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- 4 En France, depuis plusieurs années, les pouvoirs publics tentent de limiter les comportements excessifs et dangereux sur les plateformes dédiées à la discussion en ligne, notamment celles utilisées par les adolescents et les jeunes adultes : cyberharcèlement, violence verbale, agression, expression d’opinions extrémistes, appels à la haine raciale, homophobie, sexisme, etc. Du même coup, la popularité de ces plateformes auprès des adolescents et des jeunes adultes soulève de nombreuses questions. Les échanges dans ces plateformes semblent en effet marqués par une préférence pour la violence verbale (de l’impolitesse au discours de haine), ce que confirment plusieurs études. Une limite de ces études est qu’elles reposent sur une conception normative de la violence verbale qui ne correspond pas nécessairement à celle des jeunes utilisateurs. Pour dépasser cette limite, cette étude explore la façon dont les jeunes perçoivent la violence et/ou l’agressivité verbales : quels types de messages considèrent-ils comme violents ? Que disent-ils de ces messages ? Quelles règles ou normes utilisent-ils pour les évaluer ? Autrement dit, qu’en est-il de la violence de ces discussions en ligne si l’on s’intéresse aux jugements des participants ? Plus précisément, cette étude porte sur la question de la violence dans la communication numérique, en analysant les modèles à partir desquels les participants jugent les messages et le rôle des commentaires métapragmatiques dans la construction de ces modèles (Haugh, 2010). Quelles caractéristiques ont les messages jugés polis ou impolis, violents ou amicaux, selon les participants aux discussions en ligne ?
- 5 En France, le forum de discussion JVC Blabla 18-25 ans, disponible sur le site jeuxvideo.com (JVC), est souvent présenté comme un espace de discussion à l’intérieur duquel les échanges sont impolis, violents, voire haineux. Ce forum semble être un espace où toutes les règles de politesse sont suspendues (Durand, 2017). En observant ce forum, nous avons considéré la situation comme plus complexe : les messages impolis, violents et même haineux (racistes, sexistes, homophobes) sont assez nombreux (10 % de la totalité des messages étudiés), mais certains d’entre eux font l’objet de rappels à l’ordre ou de commentaires métapragmatiques, soulignant leur caractère inapproprié. Ainsi, ce forum nous a intéressés pour mener une étude sur la violence verbale en ligne du point de vue des jeunes utilisateurs.
- 6 Ces analyses nous ont permis d’aborder les questions de recherche suivantes : quels standards et systèmes de valeurs sont discutés lorsque les utilisateurs jugent un message inapproprié ? Existe-t-il des règles locales de bonne communication sur ce forum ? Que se passe-t-il lorsque les messages de ce forum sont évalués hors contexte par des étudiants répondant à un questionnaire ?
- 7 Ces questions seront traitées dans cet article, qui combine l’analyse pragmatique du discours numérique (Herring et al., 2013 ; Watts, 2003) et la psychologie sociale du numérique (Wallace, 1999). Dans un premier temps, nous avons analysé un corpus de messages extraits des forums de JVC Blabla 18-25 ans en nous concentrant sur les rappels à l’ordre et les commentaires métapragmatiques produits par des utilisateurs en réaction à des messages qu’ils jugent inappropriés. En appliquant un principe d’interprétation dialogique, cette analyse permet d’identifier les comportements jugés appropriés ou inappropriés dans ce forum.
- 8 Dans un second temps, nous avons complété cette analyse par l’administration d’un questionnaire adressé à des jeunes du même âge que les utilisateurs de JVC Blabla 18-25 ans, en leur demandant d’évaluer certains messages issus du corpus.
- 9 L’objectif est d’étudier les différences de jugement concernant la violence des messages (de l’impolitesse au discours de haine) et l’impact de certaines variables (non identifiables dans le corpus dans lequel on ne peut pas trouver d’informations sur les auteurs des messages) sur ces jugements. Nous avons ainsi comparé les évaluations des jeunes selon qu’ils connaissent ou non le forum et selon leur genre.
- Cadre théorique
- Le problème de la violence en ligne
- 10 Depuis quelques années, chercheurs et institutions s’inquiètent de l’importance de la cyberviolence dans les espaces numériques de discussion pour les jeunes (réseaux sociaux, forums, etc.). Moqueries, menaces, insultes, propos diffamatoires, rumeurs, humiliations, etc. seraient monnaie courante dans ces espaces (Atifi et al., 2015 ; Anderson, 2018 ; Moor et al., 2010 ; Rowe, 2015).
- 11 Cette violence en ligne peut prendre différentes formes : bashing (dénigrement d’autrui), bullying (harcèlement), doxing (révélations de données personnelles), trolling (déclencher volontairement un conflit dans une discussion en ligne), flaming (insultes et violences verbales), slut-shaming (dénigrement sexiste), etc. (Guellouz et al., 2021).
- 12 En France, l’Assemblée nationale a adopté le 13 mai 2020 la loi dite Avia afin de lutter contre la violence et la haine en ligne. Cette loi prévoit que tout utilisateur ou toute utilisatrice d’internet se doit de signaler tout message illicite en raison de son caractère haineux auprès des plateformes numériques, qui devront alors le supprimer. Le problème posé par cette loi est la difficulté de définir sans ambiguïté un discours haineux, insultant, discriminant, ou violent. C’est une des raisons qui expliquent que le Conseil constitutionnel, dans sa décision du 18 juin 2020, a censuré certaines dispositions de la loi, ce qui a rendu très difficile sa mise en œuvre. Quelles limites entre un discours de haine, une critique violente ou une moquerie ? Ce qui est jugé simplement impoli, violent ou haineux dans un message l’est-il intrinsèquement ou dans un contexte socio-culturel ou numérique particulier (Lorenzi Bailly et Moïse, 2021) ?
- 13 Plusieurs études ont montré que l’internet est un terrain fertile pour l’émergence de la violence en ligne et de discours haineux (Guellouz et al., 2021). En particulier, la violence verbale et les discours de haine sont fréquents dans les discussions en ligne entre jeunes (Anderson, 2018 ; Alava, 2018 ; Blaya, 2019). Plusieurs facteurs explicatifs sont habituellement mis en avant. L’hypothèse selon laquelle l’anonymat sur internet produit une désinhibition et un comportement contre-normatif a été développée par Sproull et Kiesler (1986) et est encore défendue dans diverses études (par exemple, Hardaker, 2010). Postmes et al. (1999) ont contesté cet effet de désinhibition en ligne et ont proposé un modèle (le modèle SIDE – Social Identity model of Deindividuation Effects) qui prend en compte les caractéristiques de la situation de communication : par exemple l’anonymat de l’auteur ou de l’ensemble du groupe, et l’appartenance des participants des échanges au même groupe ou à des groupes différents. Postmes, Spears et Lea ont montré que les normes sociales sont généralement respectées et parfois même renforcées sur l’internet. Cela se traduit par un renforcement de la cohésion entre les membres de la communauté et de l’agressivité envers les membres de l’exogroupe (hors groupe).
- 14 La violence en ligne est aussi sans doute favorisée par le fait que les auteurs de messages violents se sentent protégés de toute sanction, soit parce que celles-ci sont effectivement rares (le blocage des utilisateurs est assez peu pratiqué) soit parce que les dispositifs juridiques sont peu adaptés. Ainsi, en France, le délit de cyberharcèlement, qui est sanctionné par le Code pénal depuis une loi de 2014, implique qu’il y ait un acte répété et/ou collectif.
- 15 Dans le champ de l’analyse pragmatique des discours, la violence des échanges en ligne est souvent traitée à travers la question de la politesse. Ainsi, plusieurs études récentes utilisent les théories de la politesse pour analyser l’hostilité et la violence dans des contextes de communication numérique (par exemple, Angouri et Tseliga, 2010 ; Graham, 2007 ; Kienpointner, 2018 ; Lorenzo-Dus et al., 2011 ; Sinkeviciute, 2018 ; Upadhyay, 2010). Ces études explorent différents médias numériques, du courriel électronique aux forums. Leurs résultats mettent en évidence l’interdépendance des aspects liés aux médias et aux utilisateurs et lient la question de la politesse des échanges aux caractéristiques des médias et aux phénomènes de construction identitaire et communautaire. Par exemple, Lorenzo-Dus et al. (2011) ont observé que les formes d’impolitesse sur YouTube présentent un certain degré de régularité, avec, par exemple, une préférence pour les stratégies d’impolitesse directe (« on-record » : menacer explicitement la face d’un interlocuteur, cf. Jobert, 2010) et particulièrement pour la stratégie visant à associer explicitement l’autre à un aspect négatif. Les manifestations de l’impolitesse sur YouTube sont, selon ces auteurs, similaires à celles trouvées dans d’autres contextes polylogaux en ligne et attestent de l’hostilité directe envers ceux qui n’appartiennent pas à la communauté.
