Ivain

Jour 4 - Scallop

Oct 5th, 2022 (edited)
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  1. Pensif, Ivan plongea un instant dans ses réflexions.
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  3. « C’est amusant, ce que tu viens de dire ! Pas en soi, hein, mais j’ai il y a quelque temps croisé quelqu’un qui tenait le même discours ou presque sur un arbre gigantesque. »
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  5. Francis leva un sourcil et laissa son ami diverger.
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  7. « C’était en Asie du Sud-Est, et au cours d’une expédition touristique dans une jungle, le guide nous avait parlé du plus grand des arbres du coin, un colosse aux racines s'étendant à des centaines de kilomètres à la ronde. En gros, selon lui, l’arbre veillait sur la bonne santé de la forêt. Je me souviens très bien avoir débattu un long moment avec lui, alignant méthodiquement tous les avantages sélectifs que l’arbre aurait eu à être le plus gros, lui énumérant tous les exemples de symbiose du monde vivant qui me venaient à l’esprit. Mais rien n’y fit, pour lui, l’arbre était à la jungle ce qu’Aoratimane est aux chauves-souris… Enfin bon, si je te raconte tout ça, c’est que ce guide, sans doute amusé par toutes les questions que je lui avais posées sur le sujet, m’a ensuite mis sur la route d’un autre genre de colosse, dont je suis persuadé que tu n’as jamais entendu parler ! »
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  9. « Hahaha, j’aimerais bien voir ça ! Je t’écoute. »
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  11. « Eh bien voilà. Ce mec, donc, au moment de nous ramener au point de départ de l’expédition, après trois jours dans la nature, il me prend doucement par le coude, me tire à l’écart du groupe, et me montre son téléphone. Dessus, il allume le GPS, zoome quelque part au milieu de l’océan, jusqu’à ce qu’un minuscule archipel apparaisse. Et là il me dit en substance, l’air un peu mystérieux : ‘tu as l’air assoiffé de belles choses, mon gars ; si j’étais toi, j’irais faire un peu de plongée par là-bas’. Il se pose là, comme père Fourasse, car son îlot, il était à quoi, mille, deux mille bornes facile, au large de l’Indonésie. Donc bien sûr, je me dis qu’il doit venir du coin, que ça doit être magnifique, je remercie du conseil et on se quitte ; je continue mon voyage.
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  13. Deux semaines plus tard, arrive le moment de repartir pour la France, et la question fatidique me vient à l’esprit. Pourquoi ne pas prolonger encore un peu ? Passer une semaine ou deux de plus à jouer l’explorateur ? C’est à ce moment précis, je crois, que le guide m’est revenu à l’esprit, et je ne sais pas pourquoi, ça m’a semblé, en effet, être une bonne idée que d’aller plonger là où il me l’avait conseillé.
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  15. Ni une ni deux, excité comme une puce, je me lançai dans mes préparatifs. Tu as plus que moi voyagé, tu dois donc savoir que même si tout est à portée de main de nos jours, sortir vraiment des sentiers battus relève de l’exploit parfois. Je parvins finalement, tant bien que mal, à l’endroit le plus proche de l’îlot sur ma carte, une petite ville côtière au sud de l’Indonésie. Évidemment, sur place, aucune agence touristique pour m’emmener où je voulais. A tous ceux qui parlent anglais je posai la même question, mais je ne trouvai personne. Après deux jours de tentatives infructueuses, je commençai à perdre espoir, mais un miracle advint : tout le monde m’ayant remarqué dans le quartier, un gosse arriva un matin, surexcité, cherchant ‘le français’, et me traîna quasiment de force vers le port. Par un hasard incroyable, un pêcheur vivant précisément sur mon îlot venait d’arriver. Il parlait plutôt bien anglais, et il m’expliqua qu’il venait acheter des fournitures pour son village, et qu’il repartait le lendemain. Il accepta sans hésiter une seconde de me prendre à bord, et pour faire bonne figure, je payai ses achats. Crois-le ou non, il avait fait un voyage d’une journée pour de la camelote chinoise, mais qui chez lui n’avait pas de prix : du matériel de sport bon marché, des outils, quelques habits de contrefaçon, des pansements. Je pris pour moi une bouteille de plongée, un masque et des palmes, et le lendemain, comme convenu, nous mettions le cap vers son village.
