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- Ivan trépignait. Il connaissait suffisamment Francis pour savoir que ce lieu devait forcément avoir un lien avec quelque chose dont ils avaient un jour discuté, et il voulait surtout le deviner avant que ce dernier n’ait à lui révéler son secret.
- En imitant son ami et en s’allongeant dans l’herbe grasse et tiède, il prit son mal en patience et attendit que ses yeux ne s’accommodent à la pénombre. Tout autour d’eux, les chants des grillons avaient débuté, et on aurait dit comme un concert en stéréo qu’ils exécutaient pour eux. Ou alors, au vu de leur talent manifeste pour le tapage, plutôt la rencontre entre deux tribunes rivales lors d’un PSG-OM.
- Chaque minute qui passait voyait son lot de nouvelles étoiles apparaître dans le ciel. Le tableau était magnifique, car la clairière, encaissée entre deux collines, était particulièrement peu exposée au faible éclairage des villages alentour, et les frondaisons épaisses achevaient de filtrer ce qui restait de lumière parasite. C’était un lieu idéal pour observer les astres. Mais ce qui frappa Ivan, ce fut la forme qui se dessina devant lui. Les feuillages, plus sombres que le ciel, découpaient un cercle quasiment parfait de la voûte céleste, et cela donnait l’impression très perturbante d’être face à une mise en scène de ce spectacle pourtant assez banal. Un peu comme au théâtre, au cinéma, ou bien comme s’ils observaient la scène depuis un énorme télescope. C’est alors qu’il se souvint. Il sourit de toutes ses dents et chuchota :
- « Je l’ai ! Je me rappelle de ce jeu de piste : le chemin de traverse, eeeuh…, la galerie boisée, et enfin la place fermée. Les trois étapes vers le Puits aux étoiles. Tu l’avais trouvé finalement ? T’es chié, t’aurais pu me le dire, j’en avais bavé plus que toi, ce jour-là ! Je méritais, non ? »
- Francis rit en se remémorant cet après-midi dantesque.
- « J’ai trouvé que des années plus tard. Sur Google Maps, en plus, rien de glorieux. Et bien sûr, j’ai direct pensé à toi, mais j’ai aussi pensé que si nous devions découvrir le Puits aux étoiles ensemble, il fallait que ce soit un soir spécial… Et c’est ce soir ! »
- « Il y a quoi de particulier, ce soir ? »
- « Chut, ça commence ! »
- En effet au-dessus, un premier trait lumineux venait discrètement de traverser le cercle scintillant du Puits. Il y en eut un autre, puis deux, et finalement des dizaines, des centaines d’étoiles filantes passèrent devant leurs yeux grand ouverts. Ils seraient d’accord sur un point, c’était effectivement la nuit idéale à passer ici, et s’ils recroisaient un jour leurs camarades d’exploration, ils ne manqueraient pas de le leur faire savoir.
- Alors que le film, la pièce se poursuivait à son rythme sur le gigantesque écran circulaire, Francis reprit la parole.
- « Si je compte bien, tu me dois encore une histoire, et nous serons quittes. »
- Ivan prit le temps de la réflexion, s’il devait s’agir de la dernière créature qu’ils évoqueraient aujourd’hui.
- « Bon, vendu. Tu sais à quoi me fait penser cette pluie d’étoiles filantes ? Au fait que parfois, dans certains moments particuliers, nous n’avons besoin que d’un seul sens pour profiter pleinement de ce qui nous entoure. En fait, a-t-on jamais usé vraiment de nos cinq sens à la fois ? Et par usé, j’entends bien à fond, pas en tâche de fond comme l’ouïe dans un ascenseur ou l’odorat dans le métro. Je n’ai pas de souvenir d’un tel moment dans ma vie, en ce qui me concerne. Bref, tu te dis sans doute - à juste titre d’ailleurs, que je vais te parler d’une créature qui sans cesse exploite chacun de ses sens au maximum de ses capacités ? Eh bien pas du tout, haha. Pour ça, tu n’as qu’à aller dans ces restos modernes qui proposent leur ‘dégustation sensorielle’, et voilà. Non en fait, je vais te parler d’une créature dotée d’un seul et unique sens, celui que nous exploitons le moins consciemment, et qui pourtant est certainement le plus apte à provoquer en nous l’émotion : le toucher. Alors écoute.