- 16 Une limite de nombreuses études sur les comportements violents sur internet est qu’elles reposent sur une conception normative de la communication, qui suppose que la politesse et le ménagement des faces (Goffman, 1971) sont des comportements attendus dans les échanges interpersonnels (Brown et Levinson, 1987 ; Fraser, 1990). Pourtant, cette conception ne correspond pas forcément à celle des jeunes locuteurs. Ainsi, l’étude de Berthaud et Blaya (2015) montre que certains comportements que les chercheurs qualifient de cyberviolence sont considérés comme banals par des étudiants. Par exemple, les insultes sont souvent utilisées comme indices permettant de mesurer l’agressivité sur Internet (Berthaud et Blaya, 2015 ; Moor et al., 2010) alors qu’elles ne sont pas vraiment problématiques dans certains contextes : on sait bien que certaines insultes peuvent être utilisées pour marquer une proximité sociale entre les membres d’un groupe (Labov, 1972a ; Lagorgette et Larrivée 2004). Pour dépasser cette limite, notre étude explore la façon dont les jeunes perçoivent la violence verbale en ligne.
- Violence verbale, impolitesse et discours de haine
- Violence verbale
- 17 D’un point de vue théorique, analyser les phénomènes de violence verbale en ligne amène à les inscrire dans une catégorie qui intègre à la fois les manifestations d’impolitesse et les discours de haine. Ainsi, le concept général que nous retenons dans notre étude est celui de violence verbale qui est le seul à avoir fait l’objet de travaux descriptifs et définitoires dans le champ de l’analyse des discours. Néanmoins, la violence verbale n’est pas toujours un cadre suffisant pour rendre compte de tous les phénomènes de haine puisque comme l’indiquent Baider et Constantinou (2019), le discours de haine peut être masqué, « codé » et ne pas s’accompagner de violence verbale directe ou explicite.
- 18 Quelles relations peut-on alors établir entre violence verbale, impolitesse et discours de haine ?
- 19 À partir du modèle élaboré par Fracchiolla et al. (2013), la violence verbale peut être définie comme une montée en tension qui se décline à travers des déclencheurs de conflits et la succession de différentes étapes dans la montée en tension (incompréhension, négociation, évitement, renchérissement, renforcement, etc.). Cette violence verbale se traduira par certains marqueurs discursifs (des durcisseurs, des effets syntaxiques, des choix lexicaux, etc.) et par la production d’actes de langage dépréciatifs (harcèlement, mépris, menace, condamnation, insulte, etc.).
- 20 Trois types de violence verbale peuvent être distingués (Moïse, 2012) : la violence verbale « fulgurante » et brutale, dont la finalité est agressive et qui, de manière prototypique, correspond à une situation de dispute. La violence verbale polémique est un deuxième type, qui correspond plutôt à une forme d’argumentation violente. Enfin, la violence verbale peut être détournée ou indirecte lorsque les échanges sont consensuels ou coopératifs mais de manière feinte ou ambiguë. Par exemple, les échanges marqués par l’ironie peuvent correspondre à cette forme de violence verbale. Les manifestations discursives de la violence verbale sont assez diverses : la production d’actes de langage menaçants, comme l’expression de désaccord, le dénigrement, la menace, l’insulte, etc. Certains faits de langue contribuent aussi à la violence verbale, comme la vulgarité, certains termes d’adresse et certains mots du discours (comme « voilà » ou « OK »), par exemple.
- 21 Enfin, la violence verbale est un mécanisme interactionnel qui suit une dynamique en trois étapes (Moïse, 2006). On observe dans un premier temps une situation de violence potentielle, liée aux personnalités des interactants, au contexte, ou au sujet de discussion par exemple. Dans une deuxième étape, la violence verbale est amorcée par la production de harcèlement, d’insulte, d’agressivité, d’impolitesse, etc. Dans une troisième étape, la montée en tension peut être évitée lorsqu’un participant négocie, cherche un accord ou, plus simplement, ne réagit pas à l’amorce. La violence peut être aussi alimentée lorsque la réaction d’un participant contribue à sa cristallisation : par son comportement, B valide la violence de A et participe à la montée en tension.
- 22 À la différence de la violence verbale en face à face, la violence verbale en ligne (la cyberviolence) présente des spécificités propres à la communication numérique : une dissémination large et rapide, son caractère incessant, et la difficulté d’identifier ses auteurs (Guellouz et al., 2021).
- Impolitesse
- 23 On peut considérer qu’un message est violent lorsqu’il est simplement impoli et, ainsi, que l’impolitesse peut être liée à la violence verbale. Bousfield (2008, p. 72) définit l’impolitesse comme la production d’actes de langage menaçants pour la face (Brown et Levinson, 1987) intentionnellement conflictuels. Il s’agit d’actes menaçants qui ne sont pas atténués, dans un contexte où une atténuation est requise, et/ou qui constituent une agression délibérée. Dans ce dernier cas, la menace est amplifiée pour en quelque sorte augmenter les dommages infligés (Bousfield, 2008, p. 72). On peut distinguer l’impolitesse intentionnelle et l’impolitesse accidentelle lorsqu’un énoncé produit par A est jugé impoli par B sans que ce ne soit l’intention de A.
- 24 L’impolitesse est un phénomène que l’on associera à la violence verbale que ce soit sous ses formes modérées (par exemple, la moquerie) ou plus brutales (comme l’injure). On considère donc que l’impolitesse et le discours de haine sont deux formes particulières de violence verbale qui se distinguent par les procédés, les cibles, et le format de réception (le discours de haine peut viser un tiers alors que l’impolitesse vise le destinataire du message).
- 25 Dans une perspective de recherche, l’impolitesse peut aussi être associée au discours de haine. Ainsi, Culpeper (2021, p. 10), en s’appuyant sur l’analyse des conceptions des acteurs, suggère que le discours de haine pourrait se rapprocher d’une forme d’impolitesse extrême.
- Discours de haine
- 26 De son côté, le discours de haine constitue une forme extrême de violence verbale qui a une dimension idéologique dans la mesure où il se rattache à des représentations et orientations politiques, à des rapports de domination ou de discrimination. Une définition est proposée par le Conseil des ministres du Conseil de l’Europe (Lorenzi Bailly et Moïse, 2021) : on parle de discours de haine pour désigner toutes formes d’expression qui propagent, incitent à, promeuvent ou justifient divers types de haine : le racisme, l’antisémitisme, le négationnisme, le révisionnisme, l’apologie des crimes de guerre, de la violence ou du terrorisme, la haine religieuse, sexiste, ou homophobe.
- 27 D’un point de vue juridique, le lien entre violence verbale et discours de haine est établi par le Conseil de l’Europe (Gomes, 2019, p. 25) pour lequel le discours de haine est la catégorie générique.
- 28 Bien que la notion de discours de haine soit utilisée dans des textes juridiques ou politiques, il n’y a pas de définition consensuelle, dans les travaux de recherche en pragmatique ou en analyse de discours, sur ce que comprend un discours de haine (hate speech en anglais) (Assimakopoulos et al., 2017 ; Culpeper, 2021). Un certain nombre de travaux mobilisent les notions de violence verbale, d’insulte, d’impolitesse pour étudier les phénomènes discursifs des discours de haine (voir Baider et Constantinou, 2019). Ainsi, pour Lorenzi Bailly et Moïse (2021, p. 12), le discours de haine peut être analysé comme une forme particulière de violence verbale, qui répond à trois conditions spécifiques : sa dimension émotionnelle, la présence de marqueurs de négation de l’altérité et des actes de condamnation.