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  17. Il y a deux générations encore, son peuple vivait exclusivement sur la mer, passant plus de la moitié de leur temps dans l’eau. Il me raconta son enfance sur la maison-bateau de son père, et les exploits de son grand-père et de ses voisins. Ils pouvaient plonger en apnée à plus de cent mètres de profondeur, pendant presque cinq minutes sans remonter. Ils connaissaient tous les fruits de la mer, et toutes les techniques pour aller les chasser. Cela est aujourd’hui en partie perdu, bien sûr, mais mon hôte et les siens avaient, malgré les téléphones et la sédentarité, gardé ce lien si particulier avec l’océan.
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  19. Il avait remarqué mon équipement de plongée, et me demanda ce que je comptais faire une fois chez eux. Un peu honteux d’évoquer mon inexpérience totale après ce qu’il venait de me raconter, je lui parlai du guide dans la jungle, et de ma récente lubie, son archipel et la plongée.
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  21. Un peu étonné au début, il finit par éclater de rire, et me dit quelque chose en indonésien, l’air ravi. Je le fis répéter : ‘Mulut Laut’. Apparemment, je cherchais Mulut Laut, quoi que ce fût, et il m’y emmènerait le lendemain en allant pêcher. Il ne m’en dit pas plus, tout à son plaisir je crois de ne pas me gâcher la surprise, et franchement, il fit bien.
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  23. Je te passe la soirée et la découverte des siens - moi, tout gêné d’arriver et de m’imposer ainsi, eux, fiers au plus haut point que quelqu’un ait fait le voyage depuis l’Europe pour venir les rencontrer et voir Mulut Laut.
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  25. A l’aube donc, nous étions sur sa barque, lui quasiment nu, en moi en tenue d’homme-grenouille. Nous avions navigué à peine dix minutes avant qu’il ne s’arrête et ne désigne du doigt l’eau sous nos pieds, un immense sourire aux lèvres. ‘Mulut Laut’.
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  27. Nous plongeâmes. L’eau est claire, là-bas, et déjà je m’émerveillai des poissons bigarrés qui s’éloignaient paresseusement à notre passage, de leurs écailles argentées reflétant anarchiquement les premiers rayons du soleil. En poursuivant notre descente, la luminosité diminua, et, loin devant moi, je distinguai le fond sombre de la mer.
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  29. En suivant mon hôte, je me demandai ce que j’allai bien pouvoir trouver, moi qui m’attendais au moins à distinguer quelque chose de notable. C’est alors qu’un grondement sourd retentit. Un courant se forma, m’attirant sans force vers les abysses. Et je crus perdre conscience lorsque, devant moi, la masse noire de la roche commença à bouger, à remonter. J’en étais sûr, mes yeux ne me trompaient pas, le sol se soulevait, et m’aspirai. J’eus alors un moment de panique. Dans un tourbillon de bulles que j’avais recraché sous l’effet de la surprise, ayant subitement perdu mon guide, je nageai de toutes mes forces vers la surface, à m’en donner des crampes. Une fois revenu à l’air libre, tout avait l’air normal autour de moi, la faune locale poursuivait son existence comme si de rien n’était, et l’eau était tout aussi calme qu’à notre arrivée. Mon cœur battant la chamade, je tentai de me reprendre et d’analyser ce dont j’avais été témoin, lorsqu’un éclat de rire tonitruant retentit dans mon dos.
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  31. ‘Mulut Laut, Mulut Laut !’. Interdit, je le regardai sans comprendre, et, lorsque son hilarité passa, le pêcheur répéta encore ce nom, mimant de ses mains un genre de clapet. Alors je compris.
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  33. Crois-moi ou non, mais Mulut Laut est un coquillage. Un énooorme coquillage, large comme un terrain de football, haut comme une petite montagne. Ce que j’avais pris pour le fond, n’était en fait que sa gargantuesque carapace qui s’ouvrait et se fermait au rythme de sa respiration. Un minuscule plancton face à un bénitier géant, voilà ce que j’étais.
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  35. Grisé par cette découverte, j’éclatai à mon tour de rire et replongeai sans attendre. Cette fois je ne me laissai pas surprendre, au contraire ; nous profitâmes de l’aspiration pour nous rapprocher au maximum de Mulut Laut. Sur toute sa monstrueuse coquille, des algues de toutes couleurs et formes offraient aux poissons par centaines un refuge impénétrable, des pieuvres et autres poulpes rampaient parmi les innombrables ombres des aspérités de sa surface, une foule de crustacés déambulait là, en un manège hypnotisant, insensibles aux remous, comme attirés par ce plancher qui devait leur sembler bien familier.