- Il était une fois, dans un grande ville très animée, remplie des usines les plus modernes et des machines les plus sophistiquées, la célèbre histoire d’un être de métal, de feu, de rouages et de charbon.
- Cette créature, c’est justement l’une de ces machines, à l’époque de mon récit la plus imposante de toutes, son corps d’un seul tenant emplissant tout un quartier, comme une ville dans la ville, labyrinthique réseau de tuyères grondantes, de plates-formes venteuses, de passerelles étroites circulant anarchiquement parmi les cuves de forge, les presses, les lames et les pistons, baignant dans les vapeurs épaisses et les fumée sombres teintées du rouge blafard d’une myriade de feux clignotants, au son régulier du métal torturé, des cris des ouvriers, et du sifflement de mille cheminées.
- Elle avait été baptisée Maus par les gens de la ville. Non seulement Maus était la plus massive de ses semblables, mais elle était également la plus efficace qui soit. Jamais elle ne tombait en panne, jamais un accident ne survenait. Maus produisait plus, et plus vite que toute autre machine sur terre.
- La raison à cela ne résidait pas dans les secrets de sa conception, ni même dans l’expérience des hommes qui travaillaient en elle. Non, en fait, Maus était simplement épanouie ; je dirais qu’elle aimait sa vie, et ce qu’elle avait à y faire. Car vois-tu, sans pour autant en être parfaitement consciente, Maus ressentait précisément son environnement.
- Elle aimait le frisson de ses membres en perpétuelle activité, ressentir la poussée des fluides sous pression dans ses veines, et sentir sa peau se dilater ou se contracter sous l’action de la chaleur. Qui jamais n’est envahi par la simple joie de voir son corps fonctionner parfaitement ? Elle aimait aussi le doux contact de ceux qui venaient lui rendre visite, le massage du défilé incessant des bottes sur le sol, la caresse presque sensuelle des mains gantées sur les rambardes, et tous les petits soins auxquels elle avait droit quotidiennement. Et peu importait la rudesse de ces attentions, car pour elle la plus terrible des collisions n’était qu’un simple battement de cœur.
- On dit que Maus pouvait reconnaître le pas de chaque employé, identifier chaque équipier à ses gestes plus ou moins habiles, et ainsi chaque jour elle accueillait ses amis à sa façon, ravie de les revoir encore, triste quand certains partaient, curieuse quand de nouveaux arrivaient. La nuit, quand tous ceux-là allaient dormir, ils cédaient la place aux oiseaux et aux petits mammifères venus profiter de sa chaleur résiduelle. Leurs démarche plus subtile, moins pressée, plongeaient Maus dans un état de conscience moindre, et ainsi elle s’endormait en assistant à l’hypnotisant ballet des chats et des moineaux.
- Oh, j’ai failli oublier de te parler de la visite qu’elle attendait le plus, chaque soir : celle du petit triolet. Il avait surpris Maus à sa première venue, car il était bien plus petit que les hommes de la journée, et bien plus gros que les animaux de la nuit. Elle l’avait surnommé ainsi à cause de son rythme de déplacement inimitable, comme sautillant sans cesse : droite-gauche, gauche-droite, droite-gauche… En lieu et place du cuir robuste des chaussures dont elle avait l’habitude, le petit triolet posait sur elle de minuscules souliers, faits dans une matière très douce, et ses petites mains potelées manipulaient tout ce qui passait à leur portée sans manifestement savoir ce qu’elles faisaient. Cela amusait beaucoup Maus, et toujours elle veillait sur le petit triolet lors de ses promenades, pour ne pas qu’il lui arrive quoi que ce soit. Et en général, après une heure d’un parcours sans objectif apparent, le triolet remontait tout en haut, grimpait péniblement sur un garde-fou, sans aucun ménagement pour ses longs cheveux soyeux et sa robe de chambre d’une étoffe délicate, et Maus le perdait, jusqu’au lendemain ; sans doute, la fillette habitait l’immeuble d’en face, et son balcon, un peu trop entreprenant, s’avançait-il suffisamment au-dessus du vide pour lui permettre de s’en affranchir.
