Ivain

Jour 5 - Deer

Oct 7th, 2025 (edited)
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  1. Extrait des "Mémoires de Lord Thyst Atreus", ancêtre célèbre de la lignée des Rois Maudits.
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  4. Dans les contreforts d’un lointain massif montagneux se trouvait un bois perché au cœur d’un vallon encaissé. C’était un bois très sauvage et fort éloigné de toute civilisation, de petite taille en comparaison des immenses forêts nordiques, mais très dense et accidenté. Le terrain y était si impraticable et la faune locale si bien adaptée que personne ne s’y aventurait bien longtemps, aussi giboyeux soit-il.
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  6. Un jour, un riche seigneur d’Écosse, qui était un chasseur réputé, entendit parler de cette contrée et décida de s’y rendre avec quelques-uns de ses gens. Parvenus au pied des montagnes, ils écumèrent les villages à la recherche d’indications, mais personne ne semblait savoir où trouver le vallon.
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  8. Alors qu’ils allaient repartir, un homme leur rendit visite :
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  10. « Seigneur, j’ai cru comprendre que tu cherchais à aller jusqu’aux bois d’Ycthyon ? Ce sont les terres de chasse du dieu. Je veux bien t’y mener car tu es talentueux, mais tu devras respecter quelques règles. D’abord, laisse ici tes compagnons, tes armes, tes chiens. Il te faudra chasser comme le maître des lieux, en usant des seuls dons que la nature te fit. Ensuite, promet de consommer toute chair que tu auras abattue, car le dieu ne chasse jamais pour le loisir. Enfin, il se trouve là-bas un cerf plus beau et grand que nul autre, au pelage et aux bois exceptionnels. Tu ne manqueras pas de le reconnaître si tu le vois. Eh bien ce cerf, surtout n’y touche pas, il est la proie d’Ycthyon. »
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  12. Le seigneur accepta bien volontiers toutes ces conditions, et suivit son étrange guide qui, parvenu à destination, disparut sans un mot.
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  14. Mais le seigneur ne s’en émut guère, car il s’était déjà enfoncé dans les bois, qui en effet étaient superbes. Beaucoup d’eau, de roche, de végétation sans contraintes, aucun sol plat, pas un sentier. Il resta quelques jours, retrouvant avec bonheur la solitude et le frisson de la chasse à pied.
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  16. Le jour de son départ, il entendit le brame d’un cerf non loin, et hésita. Il savait qu’il aurait dû poursuivre sa route, mais la curiosité l’emporta. Juste un coup d’œil, ça ne pouvait pas faire de mal. Il finit par apercevoir l’animal, qui détala aussitôt. Il lui avait semblé être très imposant en effet, mais le seigneur n’avait pu correctement distinguer ses bois. Il hésita de nouveau, et finalement se mit à courir derrière la bête. Il voulait juste mieux l’observer – la proie d’un dieu, tout de même ! Ça n'était pas interdit.
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  18. Il courut ainsi pendant un jour et une nuit, allant jusqu’au bout de ses forces, incapable de s’arrêter. D’heure en heure il sentait qu’il prenait le dessus, et son excitation allait croissante. Lorsque finalement, éreinté, il trouva le cerf ahanant sur le flanc, presque mort de fatigue, le seigneur, en transe, se vit donner au cerf le coup fatal. Il avait triomphé ; triomphé d’un dieu.
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  20. Reprenant ses esprits et réalisant ce qu’il avait fait, son premier réflexe fut de fuir. La forêt lui semblait désormais menaçante et pleine de dangers. Il ne put néanmoins se résoudre à abandonner son trophée, et récupéra piteusement les bois de l’animal, inquiet comme sur le point d’être surpris à commettre un larcin.
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  22. En rejoignant finalement ses camarades qui commencèrent à le féliciter pour son exploit, il les rabroua sèchement et les menaça des pires ennuis s’ils révélaient à quiconque ce qui s’était passé. Et ils rentrèrent en Écosse, dans la plus grande discrétion.
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  24. C’est alors je crois que les cauchemars commencèrent. Le seigneur ne dormait plus, ne mangeait plus, se coupait de ses gens, de plus en plus réticent à gérer les affaires courantes de son domaine. Il passait la plupart du temps dans son cabinet privé, dont il gardait jalousement la clé. Certains visiteurs – qu’il laissait parfois attendre plusieurs heures – racontèrent l’avoir entendu, depuis le couloir, tenir des propos incohérents, s’être mis à hurler comme un dément, avant de finalement les accueillir en malpropres, méfiant et suspicieux.
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  26. Un jour que la porte était restée ouverte, je le jure, je vis le seigneur en conversation avec un étranger. C’était la nuit, et la lumière vacillante des bougies me le montra dos au mur, prostré sous les bois du cerf qu’il avait fait accrocher là, arc-bouté sur un fusil qu’il tendait sans conviction vers l’autre, dont je ne distinguai que le dos.
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  28. « … venu me punir, n’est-ce-pas ? Fais seulement un pas et je tire, tu m’entends ?! »
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  30. « Quel accueil… Regarde-toi, tu étais le premier des miens, et à présent tu n’es plus que l’ombre de toi-même, un souriceau effrayé au fond de son trou. »
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  32. « Menteur ! Recule, je te dis ! »
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  34. « Ne m’insulte pas. Je ne chasse plus les Hommes, cela fait bien longtemps que mon frère me l’a interdit, et je tiens toujours ma parole. Je ne te ferai aucun mal, je te dis. Je ne suis pas là pour toi, je suis juste venu rendre hommage à un vieil ami. »
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  36. « Je le savais… Jaloux que tu es… Eh bien récupère-le, ton ami, et efface à jamais des mémoires l’exploit de celui qui t’a surpassé, si tu en es capable ! »
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  38. « Ne sois pas ridicule. Jamais je ne nierai la réalité de tes hauts faits. Je ne te comprends pas... »
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  40. « Arrête de faire l’innocent, je vois bien ton petit jeu. Je sais bien que c’est toi qui me tourmente sans cesse depuis ce jour ! »
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  42. « Je n’ai pas ce pouvoir, homme, je te le jure. Tu m’as battu, je le reconnais. Mais ce faisant, tu m’a dérobé une proie. Ce qui t’arrive n’est après tout que l’ordre des choses : une proie, pour une proie. »
  43. En disant cela, l’inconnu se retourna vers moi et je croisai son regard jaune qui me transperça.
  44. Je m’en fus à toute jambes.
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  46. La semaine suivante, le seigneur fut retrouvé assassiné, d’une balle en plein cœur. On dit que son fils en avait eu assez de voir son nom tomber en telle déchéance, et qu’il avait préféré accélérer la succession en libérant son père de ses maux.
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  48. Il n’en est rien. J’en sais quelque chose, car je l’ai tué, j’ai tué mon père. Ni pour l’argent, ni pour l’honneur, ni pour le pouvoir. Je l’ai fait pour sauver ma vie... Une proie pour une proie. Il avait bien compris, le vieux, la sale bête aux abois. Les plus dangereuses, sentant la mort approcher, prêtes à tout pour une inspiration de plus. Je l’ai fait avant qu’il le fasse, mais je crois qu’Ycthyon n’est pas encore rassasié… Une proie pour une proie. Je les vois, tout autour, je les vois. Leurs yeux en fente leurs longues canines leurs mains griffues. Une proie pour une proie – combien de proies, déjà ? Ne chasse plus les Hommes. D’accord, d’accord, mais qui chasse les Hommes, alors ??
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