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  37. Je suivis mon compagnon, qui régulièrement venait m’emprunter de l’air, et pendant plusieurs minutes je pus explorer la vie sur cette colline sous-marine, seulement bercé par le bruit apaisant des mètres cubes d’eau que Mulut Laut filtrait sans cesse. L’eau, ici, était encore plus pure qu’au-dessus, et ma torche éclairait presque aussi bien mon environnement que si j’avais été sur la terre ferme, par une nuit de lune naissante.
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  39. J’aurai pu rester là des heures, ou au moins jusqu’à ce que ma bouteille vide ne me force à remonter, mais le pêcheur vint me prendre par le bras, et me traîna vers le bas. Nous longeâmes le flanc de la bête, jusqu’à ce que je puisse distinguer la jonction de ses deux valves, et ses formidables dents, parfaitement dessinées. Je pensais que nous n’irions pas plus loin, mais il se posta face à moi, repris un peu d’air, et me secoua par l’épaule, un pouce levé devant mes yeux, comme pour me rassurer.
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  41. Me rassurer à quel propos ? Sans me laisser le temps d’y réfléchir, il s’élança, et alors que Mulut Laut ouvrait sa bouche, il se laissa aspirer et disparut à l’intérieur. Saisi, je ne pus bouger d'abord. Les dents se refermèrent, me laissant seul à ma claustrophobie toute neuve, mais le courant reparut, et ce fut mon corps tout entier qui, n’écoutant pas sa tête, s’élança vers les entrailles du géant.
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  43. Fra’, mon vieux, as-tu jamais eu la sensation de quitter ta planète ? Il est des merveilles à couper le souffle sur cette terre, mais qu’on le veuille ou non, on s’y prépare avant de les voir, ce n’est jamais l’œil pleinement candide du nourrisson que nous posons sur les choses.
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  45. C’est du moins ce que je croyais avant de pénétrer dans Mulut Laut. Je peine à décrire ce que j’y vécus, et ma plus grande hantise est d’un jour en perdre tout souvenir. Imagine, un désert parfaitement lisse de la nacre la plus blanche qui soit ; la lumière froide de la torche, qui, venant se fracasser au sol et au plafond, se mue en un arc-en-ciel devant tes yeux, frappant de plein fouet toute une faune en plein ébat, plus vivace encore qu’à l’extérieur! Il y avait là des requins en chasse, bataillant avec des bancs de poissons qui te foncent dessus, comme une pluie d’étoiles filantes ; il y avait des créatures luminescentes, de teintes de bleus comme tu n’en as jamais vues, de verts si nombreux qu’aucune langue ne saurait tous les nommer, de rouges allant du rose le plus délicat au pourpre le plus sinistre ; il y avait ce qu’on pourrait appeler une végétation, des algues, des voiles de dentelles en fait, et en nageant au travers, je sentais sur ma peau comme les plus douces des caresses ; il y avait des perles, des perles assez grosses et limpides pour me refléter tout entier, disposées ça et là, sans ordre apparent, comme par un architecte insolent. Et surtout, surtout, il y avait Mulut Laut. Son corps aplati, frémissant en plein travail, s’étendant partout à la ronde, comme une flaque brillante d’un pétrole blanchâtre, sans que jamais aucun invité y vienne croquer un morceau. Et ses muscles, quatre colonnes antiques, supportant le plus majestueux fronton qui soit, larges comme dix chênes et plus durs que le marbre, d’une puissance indescriptible, capables de tout broyer…
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  47. Je ne me rappelle pas d’être remonté, ni du reste de ma journée. Personne, sur l’îlot, ne me demanda ce que j’avais pensé de Mulut Laut, pendant les quelques jours délicieux que je passai encore chez eux. Tous le savaient déjà.
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  49. En indonésien, Mulut Laut signifie ‘bouche de la mer’, bien qu’elle puisse évoquer tout autant un poumon. Quoi qu’il en soit, il ne faudrait pas la prendre pour un individu muté, particulièrement âgé et volumineux. Non, Mulut Laut est, littéralement, un organe de la mer. Lorsqu’elle mourra là où j’eus la chance de lui rendre visite, la mer donnera à son peuple une nouvelle bouche, ailleurs, quelque part. C’est ainsi que Mulut Laut est éternelle, insensible aux menaces sur les eaux, aux changements qui s’opèrent, et tant qu’il y aura une mer, il y aura sa bouche, non loin de ceux qui veulent bien l’écouter.
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  51. Il y a un dicton, là-bas :
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  53. Si Mulut Laut reste fermée devant toi, éloigne ton bateau de ces eaux souillées ;
  54. Si Mulut Laut est entrouverte devant toi, jouis de la chasse abondante qu’elle t’offre ;
  55. Si Mulut Laut est grande ouverte devant toi, fais tes prières. »
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