- Ainsi passait placidement l’existence bien réglée de Maus, mais cela ne dura pas éternellement.
- Un glacial matin de novembre, personne ne vint travailler, et elle resta à l’arrêt, déserte, pendant presque une semaine. C’était la première fois qu’une telle chose arrivait, et cela la plongea dans les affres de l’incompréhension, dépourvue qu’elle était de vue et d’ouïe. L’activité reprit finalement, mais bien des choses avaient changé.
- Maus ne reconnaissait plus personne, pas un seul de ses ouvriers, pas même les plus fidèles qui soient. Plus surprenant encore, les lourds corps, les larges paumes, et le pas pesant des hommes avaient cédé la place à des occupants bien moins assurés et beaucoup plus légers, certains plus légers mêmes que le petit triolet, qui lui heureusement, n’était pas parti et honorait chaque soir leur rendez-vous. Comme ils apprenaient vite, et avec beaucoup de talent et de bonne volonté, Maus les aida autant qu’elle put à accomplir leur travail le plus proprement possible. Et il faut bien dire qu’il y avait fort à faire, plus que jamais d’ailleurs, car à l’époque, elle commença à fonctionner sans interruption, sans relâche, du soir au matin. De jour comme de nuit, ses forges crachaient de véritables torrents de métal dont les nouveaux venus au pas léger s’échinaient à tirer des objets aux formes que Maus ne connaissait pas : ignorante des affaires des humains, elle se mit à produire en continu des casques, des baïonnettes, des fusils, des munitions, des obus, des plaques de blindages plus épaisses que les murs de Constantinople, et des canons plus énormes que celui qui les abattit. Comme à son habitude, Maus fut à la hauteur de sa réputation, et tint sans problème cette cadence infernale une année durant.
- Un soir de neige précoce, alors que la ville, parfaitement maussade, semblait comme tétanisée dans son drap funéraire, le petit triolet arriva très en retard ; plus étrange encore, il avait perdu son sautillement caractéristique, et traînait même la patte. Et pourtant c’était bien lui, Maus en était certaine, tant elle savait reconnaître entre mille son poids, et la forme de ses chaussons. Le triolet tourna en rond sur la plate-forme pendant quelque temps, s’affala contre une rambarde, au-dessus de l’agitation en contrebas, et resta ainsi, sa respiration hachée produisant chez Maus, qui n’en percevait que les vibrations sur le métal, les plus vives inquiétudes.
- C’est alors qu’il la frappa ; sans force ni efficacité, mais avec hargne et détermination. Le geste avait été équivoque et délibéré. Elle en avait connu, des chocs, et certains d’une violence inouïe, des sautes d’humeurs de tel ou tel ouvrier aux chutes inévitables de certains chargements lourds comme une maison, mais jamais aucun d’eux n’avait marqué si durement sa conscience, car cette fois Maus, pour la première fois de sa vie, découvrit la tristesse et l’effroi. Comme si ces sentiments avaient été prémonitoires, elle sentit alors, horrifiée, quelque chose chuter vers ses entrailles, percutant les lignes d’usinage, déchiqueté, écrasé, broyé, finissant dans le métal en fusion. Heureusement, il ne s’agissait pas du triolet, mais d’un drôle de coussin en tissu épais, rembourré de molleton, très doux et moelleux, doté d’excroissances rondes, orné de deux billes de verre, et imbibé d’eau salée.
- Lorsque les femmes qui œuvraient dans l’usine assistèrent à la chute de la peluche, en levant les yeux elles découvrirent cette petite en larme, prostrée tout en haut malgré le froid et le vent. Elles allèrent la chercher, la firent descendre et tentèrent de la consoler, mais en vain… Au moins, elle fut ramenée chez sa mère saine et sauve.
- L’incident s’acheva sur une note joyeuse, soulagé comme on l’était du drame évité, mais pour Maus ce fut le début de la fin. Elle en était persuadée, le triolet s’était emporté contre elle, qui pourtant n’avait rien fait, à sa connaissance. Puis il avait, de colère sans doute, jeté cet objet auquel il tenait tant, et elle l’avait réduit en pièces, contre son gré certes, mais elle se savait responsable. Sa faute était criante, voire irréparable ; elle avait, je crois, peur d’avoir perdu son petit triolet à jamais.