- Qu’est-ce qu’un message violent ? L’importance des commentaires métapragmatiques
- 29 Notre question de recherche peut être formulée ainsi : dans le forum JVC Blabla 18-25 ans, qu’est-ce qu’un message violent ? Cette question rejoint en fait une question centrale pour les chercheurs travaillant sur la politesse : qu’est-ce qu’un message poli/impoli ?
- 30 Deux approches peuvent être distinguées dans ces recherches. Dans la première approche, que l’on peut qualifier de théorique, un message poli ou impoli est défini selon des critères fondés sur une théorie de la politesse et/ou un ensemble de conventions. Cette approche est notamment représentée par Leech (1983), Brown et Levinson (1987) et, plus récemment, Culpeper (1996). Ainsi, on parle de politesse inhérente ou absolue pour désigner la politesse associée aux actes de langage, quel que soit le contexte de leur production. Cette politesse n’est plus seulement sociale mais aussi linguistique. Selon Leech (1983, p. 83), certaines illocutions (par exemple, les ordres) sont intrinsèquement impolies, et d’autres (par exemple, les compliments) sont intrinsèquement polies. De même, Brown et Levinson, partant du modèle du ménagement des faces issu des travaux de Goffman (1967), considèrent que certains types d’actes de langage menacent intrinsèquement la face (1987, p. 65). Culpeper a élargi cette perspective et a parlé d’impolitesse inhérente pour définir des actes qui ne peuvent pas être complètement atténués (1996, p. 352). Pour notre étude, on peut élargir cette question et s’interroger sur la caractère intrinsèquement violent ou haineux d’un message.
- 31 Selon la seconde approche (défendue par Locher et Watts, 2005 ou Haugh, 2010), un message est impoli lorsqu’il est jugé impoli par ses destinataires, qui peuvent produire en retour des réactions évaluatives explicites, même si cela se produit peu fréquemment. On qualifie cette approche d’approche discursive ; on pourrait parler plus justement d’une approche dialogique ou interactionnelle. Dans cette approche interactionnelle, les analystes considèrent qu’un message est impoli lorsqu’il suscite une réaction, qui n’est pas nécessairement une évaluation explicite, qui montre qu’il a été interprété comme tel par le destinataire. Par exemple, en s’inscrivant dans cette approche, Haugh (2010) observe une grande variabilité dans les évaluations en ligne (forum et blogs) d’un courriel supposément impoli (à partir d’un exemple authentique rapporté dans les médias : un courriel agressif envoyé par un enseignant à un étudiant). Dans les discussions en ligne analysées par Haugh, les évaluations d’un tel message suscitent des désaccords et des négociations sur ce qui est poli ou impoli. Pour notre étude, on adoptera cette approche et analysera la manière dont certains messages sont considérés comme appropriés ou non.
- 32 Pour prendre en compte cette acceptabilité sociale des messages, Watts (1989) a proposé le concept de comportement approprié (« politic behaviour » que Watts définit lui-même comme « appropriate behaviour », cf. Jobert, 2010) par opposition au comportement « poli ». Il le définit comme un comportement neutre, qui échappe à l’opposition poli/impoli, qui est déterminé socialement et culturellement et orienté vers le but d’établir et/ou de maintenir dans un état d’équilibre les relations personnelles entre les individus d’un groupe social (Watts, 2003, p. 135). Ce comportement approprié dépend de ce que les gens perçoivent comme acceptable ou non dans une situation sociale spécifique. Il peut comprendre des comportements ou des messages qui pourraient être par ailleurs jugées polis, impolis ou même violents. Ainsi, Watts (2003) donne l’exemple d’une interview politique télévisée dans laquelle des comportements que l’on peut juger impolis (d’un point de vue théorique) sont appropriés dans ce contexte.
- 33 Cette seconde approche accorde une grande importance à l’analyse des commentaires métapragmatiques, c’est-à-dire aux énoncés qui ne concernent pas le sujet de discussion mais commentent l’acte de communication lui-même (Tanskanen, 2007, p. 88), par exemple des énoncés portant sur l’acceptabilité des messages produits en ligne et sur leur évaluation.
- 34 Quelques études se concentrent spécifiquement sur les commentaires métapragmatiques sur la politesse/l’impolitesse dans les discussions en ligne. Tanskanen (2007) a observé que les participants à une interaction en ligne asynchrone produisent des énoncés métapragmatiques pour évaluer la pertinence du comportement communicatif. Le plus souvent, les participants commentent leur propre contribution et, plus occasionnellement, la contribution des autres. De même, Husson (2014) ou Guellouz et al., (2021) soulignent l’importance du métadiscours au sujet de la violence, de sa définition et de son acceptabilité dans les discussions en ligne (ce que l’analyse de notre corpus ne confirme pas).
- 35 Par exemple, Dynel et Poppi (2019) ont analysé l’activité en ligne de « RoastMe » sur la plateforme Reddit : des gens postent des photos d’eux en ligne pour que d’autres utilisateurs les « insultent ». Dans leur étude, ils rapprochent cette activité des insultes rituelles et comparent les évaluations métapragmatiques de cette activité par des membres de la communauté et par des personnes extérieures à la communauté. Les résultats montrent que les membres de la communauté perçoivent « RoastMe » comme une activité humoristique bienveillante et anodine, mais que des observateurs extérieurs la perçoivent comme potentiellement nuisible et/ou offensante (Dynel, 2021).
- 36 Notre étude aborde ce type de question et s’apparente aux travaux de Kleinke et Bös (2015), qui se sont intéressés précisément aux commentaires métapragmatiques produits par les utilisateurs d’un forum. À travers une analyse comparative des forums de discussion en anglais et en allemand, Kleinke et Bös (2015) montrent que les participants utilisent l’impolitesse envers l’exogroupe comme un moyen de construction de l’endogroupe et analysent la manière dont cette impolitesse est négociée à travers des commentaires métapragmatiques. Les résultats montrent que les membres de chaque forum ont développé leur style d’interaction et peuvent être considérés comme constituant deux communautés de pratique distinctes.
- Corpus
- 37 Le corpus est constitué de messages extraits du forum JVC Blabla 18–25 ans proposé sur le site jeuxvideo.com [1]
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- Le forum est accessible à l’adresse suivante :…. Jeuxvideo.com est un site français spécialisé dans le jeu vidéo depuis 1997, avec en moyenne 6,2 millions de visiteurs uniques par mois. Ce site héberge également des forums à très fort trafic, souvent décrits comme les plus actifs de France, et qui sont les rubriques les plus consultées du site. Certains de ces forums sont des forums généralistes, non liés aux jeux vidéo mais plutôt en fonction des intérêts de ses visiteurs ou de leurs tranches d’âge.
- 38Blabla 18-25 ans est une section du forum dans laquelle les participants ont, en théorie, le droit de parler de tout ce qui les intéresse et qui ne concerne pas les jeux vidéo. Ce forum totalise en moyenne 40 millions de pages vues et 3,5 millions de messages postés par mois.
- 39 Malgré le travail des modérateurs, ce forum se caractérise par la présence de nombreux messages haineux (racistes, homophones, sexistes, islamophobes, etc.), qui ne donnent pas nécessairement lieu à des rappels à l’ordre (Gauducheau et Marcoccia, 2021). Ce forum a fait l’objet de diverses polémiques ces dernières années en raison de la présence de nombreux messages violents, sexistes, extrémistes, et des appels au harcèlement. Il est souvent comparé au forum nord-américain 4-chan et décrit comme « la poubelle de l’internet » (Libération, novembre 2017). Le site web Numérama titre en 2017 : « le 18-25 est tout ce qu’il y a de pire sur le web français ».
