Ivain

Jour 10 - "Fortune"

Oct 16th, 2023
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  1. Une fois l’enfant calmé et recouché, le vieil homme resta un moment songeur, contemplant les étoiles en attendant que le sommeil lui vienne.
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  3. Décidément, pour ses rêves, le garçon faisait toujours dans l’hyperbole. Des pouvoirs démentiels, des duels épiques, des mondes mouvants…c’était assurément une route cahoteuse pour parvenir à la sagesse. Ou peut-être que ce tumulte n’était que le reflet d’un conflit intérieur proprement pré-adolescent. Les toutes premières notes de puberté. Des remous hormonaux et émotionnels qui se traduisaient de la plus spectaculaire des manières dans le monde onirique.
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  5. Enfin, cette spéculation psychologique était bien vaine. Il n’était pas spécialiste, et ne cherchait pas à l’être ; son rôle était tout autre.
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  7. Et lui, avait-il rêvé ainsi, à l’âge du garçon ? Il ne s’en souvenait plus. Les souvenirs qu’il gardait de ses tendres années étaient flous et épars. Il avait tout de même le sentiment de ne jamais avoir été aussi mégalomane.
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  9. Et à présent, à son grand âge, il savait que l’omnipotence était un piège pour le rêveur lucide. En se dotant d’une puissance surhumaine, on se retrouvait bien souvent obligé d’affronter sa propre force. À vouloir s'élever toujours plus haut, on s'imaginait aussi des obstacles à sa mesure. Lorsqu’on se mettait à bouger plus vite que le vent, le monde du rêve se mettait aussitôt à suivre le rythme. Et bien sûr, aucun de ces exploits ne permettaient d’atteindre plus vite la Frontière, sans parler de la franchir. Aucun ne promettait ne serait-ce qu’un rêve agréable.
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  11. Non, la seule qualité qui soit une valeur sûre pour le rêveur, c’était la bonne vieille chance. Et d’ailleurs, l’heure était venue de s'y exercer. Alors que le sommeil le gagnait, il s’employa à imaginer une situation simple, sans éclat, où la fortune viendrait lui sourire.
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  15. Il était dans une ferme, au petit matin. Dans un coin de son esprit, il savait que c’était celle où il était resté quelques mois, à ses dix-sept ans, pour se faire un peu d’argent juste après avoir fait le mur. Il savait donc aussi qu’il n’avait plus de raison d’y être. Mais cette nuit, il était redevenu ce jeune homme, avec les mêmes préoccupations.
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  17. Comme à chaque aube, sa tâche était de récolter les œufs. Cette fois, la ponte avait été spectaculaire. De plus, il sut ramener tous les œufs sans en casser un seul – ce qui n’était peut-être pas moins rare. Le fermier était extatique. Il sut se montrer généreux en donnant sa mission suivante à l’apprenti : fourrant quelques vieux outils de bricolage dans les mains du jeune homme, il lui demanda d’aller les vendre en ville, d’acheter une nouvelle bêche en échange, et de s’offrir la douceur de son choix avec l’argent restant.
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  19. L’affectation était plaisante, et Sven avait une idée bien précise de ce que serait la récompense de son travail peu laborieux. Des briochettes au caramel lui faisaient de l’œil chaque fois qu’il passait dans la bourgade. Il se mit donc en chemin avec enthousiasme et vigueur.
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  21. Mais plusieurs lieues séparaient la ferme de la ville, et son énergie finit par s’éroder en chemin, en même temps que la semelle de ses bottes. Rendu moins alerte par la fatigue naissante, il mit le pied dans une ornière pleine de gadoue qu’une bosse du chemin avait masquée à sa vue. Un petit coup de malchance, qu’il oublia vite en se concentrant sur la briochette qui l’attendait.
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  23. Quelques minutes plus tard, le jeune homme entendit un bruit de trot derrière lui. La voiture publique le dépassa, chargée de messieurs et dames de la bourgeoisie locale. Le cocher eut la bienveillance de ralentir pour le laisser monter. Mais en voyant sa botte crottée jusqu’à la cheville, les passagers de la haute s’exclamèrent de dégoût, et refermèrent la porte du carrosse sans un mot. Qu’à cela ne tienne, il marcherait.
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  25. Il n’avait pas fait deux cent mètres lorsqu’il retomba sur le coche. Une autre ornière avait fait son œuvre. La voiture gisait dans le bas-côté, une roue complètement arrachée au niveau de l’essieu. Les passagers, sévèrement secoués, comptaient leurs bosses à côté du véhicule et vilipendaient le conducteur à la mine déconfite. Ce dernier n’avait rien qui permît de réparer les dégâts.
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  27. Sven lui prêta les outils qu’il portait. Il l’aida même à remettre le carrosse sur la route une fois les réparations effectuées. Les bourgeois, à la fois reconnaissants envers lui et honteux de la façon dont ils l’avaient traité, lui donnèrent chacun une pièce d’or. Le cocher, moins fortuné mais tout aussi déterminé à récompenser sa bonne action, lui donna le dessert qu’il n’avait pas encore eu le temps de manger : une briochette au caramel.
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  29. Ayant rassemblé les outils et son nouveau trésor, le jeune homme se joignit à l’équipée distinguée pour terminer le trajet à bord du coche. Si tôt qu’il eut posé le pied sur la place centrale du bourg, il fut alpagué par un garçon aux joues crasseuses. Ce dernier attendait tous les jours l’arrivée de la voiture publique pour proposer aux riches voyageurs un cirage de chaussures. Avec son soulier encrotté, Sven était le client rêvé.