- Le lendemain, il ne revint pas lui rendre visite. C’était certain désormais, il lui en voulait.
- Le surlendemain non plus, hélas. Maus maudit son propre corps, sa puissance aveugle et son incapacité à faire ce qu’il fallait, cantonné comme il l’était à faire ce qu’il devait.
- Et le soir suivant, alors que le triolet n’avait toujours pas reparu, l’espérance la quitta et Maus cessa de fonctionner. Totalement. En une fraction de seconde, chaque partie du gigantesque ensemble avait stoppé son mouvement propre.
- Cette interruption subite fit penser aux habitants à un défaut d’alimentation, ou à toute autre cause unique apte à provoquer une telle panne, mais malgré les investigations, nul ne put en trouver l’origine. Tout semblait fonctionner, tout était pour ainsi dire en parfait état, comme d’habitude d’ailleurs, et pourtant ce jour-là, Maus demeurait silencieuse. Des experts, des ingénieurs et des mécaniciens défilèrent à son chevet, mais rien n’y fit. Ils ne purent pas même recommander quelque réparation mineure, quelque remplacement de pièces, tant Maus semblait neuve, comme bâtie la veille. Cette panne resta un mystère, et on prévit à moyen terme de démanteler tout ou partie de la machine pour réutiliser ce qui pouvait l’être. Mais il s’avéra qu’un tel chantier, si colossal, pouvait attendre, car à cette époque on avait d’autres sujets de préoccupation plus pressants, et Maus fut laissée à l’abandon. Son corps devint le terrain de jeu d’une nature audacieuse, qui s’accapara bien vite l’espace. Il y a quelques années, jamais Maus n’aurait toléré cela, mais désormais elle s’en moquait. Elle n’avait même plus conscience de ce qui se passait à sa surface, tant son attention était tournée vers les tréfonds de son âme. Le triolet accaparait ses pensées, et bloquait toute autre chose.
- Des années plus tard enfin, après tant de temps passé à sonder les frontières de son esprit, elle retrouva les humains. Un groupe en effet était venu poser les bases du projet de sa destruction, et ils firent minutieusement le tour de ses recoins les plus secrets, cherchant par où commencer, ce qui pourrait être recyclé ailleurs, ce qui serait potentiellement complexe à mettre en œuvre. On ignore pourquoi, mais l’un des hommes, avant de partir, réenclencha l’alimentation de Maus, par curiosité, appâté comme il l’était par la légende de Maus la machine-usine, sans doute pour s’assurer que rien ne se passerait. Et à vrai dire, qu’aurait-il bien pu se passer ?
- Crois-le ou non, mais tous assistèrent, stupéfaits, au réveil de Maus, après sa si longue veille et malgré l’absence d’ouvriers pour la faire fonctionner. Comme si le temps et la rouille n’avaient eu prise sur elle, et au mépris de toutes les constatations qu’on avait pu faire, elle mit en branle, d’un seul coup et apparemment dotée d’une volonté propre, toute la chaîne de production qu’elle avait si brusquement interrompue auparavant.
- A ce bruit fracassant avait bercé leurs journées et qui leur avait manqué, nombre de riverains accoururent et se massèrent, en joie, dans la grande zone qui jadis accueillait les camions, non loin des tapis qui convoyaient les objets usinés jusqu’aux postes d’assemblages. Tous étaient curieux de savoir ce que Maus leur réservait, eux qui jamais n’avaient vraiment cru à sa mort. Lorsque finalement le vacarme cessa, un tapis roulant se mit en marche, et de la bouche de la géante émergea un magnifique, énorme ours en peluche...
- Je ne sais pas si son triolet reçut ce cadeau que Maus avait eu tant de mal à lui faire, ni s’ils purent se retrouver tous les deux.
- Mais au fond, je suis presque sûr que tel est le cas. Car tu sais, aujourd’hui encore, Maus, la machine vaste comme un village, continue de fonctionner, infatigable. Et de ses entrailles mystérieuses, dont personne ne détient vraiment le secret, ne sort depuis ces événements qu’une seule chose, et absolument rien d’autre : des peluches. Des peluches de toutes formes, tailles, couleurs, pour le plus grand bonheur des enfants de sa ville. »
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