- 40 En 2017, le forum se fait particulièrement remarquer en raison du harcèlement de certains membres et du ciblage des féministes : un utilisateur a ainsi été condamné en 2020 pour avoir menacé de viol la journaliste Nadia Daam dans un message posté sur le forum en 2017. Le groupe Webedia, propriétaire du site, a réagi en appliquant une censure massive des sujets par mots clés et en durcissant la modération. Lorsqu’un utilisateur souhaite poster un message, le système l’invite à « rester poli en toutes circonstances ». Ce forum est donc modéré et ses utilisateurs sont invités à respecter une charte qui rappelle les articles de la loi française et les règles de conduite. Les messages interdits sont pédopornographiques, racistes, xénophobes, révisionnistes, faisant l’apologie de crimes de guerre, discriminants, injurieux, violents, menaçants, choquants, diffamatoires, etc. Mais la modération reste peu efficace (les utilisateurs la contournent en « cryptant » leurs messages, par exemple écrire « les noix et les arbres » pour signifier « les noirs et les arabes ») et le forum contient toujours de nombreux messages agressifs.
- 41 Dans l’échantillon que nous analysons, 10 % des messages semblent inappropriés (impolis, violents, racistes, etc.) alors même qu’une modération a été mise en place. Deux hypothèses peuvent être proposées : la modération ne fonctionne pas bien et laisse passer de nombreux messages, ou bien la modération fonctionne assez bien et, avant qu’elle ne s’applique, le forum contient potentiellement davantage de messages inappropriés.
- 42 Le corpus a été constitué en mai 2019. Il comprend 1000 messages correspondant aux 40 premiers messages de 25 thèmes (ou fils de discussion) choisis pour leur diversité. Par exemple, les sujets traitent de l’incendie de Notre-Dame de Paris, de l’incompétence des médecins en France, de la possibilité de télécharger un jeu vidéo gratuit, d’un débat sur l’importance du mérite dans le système scolaire, des demandes de diagnostics après une morsure de chat, des commentaires en direct sur une émission de télé, etc. (voir annexe).
- Méthodologie
- Une approche en deux temps
- 43 L’étude a été menée en deux étapes. Dans un premier temps, nous avons mené une analyse des messages du corpus, s’inscrivant dans le cadre méthodologique de l’analyse de la communication numérique écrite (Marcoccia, 2016), en particulier dans le champ de l’analyse pragmatique des discours numériques (Herring et al., 2013) et des études portant spécifiquement sur l’impolitesse dans la communication numérique (Locher, 2010). L’objectif de cette analyse est d’identifier les types de messages qui suscitent des commentaires métapragmatiques portant sur leur caractère inapproprié, et les normes de communication qui peuvent être déduites de ces commentaires. Lorsqu’un message fait l’objet d’un commentaire métapragmatique qui le signale comme inapproprié, quelle norme de communication sert explicitement ou implicitement de référence ?
- 44 Dans un second temps, nous avons complété cette analyse de corpus par une étude s’inscrivant dans le champ de la psychologie sociale (Holtgraves, 2005). Nous avons soumis un échantillon de messages de notre corpus à des jeunes étudiants et leur avons demandé d’évaluer ces messages à l’aide d’un questionnaire. Cela nous a permis d’étudier la manière dont l’évaluation du message (comme choquant, sympa, etc.) peut être corrélée à certaines variables contextuelles (le genre des étudiants, leur connaissance du forum).
- Méthodologie d’analyse des messages
- 45 L’analyse des messages de notre corpus a été divisée en deux sous-phases. Premièrement, les 1000 messages ont été divisés en trois catégories : les messages potentiellement violents, qui sont « intrinsèquement impolis, violents ou haineux », et qui, dans le cadre de la théorie de la politesse, constituent en théorie des « actes menaçants » (« FTA : Face-Threatening Acts », voir Brown et Levinson, 1987), potentiellement (ou intrinsèquement) amicaux, car ils constituent dans la théorie de la politesse des « actes flatteurs » (« FFA : Face-Flattering Acts », qui valorisent l’interlocuteur, voir Kerbrat-Orecchioni, 1992), et neutres, qui ne sont ni FTA ni FFA (tableau 1).
- Tableau 1. Analyse du corpus
- Messages potentiellement violents (FTA) Messages potentiellement amicaux (FFA) Messages neutres (ni FTA ni FFA)
- Types d’énoncés Expressions violentes de désaccord ou de critique, insultes, dénigrement, appellations inappropriées, propos condescendants, menaces, vulgarité Compliments, remerciements, expressions d’accord Discussions « neutres », blagues, humour, rituels propres au forum JVCBlabla 18-25 ans, jeux
- Exemples (1) Faut vraiment être un sacré débile pour baiser une meuf inconnue sans se protéger
- (2) [A présente un jeu qu’il/elle a créé]
- B: c 2 la merd [A présente une bande dessinée qu’il/elle a créée]
- (1) B: Ça a l’air super !
- (2) C: Tu dessines trop bien, omg (1) C’est poignant / [emoji dubitatif]
- (2) J’y fus
- (3) First page
- 46 Pour considérer un message comme potentiellement violent, nous avons utilisé les critères employés par Culpeper (2010) pour définir les formules d’impolitesse conventionnelles, combinés aux marqueurs de violence verbale décrits par Fracchiolla et al. (2013). Il s’agit de messages menaçants, tels que des expressions violentes de désaccord ou de critique, des insultes, du dénigrement, des désignations inappropriées, des remarques condescendantes, des menaces et des formes de vulgarité. Ce sont des messages qui violent un ou plusieurs de ces trois modèles de politesse : la norme sociale, les maximes conversationnelles et le principe de ménagement des faces (la « figuration ») (Bousfield, 2008, p. 44).
- 47 Les messages potentiellement amicaux étaient essentiellement des compliments, des remerciements et des expressions d’accord.
- 48 Les messages neutres étaient assez variés : des discussions sans expression de désaccord, des blagues (ciblant une personnalité et non pas un interlocuteur), de nombreux énoncés d’humour, et surtout, un nombre considérable d’actes rituels propres à ce forum, comme « J’y fus », « First page » (lorsqu’un utilisateur veut indiquer qu’il est le plus rapide à répondre après l’introduction d’un sujet), des messages incluant des photos de « El Risitas », le mème emblématique de JVC Blabla 18-25 ans, et des jeux.
- 49 Par la suite, en suivant une approche interactionnelle, nous avons identifié des messages contenant des commentaires métapragmatiques et des rappels à l’ordre par lesquels un utilisateur évalue un message, explicitement ou implicitement, comme inapproprié par rapport à une norme de communication qui n’a pas été respectée. La méthodologie utilisée ici fait référence au principe d’interprétation dialogique défini par Moeschler et Reboul (1985) et inspiré par Schegloff et Sacks (1973) : c’est par le message réactif qu’il produit au sein d’une paire adjacente que L2 indique à L1, et indirectement à d’autres récepteurs éventuels du message, la façon dont il a compris le message initiatif (la première partie de la paire).
- 50 Par conséquent, notre objectif est d’analyser les commentaires que produit L2 au sujet des messages de L1 auxquels il réagit, et ainsi, de voir s’il considère ces messages impolis et, précisément, d’identifier les règles qui semblent avoir été violées aux yeux de L2.
- 51 On peut qualifier ces processus discursifs de commentaires métacommunicatifs car ils comportent une objectivation de l’activité verbale et interactionnelle et renvoient au bon déroulement de l’interaction (Gaulmyn, 1987). Précisément, ce sont des commentaires métapragmatiques car les participants à la discussion les produisent pour intervenir dans le discours en cours (Hübler et Bublitz, 2007, p. 1) et qu’ils se réfèrent aux processus de gestion du discours, en particulier la mise en œuvre du domaine de compétence des locuteurs qui reflète les jugements d’adéquation sur son propre comportement communicatif et sur celui des autres (Caffi, 1994, p. 2464). Parfois, un locuteur peut produire un commentaire métapragmatique sur sa production verbale (par exemple, lorsqu’il produit une « réparation » ou s’excuse pour une mauvaise formulation). Le commentaire est un rappel à l’ordre lorsque L2 accuse L1 d’avoir produit un message inapproprié, avec ou sans référence à la règle violée.
- 52 On doit noter que, parfois, les utilisateurs du forum connaissent les règles de modération et peuvent produire des rappels à l’ordre non pas pour exprimer leur condamnation d’un message mais pour signaler à son auteur qu’il risque d’être banni du forum.
- Méthode pour le questionnaire
- 53 Nous avons soumis un échantillon de messages de notre corpus à des jeunes étudiants du même âge que les utilisateurs de JVC Blabla 18-25 ans pour leur demander une évaluation des messages.