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  31. N’ayant pas le cœur à lui refuser un sou, l’apprenti fermier se laissa pomponner en écoutant le babillage de l’enfant. Ce dernier était excité comme une puce à propos d’un animal. Une bête étrange, exotique, à la fourrure bleue et fauve, que sa sœur avait repéré dans les bas-fonds de la ville. Sven comprit que les deux gamins vivaient de peu de choses, et qu’ils n’avaient jamais l’occasion de s’émerveiller ainsi. Ému, il donna une pièce d’or à l’enfant en lieu de sou et accepta de le suivre jusqu’à la mystérieuse créature. Son guide n’avait pas exagéré : elle était là, dans son improbable robe bicolore, à fouiller des déchets de la ruelle avec enthousiasme.
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  33. Sven avait tout de même une mission à accomplir. Il retourna sur la grand-place et s’approcha du marché. Il n’eut pas le temps d’atteindre les étals : un homme effaré le prit par l’épaule en parlant très vite. Il était marchand d’étoffes et de fourrures, et avait perdu sa plus précieuse possession, un animal exotique au crin unique. Alors que l’homme continuait à débiter ses paroles paniquées, Sven se contenta de sourire de l’improbable hasard. Quand il put placer une phrase, il indiqua au négociant où se trouvait la bête. Ce dernier s’élança dans la direction désignée, s’arrêta net, chercha désespérément de quoi récompenser son sauveur, et faute de mieux, ôta son propre manteau de fourrure pour le jeter sur les épaules du jeune homme, avant de repartir en courant.
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  35. L’apprenti haussa les épaules. Il n’avait pas demandé une telle rétribution, mais au moins il pouvait enfin visiter le marché. Las, après une demi-heure à circuler entre les étals en quête d’un quincailler, il était toujours bredouille. Il plongea distraitement les mains dans les poches de son manteau, et surpris, en extirpa un magnifique collier. Le marchand avait dû l’oublier dedans. Il était tenté de garder ce bijou, pour le vendre, ou peut-être pour l’offrir à la fille du fermier. Mais sa conscience l’en empêchait – et aussi ce que son employeur aurait à en dire. Avec un soupir de résignation, il entreprit de retrouver le négociant.
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  37. Cela lui fut étonnamment facile. Il le vit au coin de la grand-place, une main tenant la bride de son animal loufoque, l’autre au bras d’une femme au visage sévère qui devait être son épouse. En voyant arriver Sven, l’homme pâlit. Lorsque le jeune homme lui montra le collier, il se mit carrément à transpirer, jetant des coups d’œil extrêmement fugaces à sa femme qui observait la scène d’un air inquisiteur. Finalement, il bredouilla que le collier n’était pas à lui, et d’ailleurs le manteau non plus, qu’il ne connaissait pas le jeune homme et que celui-ci devait faire erreur. Puis il s’éloigna rapidement, entraînant avec lui épouse suspicieuse et animal confus.
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  39. Sven commençait à être agacé par ces pertes de temps. Il décida qu’il donnerait le bijou à la prochaine personne à l’air aimable qu’il croiserait, en échange de tout ou n’importe quoi. Il jeta son dévolu sur une paysanne qui s’éloignait de la place en sifflotant, accompagnée d’un âne tirant une carriole. La fermière ouvrit des yeux ronds en voyant le collier mais l’accepta avec gratitude. Elle s’excusa de n’avoir presque rien à donner en échange – elle venait de vendre tout son stock, et la carriole était vide à l’exception d’une bêche toute neuve. Une bien maigre compensation de son avis, que le jeune homme accepta pourtant avec un rire ravi.
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  41. Il avait donc à présent l’outil demandé, le dessert convoité, un manteau particulièrement chaud et beaucoup d’argent pour un apprenti agriculteur. Il reprit la route de la ferme.
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  43. Juste avant la sortie de la ville, il tomba sur une petite fille aux joues crasseuses. Elle semblait avoir faim, et envie de discuter. Il lui donna la briochette et l’écouta. Elle parla de son frère, du quartier pauvre, et d’un drôle d’animal qu’elle y avait découvert. Il l’écouta jusqu’au bout, feignant la surprise lorsqu’elle décrivit la curieuse créature. Le soir commençait à tomber. La fillette frissonna. Il l’emmitoufla dans le lourd manteau, et lui conseilla de mettre ses mains au chaud dans les poches. Elle y trouva plus de pièces d’or qu’elle n’en avait jamais vu dans sa jeune vie.
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  45. Sven sourit au crépuscule. Son élan de générosité lui avait été assez facile : il s’était souvenu qu’il pouvait simplement se réveiller. La gamine avait donc bien plus besoin de toutes ces choses que lui. Il attendit que la valse des couleurs célestes prennent fin, puis ouvrit les yeux.
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  47. L’ocre rouge était encore là dans le ciel ; mais cette fois, il s’agissait de l’aurore. En se levant, il se demanda s’il aurait pu être aussi généreux dans sa vie éveillée. Aujourd’hui, sans doute, mais à l’époque ? Il n’aurait su dire. Ses dix-sept ans lui paraissaient plus flous encore que le rêve qui s’estompait déjà de son esprit.
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