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- Bien après que les reliefs du Maquis Perché se furent estompés à l'horizon, il sembla au garçon qu'ils revenaient sur leurs pas.
- « On est perdu, non ? On retourne vers le plateau qu'on a quitté il y a une semaine. Tu es bien sûr de savoir où se trouve notre destination ? »
- « Qu'est-ce-qui te fait croire que nous avons une destination ? » répondit le vieux sans se retourner. « Tu n'entrevois pas le voyage autrement qu'à travers son achèvement, mais ce n'est pas mon cas. Peut-être que je veux simplement te mener à certains endroits qui te feront apprendre, expérimenter tes limites, grandir, en somme. N'est-ce-pas là le but de la vie ? Crois-tu que la mort à la fin soit la destination, et que rien d'autre ne compte à part elle ? »
- L'enfant réfléchit un instant. C'étaient de sages paroles, mais surtout une jolie pirouette pour lui en révéler le moins possible. Pas grave. Le voyage lui plaisait de plus en plus.
- « Alors, en tant qu'expérience qui me fera apprendre, on pourra aller à la nuit de l'éveil, ensuite ? »
- « Si tu le veux, bien sûr. Ça promet d'être intéressant. Mais nous avons encore le temps, nous en profiterons pour faire quelques détours. Et d'ici là, il faudra tout de même que tu te décides entre exhiber fièrement tes tatouages ou bien laisser repousser tes beaux cheveux. Je te vois bien hésiter, lorsque tu tritures mon rasoir, tous les matins. »
- L'enfant lui lança sans force le caillou avec lequel il jonglait.
- « Aïe ! Et c'est ainsi que tu me remercies ! »
- ***
- Ils arrivèrent au pied de la montagne en début d'après-midi. Ils auraient eu le temps de monter au sommet et de redescendre avant la nuit, mais le vieux refusa, et lui conseilla de dormir tôt, car ils partiraient avant l'aube.
- Non loin, il y avait un torrent qui venait des profondeurs de la roche et se jetait dans une petite retenue d’eau. Laissant son jeune camarade à ses occupations, il y passa la journée, assis sur un rocher plat affleurant l'eau, guettant lui seul savait quoi. Et lorsque l'enfant alla dormir, il était toujours là.
- Ils entamèrent l'ascension bien avant que l'aube ne pointe, en effet. Pour pouvoir suivre le chemin dans le noir, le vieux tira de son sac quelques branches sèches aux extrémités recouvertes de cire. Il en brisa une sur son genou, et une lumière éclatante illumina leurs visages endormis.
- « Du bois de Fôlarbre. Sa sève emmagasine la lumière. Avec la bonne technique, il est possible d'en scier le bois sans que la lumière ne s'échappe. »
- La sente était bien entretenue, facile à suivre, et après quelques heures d'ascension ils parvinrent à une grotte. La piste débouchait sur une sorte d'esplanade semi-circulaire dallée et ceinte par un muret de pierre, qui entourait une porte sculptée dans la roche. Ils pénétrèrent dans l'obscurité, et le vieux tendit un bâton de Fôlarbre au garçon qui se fit un plaisir de le casser pour observer l'environnement.
- La cavité était de taille assez modeste. Là aussi les murs avaient été taillés et le sol aplani. En son centre, il y avait un bassin aux eaux claires, peu large mais très profond. Régulièrement, une goutte tombait du plafond, exactement en plein centre du cercle d'eau. L'enfant commençait à faire le tour de la salle, observant les motifs étranges présents un peu partout, mais l'autre attira son attention sur un des bords du bassin : une inscription y était gravée.
- « ‘’Une goutte tombe vers le bas, l'autre vers le haut. Jusqu'à leur rencontre. Ainsi s'écoule le monde.’’ Qu'est-ce-que ça veut dire ? Ça parle du reflet de la goutte, c'est ça ? »
- Le vieux lui posa une main sur l'épaule et lui tendit quelques branches de Fôlarbre.
- « Toujours tenté par de nouvelles expériences ? Tu comprendras si tu plonges. Laisse ton sac ici, mais garde tes vêtements. »
- Hésitant à peine - il commençait à apprendre à se passer d'explications - l'enfant se jucha sur le muret, et sans un regard en arrière, sauta.
- L'eau froide crispa ses muscles échauffés par la marche, mais il n'y prêta aucune attention et ouvrit grand les yeux pour ne rien rater de ce qu'il était censé trouver. Sa torche éclairait assez distinctement quelques mètres autour de lui, mais même lorsque les dernières bulles d'air se dissipèrent, il ne vit rien de spécial. Il tenta de descendre plus bas, mais n'avait pas l'habitude de plonger, et il remonta bientôt. En émergeant à la surface, il constata que le vieux n'était plus autour du bassin. Il plongea une nouvelle fois, sans plus de résultat.
- En sortant de l'eau, la branche commençait à éclairer de moins en moins et il ne parvint pas à reconnaître la grotte ; il ne voyait même pas de murs autour de lui. Il appela, et un puissant écho résonna des dizaines de mètres au-dessus de lui, ce qui finit de le convaincre qu'il n'était plus au même endroit. Le bassin avait dû le transporter quelque part.