- 54 Les messages évalués étaient six messages violents qui avaient déclenché des rappels à l’ordre dans le forum, et six autres messages violents sans réaction particulière dans le forum.
- 55 Soixante-six étudiants, âgés de 18 à 22 ans, d’une université française, ont été recrutés comme participants volontaires à l’étude. Ils ont été invités à lire de courts échanges extraits du corpus et à donner leur avis sur le dernier message posté dans l’échange. En particulier, ils devaient décrire leur réaction au message et écrire un commentaire par lequel ils expliquaient cette réaction : pourquoi jugeaient-ils le message approprié ou inapproprié ? Ils étaient également invités à déclarer leur genre (garçon, fille ou neutre), indiquer s’ils connaissaient le forum JVC Blabla 18-25 ans et s’ils y avaient déjà posté des messages. Le tableau 2 montre que près de la moitié du nombre total de jeunes femmes participantes et la quasi-totalité des jeunes hommes connaissent le forum.
- Tableau 2. Participants au questionnaire
- Connaissent le forum Ne connaissent pas le forum Ont déjà posté des messages dans ce forum
- Fille 11 10
- Garçon 40 3 1
- Neutre 1
- 56 Nous n’avons pas analysé les évaluations pour les cas où le nombre de participants était trop faible. C’est-à-dire le cas d’un étudiant se déclarant « neutre » (ni uniquement fille ni uniquement garçon), de trois participants masculins qui ne connaissent pas le forum, et d’un participant masculin qui y a déjà posté des messages.
- Résultats
- Résultats de l’analyse des messages
- 57 Cette partie est consacrée à l’analyse des messages produits dans le forum et des réactions suscitées par ces messages. Premièrement, nous évaluerons le nombre de messages intrinsèquement (ou potentiellement) violents ou amicaux. Dans un second temps, nous distinguerons les messages potentiellement violents qui ne suscitent aucune réaction de ceux qui suscitent des rappels à l’ordre. L’analyse des messages provoquant des rappels à l’ordre nous permettra ensuite d’identifier les règles de communication qui semblent importantes pour les utilisateurs de JVC Blabla 18-25 ans.
- Distribution des types de messages
- 58 Les messages neutres sont très fréquents dans le corpus (862/86,2 %). On trouve 102 messages potentiellement violents (10,2 %) et 36 messages potentiellement amicaux (3,6 %).
- 59 Peu de rappels à l’ordre ont été trouvés dans le corpus : 15 pour les 102 messages potentiellement violents ; 4 pour les messages considérés comme neutres (dans ces cas, les rappels à l’ordre ne portent pas sur leur violence mais sur d’autres normes de communication) ; et 0 pour les messages potentiellement amicaux, indiquant qu’ils sont effectivement considérés comme non problématiques.
- Messages violents sans rappel à l’ordre
- 60 Il faut noter que, dans notre corpus, de nombreux messages violents ou simplement impolis ne suscitent aucun rappel à l’ordre. Il s’agit pourtant de messages apparemment inappropriés, qui violent parfois la charte du forum. Ce sont des messages qui contiennent, entre autres, des critiques sans atténuation, des émojis signifiant une réaction négative, du langage vulgaire, du dénigrement ou des insultes homophobes (Exemples 1, 2, 3) [2]
- [2]
- Les exemples sont des courts extraits de messages, reproduits….
- 61
- (1) À quel moment tu as pensé qu’on en aurait quelque chose à branler bordel
- (2) [A explique qu’il a été mordu par son chat].
- B : Grosse pédale l’auteur
- (3) [A poste une vidéo d’une chanson qu’il a composée]
- B : Pas fan du tout [emoji dubitatif]
- 62 Comment analyser l’absence de rappels à l’ordre ? Trois réponses peuvent être apportées. Cette absence n’indique rien sur la manière dont les messages ont été perçus : on peut être choqué par un message et ne pas y réagir. Ne pas répondre pourrait être un moyen de faire face à l’agressivité. Généralement, une des règles sur les forums (une règle implicite, qui fait partie des usages des utilisateurs du forum) est de « ne jamais nourrir le troll » (c’est-à-dire ne pas répondre aux provocations, principe souvent adopté par les jeunes internautes, voir Blaya, 2019, p. 184). Néanmoins, si l’on respecte le principe d’interprétation dialogique (Moeschler et Reboul, 1985 ; Schegloff et Sacks, 1973), on doit admettre que ces messages n’ont pas été interprétés comme violents. Pour être plus précis, on ne peut connaître véritablement le sentiment que le message a suscité chez son destinataire, mais lorsque ce dernier ne produit aucun message, on doit admettre qu’il juge inutile de rendre manifeste cette réaction. D’un point de vue purement empirique, l’absence de réaction visible tient lieu d’absence de réaction, jusqu’à preuve du contraire. Ainsi, nos exemples montrent que les messages vulgaires, homophobes ou très critiques ne sont pas considérés comme violents par les utilisateurs de JVC Blabla 18-25 ans ou qu’en tout état de cause, aucun de ces utilisateurs n’a jugé nécessaire de produire un rappel à l’ordre.
- Analyse des commentaires métapragmatiques portant sur les messages violents
- 63 Le plus souvent les messages violents ne suscitent pas de rappels à l’ordre, mais c’est néanmoins ce type de messages qui suscite le plus de commentaires métapragmatiques (par rapport aux messages neutres et conviviaux). Ces commentaires métapragmatiques se réfèrent explicitement ou non à diverses normes de communication.
- 64 De manière prévisible, la plupart des commentaires font référence au caractère agressif et violent des messages (Exemples 4/5), à leur valeur insultante (Exemple 6), ou à leur dimension « rageuse » (Exemple 7).
- 65
- (4) Tu m’agresse direct par rapport à ça
- (5) Tu es le seul à rager ici, la preuve t’es agressif dès ton premier post [emoji triste]
- (6) À part des insultes et des sarcasmes « gneugneu collabo » « gneugneu menteurs » j’ai pas vu beaucoup d’arguments (arguments scientifiques je parle hein, pas des arguments de comptoir de bistrot)
- (7) Ce rageux
- 66 Un participant répond à un message vulgaire (exemple 8) par un « signal gouv », c’est-à-dire en demandant aux modérateurs du site de signaler l’auteur du message à la plateforme PHAROS, la Plateforme d’Harmonisation, d’Analyse, de Recoupement et d’Orientation des Signalements créé en 2009 par le Gouvernement français pour signaler des contenus et comportements en ligne illicites. Dans notre corpus, ce signalement a peut-être une dimension humoristique.
- 67
- (8) Sauf qu’on s’en bat les couilles igo
- Message de réaction : signal gouv
- 68 De plus, le sarcasme est condamné dans deux messages, comme dans l’exemple 9.
- 69
- (9) À part des insultes et des sarcasmes […] j’ai pas vu beaucoup d’arguments
- 70 Enfin, nous avons trouvé une sorte de règle générale : « il faut rester modéré ». Par exemple, un utilisateur demande à l’auteur d’un message agressif de faire preuve de retenue, de ne pas s’emporter (exemples 10, 11 et 12).
- 71
- (10) Non calme-toi…
- (11) Mais enfin faites preuve de retenu ma parole
- (12) Calme-toi khey, fais ta muscu dans ton coin mon grand [emoji qui rit]
- 72 Par ailleurs, les commentaires sur les messages jugés inappropriés peuvent dépasser la question de la violence et de l’impolitesse et faire référence à d’autres types de comportements communicatifs inappropriés, tels que l’arrogance, la puérilité et le racisme. Par exemple, quelques rappels à l’ordre portent sur la condescendance des auteurs de certains messages : certains d’entre eux sont critiqués car leurs messages les font passer pour des personnes hautaines et arrogantes. Ces rappels à l’ordre (exemples 14, 15, 16) reposent sur une sorte d’idéal égalitaire, selon lequel se croire supérieur est une attitude aussi condamnable qu’être agressif.
- 73
- (14) Et épargnes ton arrogance, j’ai jamais fumé de ma vie…
- (15) Tu ne sais pas ce qui s’est passé comme chacun d’entre nous alors tu gardes tes airs hautains pour toi même.
