ? S’extraire d’un paisible sommeil à leur cri strident en pleine nuit ? S’essouffler et peiner à tenter vainement de les rattraper ? S’excuser platement, se sentir honteux de les avoir un court instant oubliées ?
- Heureux les nouveaux-nés, les reclus et les fous, qui encore - jusqu’à quand d’ailleurs ? - ont le loisir de vivre à leur rythme propre, d’écouter avant tout leur corps, leurs envies, la lumière du soleil, la pénombre des nuits, le temps qu’il fait plutôt que le temps qui passe.
- Ayant compris tout cela, Trotteuse décida de s’appliquer. Sa course parfaite devait l’être encore plus. Quitte à errer jusqu’au terme dans son boyau obscur, elle nous entraînerait avec elle. Elle s’appliqua plus que jamais auparavant, pour que son rythme demeure pour toujours notre métronome le plus intime, quelle que soit la précision qu’il lui fallût atteindre.
- Pour qu’à jamais nous restions ses pantins…
- Mais elle ne s’arrêtera pas là, crois-le bien. Un jour peut-être parviendra-t-elle à accélérer, lentement, subtilement, sans jamais briser l’harmonie. Pour que, génération après génération, notre temps plus vite ne s’écoule, pour qu’enfin nous devenions des machines à bout de souffle, à jamais en retard, tronquant nos joies pour allonger nos peines, à courir éperdus vers l’heure toujours plus proche de notre trépas, tels des cadavres en sursis... »
- A la fin du récit, Francis ne put réprimer un sourire paisible : il avait, pendant ces quelques instants tout du moins, retrouvé son ami.
- « Eh bien, tu parlais de remonter le moral, tu n’es pas mal non plus ! Allez, debout, je dois te montrer quelque chose, je te raconterai la prochaine en chemin. Allez, vite, vite, on va être en retard, hahaha ! »
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