- La torche s'éteignit alors qu'il achevait un tour de la salle, qui était beaucoup plus grande que l'autre, et il profita de l'obscurité totale pour essayer de distinguer de la lumière quelque part. C'est alors qu'il entendit la goutte. Et encore. Mais là, étrangement, le bruit venait d'en haut, loin au-dessus de sa tête.
- Il brisa une autre branche et retourna à côté du bassin. Et, stupéfait, il vit une goutte tomber vers le haut. Des cercles concentriques se rapprochaient lentement du centre du bassin, et régulièrement, une petite bosse d'eau s'y formait et était projetée vers le plafond. ‘’Une goutte vers le bas, l'autre vers le haut’’. Il trouvait le spectacle absolument fascinant, presque hypnotique, mais lorsque la lumière disparut de nouveau, il réalisa qu'il n'avait pas tout son temps.
- Instinctivement, il entreprit de grimper. Alors qu'il avait cherché tout à l'heure une issue dans le mur pour redescendre la montagne, il sentait à présent que les gouttes le mèneraient à la sortie.
- Si l'eau montait sans peine, il n'en était pas de même de la roche ni de son propre corps. À chaque fois qu'il décrochait un bloc instable, le vacarme de la chute le laissait tétanisé, incapable de desserrer ses mains.
- Après quelque temps d'une escalade facile mais éprouvante, il parvint au plafond. Du moins à un point où le dévers de plus en plus marqué le dissuada de continuer. Il calma sa respiration et tendit l'oreille. En arrière-plan du bruit clair et aigu des gouttes, il distingua, non loin, un léger bruit d’écoulement, et se dirigea prudemment vers sa source.
- Un petit ru s’enfonçait à travers la roche. Son faible débit n’avait pu éroder un large passage, mais cela suffit pour sa petite taille, en jouant des coudes et des genoux.
- Totalement trempé, il déboucha enfin sur un sol praticable. Autour de lui, un champ de stalagmites – des stalactites, techniquement – s’étendait à perte de vue, et des gouttes ruisselaient de toute part. De nombreuses mousses et plantes, dont certaines chargées d’eau, se balançaient comme par magie, leur racines seules les empêchant de s’envoler.
- S’il y avait des plantes, il y avait de la lumière ! Il se reposa pendant que sa branche s’éteignait, en prévision de la suite, et alors il leva les yeux : au dessus de lui se trouvait un immense lac, emplissant tout le haut de la caverne, diffusant au rythme de ses mouvements placides les rais d’une douce lumière de jour.
- Plus motivé que jamais, il repartit.
- Choisissant avec soin son chemin, il parvint à un gros rocher qui plongeait dans le lac en pente douce. Il se tint un moment ainsi, perché à quelques dizaines de mètres du sol, avec juste au-dessus de sa tête cette gigantesque masse d’eau irisée. Émerveillé, il tendit son bras et y promena sa main, un sourire benêt aux lèvres.
- Alors il affermit sa prise et enfonça son torse tout entier. Il n’avait pas prévu que l’eau le repousse si violemment, et il s’en fallut de peu qu’il ne chute, en s’extirpant piteusement du lac. C’était comme plonger, mais sans la gravité pour aider.
- Mais c’était la seule façon d’atteindre la lumière - et, l’espérait-il, l’air libre. Alors le garçon se débarrassa de tout ce qui l’encombrait. Il jeta ses vêtements, ce qui restait de Fôlarbre, prit une grande inspiration et grimpa de toutes ses forces. Lorsqu’il sentit que l’air venait à manquer, la lumière était plus proche que jamais, à quelques brasses au-dessus de lui, dans son dos.
- Il remonta ses jambes juste sous ses mains, et sauta, et nagea. De toutes ses forces, à travers ce lac bleuté suspendu.
- Les crampes le saisirent, il ne voyait plus rien, car de grosses bulles d’air s’échappaient de sa bouche. Il ne savait pas s’il avait réussi, s’il allait mourir noyé, ou broyé au sol, quand quelque chose vint l’attraper par la taille et le sortir de l’eau.
- Le vieux le ramena à la berge, et l’allongea sur son rocher plat, chauffé par un beau soleil d’après-midi à travers les feuillages. Il avait réussi, oui.
- Après avoir toussé et vomi tout son soûl, l’enfant reconnut le pied de la montagne, leur campement non loin.
- « Eh bien, tu m’as fait une de ces frousses. Quand tu m’as dit que tu allais te baigner, je supposais que tu savais nager, tu sais. »
- « Qu’est-ce-que tu fais là, toi ?, articula difficilement le garçon, tu es déjà redescendu de la montagne ? Tu savais que j’allais sortir par là ? »
- Alors le vieux sourit et lui fit un clin d’œil.
- « Moi ? Je ne suis pas monté sur la montagne, nous sommes arrivés il y a une heure à peine. Mais j’imagine que nous n’avons plus rien à faire là-haut. »
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