- (16) Mais même dans ce genre de topic, il y a des types pour encore étaler leurs condescendances.
- 74 De même, certains messages font l’objet de commentaires dénonçant leur ton « puéril » (exemple 17). Ainsi, nous pouvons identifier une norme de communication implicite qui correspond à une sorte d’idéal de maturité. Cet idéal est assez cohérent : sur JVC Blabla 18-25 ans, l’un des rituels consiste à tenter d’expulser les utilisateurs qui paraissent ne pas avoir 18 ans (on les appelle les « pyjs », en référence aux pyjamas qu’ils sont supposés porter pour dormir...).
- 75
- (17) c’est des pyjs
- 76 Enfin, quelques rappels à l’ordre en réaction à des messages violents portent sur le contenu illégal ou politiquement inacceptable de ces messages. Par exemple (exemple 18), l’auteur d’un message possiblement raciste est traité de « chofa » (facho en verlan), tandis que celui d’un message disant qu’il n’accorde pas d’importance à l’attentat terroriste contre le journal Charlie Hebdo est menacé par un « signal gouv » (peut-être ironique) (exemple 8, voir plus haut).
- 77
- (18) No rage le chofa
- 78 Il faut noter que, sur ce forum, de nombreux messages sont racistes ; ils sont formulés de telle sorte qu’ils échappent à la surveillance de la modération automatique et à l’interdiction du modérateur. Par exemple, lorsqu’une personne issue de l’immigration est mentionnée dans un message, elle est très souvent désignée par « chance », terme plus ou moins crypté, détournement ironique du slogan tiré du titre de l’ouvrage publié en 1984 par Bernard Stasi : « l’immigration : une chance pour la France ».
- Analyse des commentaires métapragmatiques portant sur des messages potentiellement neutres
- 79 On trouve dans notre corpus quelques rappels à l’ordre en réaction à des messages qui sont pourtant potentiellement neutres. L’analyse de ces commentaires métapragmatiques nous a permis de mettre en évidence deux autres normes de communication, assez inattendues sur ce forum : le respect des maximes de quantité et de qualité (Grice, 1975) et le respect d’un principe de plaisir.
- 80 Tout d’abord, certains commentaires font référence à la quantité et à la qualité des informations transmises dans les messages. Concernant la quantité (selon Grice, la maxime de quantité suppose que le locuteur donne la quantité d’informations utile à l’allocutaire), il faut qu’un message soit informatif et non pas formulé pour ne rien dire. (Exemple 19).
- 81
- (19) Dans le genre, ‘je parle pour rien dire’, tu imposes ton style
- 82 Concernant la qualité (« Ne dites pas ce que vous savez faux ou pour quoi vous manquez de preuves » selon Grice), les utilisateurs attendent de l’auteur qu’il soit suffisamment compétent (exemple 20) qu’il présente des arguments (exemple 21) et qu’il cite ses sources (exemple 22).
- 83
- (20) Perso je n’y connais rien donc j’ai l’honnêteté de m’abstenir de toute affirmation
- (21) J’ai pas vu beaucoup d’arguments
- (22) Source ?
- 84 Enfin, un principe de plaisir est implicitement invoqué : il faut envoyer des messages intéressants, qui ne soient pas ennuyeux à lire (exemple 23).
- 85
- (23) Mon dieu que tu es chiant, toi [photo d’une personne affligée]
- 86 En bref, certains messages potentiellement violents, impolis ou haineux ne suscitent aucun rappel à l’ordre et semblent faire partie des usages acceptables dans le forum : être vulgaire, critiquer les autres participants, et utiliser des insultes homophobes. Par ailleurs, certains participants aux discussions du forum JVC Blabla 18-25 ans produisent des commentaires métapragmatiques faisant référence à des principes généraux, des normes et des maximes du type de celles décrites par Grice (1975), ce qui est généralement une fonction essentielle des énoncés métapragmatiques (Hübler et Bublitz, 2007, p. 14). Dans notre corpus, les participants attendent des messages de bonne qualité informationnelle ou argumentative. D’autres locuteurs se réfèrent explicitement à des normes sociales qui ne renvoient pas nécessairement aux règles de politesse ; par exemple, il ne faut pas paraître arrogant ou puéril. Enfin, être sarcastique est considéré comme inapproprié lorsque les participants jugent que le sarcasme en question n’est pas drôle (il est « à deux balles », exemple 24). En effet, de nombreux comportements sont acceptés à condition qu’ils participent à la dimension ludique des discussions.
- 87
- (24) tu forces avec ton sarcasme à deux balles
- Résultats des analyses des questionnaires
- 88 Une étude par questionnaire a été utilisée pour étudier la variabilité des jugements sur la violence des messages. Nous voulions savoir si la perception des messages par les utilisateurs du forum convergeait avec celle d’observateurs extérieurs. Pour cela, nous avons soumis des messages avec des rappels à l’ordre (messages vus comme plutôt inappropriés par les utilisateurs du forum) et des messages sans rappel à l’ordre (messages vus comme plutôt appropriés) aux participants à l’étude (des étudiants).
- 89 De plus, nous voulions identifier les variables qui peuvent avoir une influence sur la perception de ces messages. La première variable observée est la connaissance du forum. Notre hypothèse est que plus une personne connaît le forum, plus elle peut être consciente de ses normes locales et percevoir le message de la même manière que les utilisateurs du forum. Une autre variable intéressante est le genre. De nombreuses études indiquent des différences entre les genres dans la violence verbale (Herring et Stoerger, 2014). Il semble donc intéressant de comparer les jugements des étudiantes et des étudiants (en se basant sur une appartenance de genre déclarative). Vont-ils/elles évaluer les messages violents de la même manière ?
- 90 Le questionnaire comporte deux parties : la réaction au message violent et l’explication de cette réaction. Dans un premier temps, les étudiants décrivent leur réaction au message en quelques lignes. Puis ils sont invités à écrire quelques lignes pour expliquer cette réaction. Les réactions sont exprimées sous la forme de mots clés ou de phrases courtes.
- 91 Nous avons analysé le lexique utilisé par les étudiants et identifié trois types de réactions. Le premier type de réaction est « pas choqué » : les étudiants n’ont exprimé aucune émotion particulière. Dans ce cas, les expressions utilisées dans le questionnaire sont, par exemple, « rien de spécial », « pas choqué », « les jeunes se parlent comme ça en ce moment », « sans intérêt », etc. Le deuxième type de réaction est « positif » : les participants ont exprimé leur joie et leur plaisir ; ils ont décrit le message comme « drôle », ils sont « amusés », ils sont « d’accord », etc. Le troisième type de réaction est « négatif ». Les participants ont exprimé des émotions négatives et ont qualifié le message d’agressif. Les mots utilisés par les participants étaient « choqué », « affligeant », « méchant », « agressif », etc.
- 92 Les explications données pour justifier leurs réactions ont fait l’objet d’une analyse de contenu.
- Réactions aux messages ayant suscité des rappels à l’ordre
- 93 Nous avons observé que la perception des étudiants était parfois similaire à celle des utilisateurs du forum. En effet, certains messages faisant l’objet de rappels à l’ordre sur le forum ont été jugés choquants, comme le message A (tableau 3), qui manque de « retenue », selon les utilisateurs du forum. La plupart des filles et garçons qui connaissaient le forum (41/51) déclarent être choqués par ce message (tout comme les 10 filles qui ne connaissent pas le forum). De même, le message B qualifié de « puéril » et contenant de la condescendance a été jugé choquant par plus de la moitié des étudiants qui connaissaient le forum (31/51) et par la plupart des étudiantes qui ne le connaissaient pas (7/10).
- Tableau 3. Évaluation des messages violents suivis de rappels à l’ordre
- Extraits des messages évalués Pas choqué Réaction positive : drôle Réaction négative : choqué
- (A) si on apprend que c’est criminel est que l’auteur est une chance, je deviens fou 10/51 (filles et garçons qui connaissent le forum) 41/51
- 10/10 (filles qui ne connaissent pas le forum)
- (B) […] je suis sûr que c’est un abruti d’ouvrier qui a provoqué le feu 11/51(filles et garçons qui connaissent le forum) 9/51 31/51
- 7/10 (filles qui ne connaissent pas le forum)
- (C) T’es con ou te le fais exprès ? […] 20/51 (filles et garçons qui connaissent le forum) 10/51 21/51
- 5/10 (filles qui ne connaissent pas le forum)
- (D) Ça faisait les marioles au collège en insultant le prof […] Et maintenant […] ça chouine sur un forum (photos : mèmes de El Risitas et d’un homme qui rient) 18/51 (filles et garçons qui connaissent le forum) 15/51 18/51
- 6/10 (filles qui ne connaissent pas le forum)
- (E) […] Pas le temps a perdre avec un jeu de merde 4/21 (filles)
- 20/40 (garçons) 2/21
- 8/40 15/21
- 12/40
- 9/10 (filles qui ne connaissent pas le forum)
- (F) […] qui est le héro qui a eu les couilles de supprimer ton topic de merde ou tu pétais plus haut que ton cul ? 16/40 (garçons) 12/40 12/40
- 5/11 (filles qui connaissent le forum)
- 9/10 (filles qui ne connaissent pas le forum)
- 94 Parfois, les réactions des étudiants ont été différentes de celles des utilisateurs des forums. En effet, certains messages ayant provoqué des rappels à l’ordre (suggérant que le message était inapproprié) n’ont pas été jugés particulièrement choquants. Par exemple, le message C a été jugé agressif par un participant du forum, mais environ la moitié seulement des étudiants interrogés l’ont trouvé choquant (21/51). Pour la plupart des étudiants, la présence de nombreux arguments accompagnant l’insulte rend le message plutôt acceptable. Il est perçu comme une simple expression de désaccord. Pour le message D, parmi ceux qui connaissent le forum, près d’un tiers ont jugé qu’il n’avait « rien de spécial » à cause de la présence de nombreux arguments (18/51) et un autre tiers l’a trouvé drôle (15/51), probablement à cause des images dans le message.
- 95 Pour l’évaluation du message E, qui a probablement une dimension ironique, le genre est une variable importante. Nous avons observé que les étudiantes étaient plus souvent choquées par ce message que leurs homologues masculins (respectivement 15/21 et 12/40). La moitié des garçons ont identifié le message comme n’étant « rien de spécial » (20/40), et l’ont considéré comme un troll (un message posté par provocation). Cela signifie que la perception de l’ironie et de l’humour dans les messages violents est un phénomène plutôt masculin.
- 96 Dans les évaluations de certains messages, la connaissance préalable du forum est une variable déterminante. Dans de nombreux cas, la connaissance du forum (en tant que forum problématique et agressif) augmente la tolérance des étudiantes interrogées et les messages sont jugés moins agressifs. Par exemple, la moitié des étudiantes qui connaissent le forum jugeaient le message F choquant (5/11), contre presque la totalité de celles qui ne le connaissaient pas (9/10).
- 97 Enfin, nous avons observé que pour certains messages, le même nombre d’étudiants interrogés les jugeaient drôles et choquants. Par exemple, le message F a été jugé drôle par près d’un tiers des garçons interrogés (12 /40) et choquant par près d’un tiers des autres garçons interrogés (12/40) (comme pour le message D). Ce résultat suggère que ces messages sont perçus comme une forme d’humour agressif (DiCioccio, 2012).
- Réactions aux messages n’ayant pas suscité de rappels à l’ordre
- 98 Pour certains messages violents sans rappel à l’ordre, nous avons observé que les jugements des étudiants sont cohérents avec ceux des utilisateurs du forum. En d’autres termes, les étudiants interrogés n’ont pas été choqués par les messages potentiellement impolis, mais qui ont été jugés appropriés dans le forum. Par exemple, la plupart des étudiants (37/61) jugent acceptable un message de dénigrement (message G, Tableau 4), posté par son auteur pour attaquer un précédent message violent : pour les étudiants, la présence d’un argument le rendait acceptable.
- 99
- Tableau 4. Évaluations de messages violents sans rappel à l’ordre
- Pas choqué Réaction positive : drôle Réaction négative : choqué
- (G) Jamais vu un post aussi débile […] 37/61(garçons et filles) 12/61 12/61
- (H) […] Sale fragile, au lieu de t’acheter un chat t’aurais du t’acheter des injections de testo (photo : mème d’un homme qui rit) 13/40 garçons 14/40 13/40
- 9/10 (filles qui ne connaissent pas le forum)
- 5/11 (filles qui connaissent le forum)
- (I) À quel moment tu as pensé qu’on en aurait quelque chose à branler bordel 20/40 (garçons) 4/40 16/40
- 6/11 (filles qui connaissent le forum)
- 10/10 (filles qui ne connaissent pas le forum)
- 100 Nous avons également noté l’importance de la connaissance du forum. Pour trois messages, nous avons observé que les étudiantes interrogées connaissant le forum ne les trouvaient pas très choquants (par exemple le message G) mais plutôt drôles. Cependant, pour d’autres messages, celles qui ne connaissent pas le forum ont été choquées (9/10 pour le message H). Cela confirme les résultats précédents. Connaître le forum conduit à être plus tolérante et à identifier certains messages violents comme une forme d’humour propre au forum JVC Blabla 18-25 ans.
- 101 Dans les évaluations de certains messages, le genre est à nouveau une variable déterminante. Par exemple, la majorité des filles ont trouvé le message (I) choquant (16/21), contre moins de la moitié des garçons interrogés (16/40). Dans ce cas, il faut noter que le contenu du message a sans doute joué un rôle dans cette évaluation : l’auteur du message (I) répond de manière violente à une fille qui se dit victime de harcèlement. Ainsi, les réactions des étudiantes sont sans doute marquées par un sentiment d’empathie et de solidarité. La forme du message a également joué un rôle dans leur jugement ; les étudiantes ont indiqué que le message était vulgaire : « quelque chose à branler ». De leur côté, les étudiants ont jugé que la vulgarité du message était dans le ton du forum.
- 102 Nous avons analysé les jugements d’observateurs extérieurs (les étudiants) selon le type de message (rappel à l’ordre ou non), la connaissance du forum, et le genre. Les résultats indiquent que les jugements des étudiants interrogés ne convergent pas toujours avec les réactions des utilisateurs du forum. Lorsque les étudiantes interrogées connaissent le forum et ses spécificités, elles ont tendance à juger les messages moins violents et plutôt humoristiques. Leur jugement est proche de celui des utilisateurs du forum. De plus, les étudiantes ont tendance à percevoir les messages comme agressifs et à juger l’ironie et l’humour de ces messages comme inappropriés.
- 103 En bref, les évaluations de plusieurs messages semblent dépendre à la fois du genre des étudiants interrogés et de leur connaissance du forum. Néanmoins, ces résultats sont à relativiser étant donné les caractéristiques de notre échantillon, qui comporte peu de filles qui sont par ailleurs les sujets qui connaissent le moins souvent le forum. Ainsi, les deux variables (genre et connaissance préalable) sont en quelque sorte redondantes. Il faudrait confirmer les résultats auprès d’un échantillon plus important et plus équilibré.
- À partir de quelles normes de communication sont évalués les messages ?
- 104 L’analyse des commentaires et des explications apportées par les étudiants pour justifier leurs réponses nous a permis d’identifier les normes de communication et les attentes que ces jeunes utilisent comme cadres de référence pour fonder leurs jugements. En d’autres termes, nous avons tenté d’identifier le « système d’attentes » (frames of expectations : Locher et Watts, 2005) des étudiants.
- 105 Les différentes explications données par les étudiants laissent apparaître diverses normes et règles de communication.
- 106 Un message est acceptable, même s’il semble violent, pour trois raisons principales. La liberté d’expression et d’opinion autorise l’expression du désaccord – même violente – si elle est accompagnée d’arguments (Commentaire 1). Certains messages (les trolls) sont volontairement violents, pour le plaisir de la provocation, ce qui annule leur caractère violent (Commentaire 2). Enfin, la violence verbale est habituelle sur le forum ; le forum est un espace de discussion dans lequel la violence est acceptable (Commentaire 3).
- 107
- (C1) Il donne son avis, c’est autorisé, mieux si c’est constructif [explication de la réaction au message C dans lequel après la phrase « T’es con ou te le fais exprès », on trouve une série d’arguments pour expliquer que la personne à qui le message s’adresse a tort]
- (C2) Troll, réaction classique sur JVC [explication de la réaction au message E]
- (C3) C’est l’univers de jeu.vidéo.com [explication de la réaction au message I]
- 108 Un message est drôle, même s’il semble violent, lorsque c’est justement cette violence qui le rend idiot ou absurde (Commentaire 4), ou parce que le message utilise les codes de l’humour (commentaire 5).
- 109
- (C4) Se prend trop au sérieux, réaction au 1er degré [explication de la réaction au message C : l’agressivité de l’auteur semble démesurée et ridicule aux yeux de l’étudiant interrogé]
- (C5) Humour noir [explication de la réaction au message H]
- 110 Un message violent est jugé choquant ou inacceptable dans trois cas : lorsque le message ne fournit aucune information et ne présente aucun argument (Commentaire 6) ; lorsque le message est une réaction inappropriée suite à une proposition de partage (Commentaire 7), une demande de conseil ou une confidence (Commentaire 8) et lorsque le message contient des insultes et/ou des termes vulgaires (Commentaire 9).
- 111
- (C6) Critique sans argument [explication de la réaction au message E]
- (C7) Pourquoi aller sur un topic que l’on aime pas [explication de la réaction au message E qui est une réponse de L2 à une proposition de partage d’un jeu créé par L1]
- (C8) Sujet sérieux [explication de la réaction au message I]
- (C9) Vulgaire, méchant [explication de la réaction au message I]
- 112 En fait, les étudiants interrogés utilisent différents types de normes pour évaluer les messages postés dans le forum. Une première norme est qu’un débat ou un désaccord avec des arguments est un discours de confrontation dans lequel la violence verbale est acceptable. Cependant, sans arguments, cette violence est inacceptable. Une deuxième norme est spécifique à la communication en ligne ; le trolling ou l’humour agressif sont acceptables car ils contribuent au plaisir de la communication en ligne. Une troisième norme, plus locale, apparaît : JVC Blabla 18-25 ans est un forum où la violence est permise. Une dernière norme, qui s’oppose aux précédentes, est également mise en avant : certains registres ou actes de langage (vulgarité et insultes) sont inacceptables, quel que soit le contexte.
- 113 L’expérience des étudiants interrogés détermine en partie les normes adoptées pour évaluer les messages. On peut supposer que connaître le forum conduit à privilégier la norme locale du forum. Pour les étudiantes, qui connaissent moins souvent le forum, les propriétés intrinsèques du message (l’impolitesse inhérente) semblent importantes pour évaluer l’agressivité.
- Discussion et conclusion
- 114 Cette étude avait pour objectif d’étudier la violence verbale, l’impolitesse et les discours de haine dans le forum français JVC Blabla 18-25 ans, en se concentrant sur le point de vue des participants : utilisateurs du forum et autres jeunes garçons et filles. Pour approfondir cette étude, il serait intéressant d’agrandir la taille du corpus et d’effectuer des analyses comparatives pour identifier les contrastes entre JVC Blabla 18-25 ans et d’autres forums de discussion pour jeunes adultes en France et à l’étranger. Néanmoins, malgré ses limites, notre étude présente des résultats intéressants sur la dimension communautaire du forum, sur la variabilité des normes d’évaluation, sur l’importance de l’humour et sur l’intérêt méthodologique d’analyser les métadiscours.
- 115 D’un point de vue sociolinguistique, cette étude amène à considérer JVC Blabla 18-25 ans comme une communauté de parole : « speech community ». Selon Gumperz (1968), l’interaction verbale est un processus social dans lequel les énoncés sont sélectionnés selon des normes et des attentes socialement reconnues. Le cadre de ces normes est la communauté de parole, c’est-à-dire tout groupe humain caractérisé par une interaction régulière et fréquente, qui ne se définit pas nécessairement par des pratiques discursives identiques, mais par des normes discursives et interactionnelles partagées, et des comportements évaluatifs communs (Labov, 1972b). Par conséquent, les commentaires métapragmatiques peuvent constituer des moyens de catégorisation des appartenances dans la mesure où ils permettent aux participants d’affirmer qu’ils appartiennent au groupe en démontrant leur connaissance de ses codes (Verschueren, 2000, p. 452).
- 116 Ainsi, cette étude montre la variabilité des perceptions des évaluations des normes et des attentes de comportement comme poli, impoli, agressif, haineux, etc. Certains messages qui semblent conventionnellement violents ne sont pas perçus comme tels. Ce sont des comportements appropriés pour les utilisateurs du forum (Watts, 2003), en particulier lorsqu’ils sont considérés comme bénéfiques pour la cible ou le groupe (Culpeper, 1996, p. 351). En revanche, on trouve dans ce forum des rappels à l’ordre liés à d’autres normes (la qualité de l’information, l’humour, etc.).
- 117 Cette étude met aussi en évidence une variabilité entre les individus en ce qui concerne leurs évaluations de comportements jugés impolis, violents ou haineux. Ainsi, l’analyse des questionnaires a permis de mettre en évidence le rôle de deux variables : la connaissance préalable du forum et le genre. Ceux qui connaissent le forum jugent les messages moins violents que ceux qui ne le connaissent pas, ce qui montre l’importance du cadre d’attente à partir duquel les participants jugent un message inapproprié (Locher et Watts, 2005). Par ailleurs, à niveau de connaissance égal du forum, les filles jugent les messages plus violents que les garçons. Sans aucun doute, le style de communication de JVC Blabla 18-25 ans correspond à un ethos plutôt masculin, notamment dans la capacité à considérer parfois la violence verbale comme une forme d’humour. Ce résultat confirme diverses études, par exemple celle de Herring et Stoerger (2014) sur l’opposition entre le discours plus « compétitif » des hommes et plus « coopératif » des femmes (en ligne comme en face à face).
- 118 Enfin, cette étude permet de mettre en évidence l’importance du jeu et de l’humour dans ce forum. Ainsi, dans ce forum, un message potentiellement violent est souvent perçu comme acceptable lorsqu’il est humoristique. De même, les participants peuvent considérer que les messages potentiellement violents sont humoristiques, et, ainsi, que leur agressivité est feinte : s’ils considèrent qu’un message est un troll (c’est-à-dire un message intentionnellement violent pour provoquer des réactions), alors ils jugent que ce message n’est pas vraiment violent mais qu’il est plutôt drôle. Cette observation confirme les travaux de Coles et West (2016) qui ont montré que, dans les forums, certaines formes de trolling sont considérées comme acceptables lorsqu’elles amusent la communauté. Ce phénomène peut expliquer la tendance générale rapportée par Dynel et Poppi (2019), selon laquelle il y a beaucoup d’humour agressif dans les médias sociaux publics.
- 119 Par conséquent, sur un tel forum, la violence d’un message peut garantir son succès. C’est ce qu’un utilisateur confirme dans un message envoyé à un modérateur qui l’a banni.
- 120
- (25) Quand à cette agressivité…C’est pour jouer. Oui j’envoie chier, oui je réponds à aucune question mais c’est aussi pour cela que le topic est suivi. Cela rentre dedans fait que ce topic en devient marrant
- 121 D’un point de vue méthodologique, cette étude montre l’intérêt d’analyser les métadiscours pour accéder aux jugements des participants eux-mêmes afin de saisir de manière précise les phénomènes de violence verbale en ligne. En dépassant les limites d’une approche purement normative, une telle démarche permet de saisir les décalages entre les points de vue des institutions et, parfois, du monde académique et les points de vue des jeunes utilisateurs d’internet. Néanmoins, la spécificité de ce corpus limite la portée générale de cette analyse. En effet, la culture propre à ce forum est en rupture avec un grand nombre de conventions sociales et politiques : la violence, la vulgarité, le racisme, l’homophobie et autres formes de discours haineux font partie du langage commun de ce forum. Ceci renforce évidemment les écarts entre ce qui est acceptable dans ce forum et ce qui l’est communément.
- 122 Titre des 25 fils de discussion du corpus
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