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- Indolemment, je laisse pendre le sachet au-dessus de la tasse. Son petit mouvement de balancier lui fait frôler de temps à autre la surface fumante de l’eau. Il y laisse parfois un léger sillon, qui se précipite alors sur les bords de céramique pour en épouser la rondeur. Je contemple le manège, et laisse mon esprit au ressac, allant et venant entre ce spectacle de mouvement doux et les changements qui dégringolent sur ma vie depuis quelques semaines. Non, « dégringolent » n’est pas le mot. « Cascadent », peut-être.
- La vapeur monte à travers le sachet et m’apporte déjà le parfum du thé. Cela me décide à interrompre le ballet de mon pendule improvisé. Je le plonge, et aussitôt les volutes d’ocre en jaillissent. Elles se répandent, bougent de manière désordonnée, se poursuivent et se recouvrent. Elles ont tôt fait de conquérir tout le volume du mug. Pour l’instant, on voit encore des variations dans la teinte. Comme si je regardais à travers une pile de voiles en soie. Un peu de mouvement aussi. Quelques moirures tempérées qui tourbillonnent placidement.
- De mes années d’école, ma mémoire joueuse vient d’extirper la notion d’entropie. Un principe de thermodynamique, quelque équations redoutables, mais aussi une idée instinctive : le désordre est l’état final, et l’on ne fait pas marche arrière. Comme en cuisine par exemple. En quelques coups de grosse cuillère, on mélange les ingrédients pour les changer en pâte informe, et de manière parfaitement irréversible. Ou, en l’occurrence, on plonge un sachet de thé dans l’eau chaude, et les nappes de couleur se croisent jusqu’à devenir un volume uniforme de couleur orangée. Pas question de séparer à nouveau le thé et l’eau, et encore moins de retrouver les arabesques que l’infusion a dessinées. La beauté des états transitoires est elle aussi perdue.
- Maintenant, le liquide dans ma tasse est un lac paisible. Unicolore. Au moins, mes élucubrations m’auront fait comprendre pourquoi les évènements récents m’inquiètent. Bien sûr, il n’y a que du positif en soi. Mais instinctivement, je sens que cette marche est à sens unique. Sans retour possible. Depuis que ma muse a débarqué dans ma vie, j’ai changé, et le monde a changé pour moi. Si elle partait demain, je resterais le produit de cette métamorphose semi-consciente. Aucun effort d’auto-conviction et d’ignorance pratiquée ne me ramènerai à mon état initial ; et de toute façon, je ne le désirerais pas.
- Peut-être que je devrais en parler avec lui. Lui faire comprendre qu’il a laissé une marque indélébile en moi. Enfin…le mot « marque », comme une empreinte ou une cicatrice, ça ne va pas du tout. Je ne suis pas une feuille sur laquelle on a écrit. J’ai activement changé. C’est ma perception qui est transformée. Ma perception du monde physique, et celle du monde des idées.
- D’abord, ce n’étaient que de nouvelles observations. Des choses que je ne remarquais même pas la veille, et qui me sautaient aux yeux à présent. Le tic-tac pathétique produit par la montre numérique de mon patron, pour faire croire à des mécanismes, et affecter une dignité toute conservatrice. La tache prismatique peinte sur la table de ma cuisine par le vitrail en hauteur du café d’en face. L’écart de ton, de rythme et de timbre entre les oiseaux du matin et ceux qui accompagnent mon coucher depuis les toits alentours. Je profitais d’un cortège de teintes et de tintements qui ne m’atteignaient pas auparavant.
- Ensuite, ce furent mes interprétations qui changèrent. Les brins de pollen et les bouts de bourgeon qui tombaient des arbres bordant les avenues devenaient pour moi bien plus qu’une plaie de la balade dominicale ; ils se faisaient les hérauts de la belle période, mais aussi les balises du climat déboussolé qui chamboule les saisons. Dans les déboires des transports, dans les grands bancs d’usagers bougons qui bougent au gré des bugs d’affichage en gare, je ne voyais plus simplement les désagréments du déplacement urbain, mais les dégâts produits par les stratégies rationnelles qui rationnent sévèrement les services. Un sans-abri demeure dans ma rue depuis bien des mois ; derrière le discours redondant de sa mendicité, que j’entendais enfin, je percevais son humeur, ses craintes et ce qu’il pensait des différents badauds qui déambulaient devant lui sans un regard.
- Puis vint le tour des émotions. Déjà je m’essayais à des mélanges de sentiments. Comme mettre une goutte de rage dans mon dépit, nimber ma joie guillerette de calme, savoir savourer la mélancolie, et savoir la délaisser ; muer mon dégoût en peur et ma peur en chaude détermination. De ces mixtures naissaient parfois de nouvelles sensations, des humeurs informulées, parfois évasives, souvent saisissantes, sur lesquelles je ne pouvais pas mettre de mots, mais que je savais retrouver, parfois, au milieu d’une autre journée ou à la faveur d’une nuit.
- Mes idées furent les dernières touchées. Nourries de ce que je voyais enfin et de ce que j’entendais plus finement, grandies de ce que je comprenais en profondeur et de ce que je ressentais avec largesse, elles s’élevèrent et devinrent des idéaux. Je remplaçais peu à peu mes opinions préconçues, répétées d’une autre bouche ou tirées d’anciennes peurs, par des perceptions vives, mâtinées d’autres concepts, ouvertes aux pensées d’autrui et sans cesse balayées par les flux d’expériences et de rêveries. Je les sentais muer sans cesse, s’affiner, trouver peu à peu leur juste place dans le réseau de valeurs que je m’étais constitué.
- Cette évolution se poursuit toujours en moi ; sans doute est-elle sans fin. Confusément, je sens que tous mes élans sont liés entre eux, ou peuvent l’être : mes aspirations à une politique moins dominatrice, mon rêve d’une société plus curieuse, ma faim de merveilles naturelles et scientifiques, ma soif d’états émotionnels indescriptibles, mes inquiétudes sur la marche effrénée du monde, mon rejet de ceux qui pillent et mon admiration pour ceux qui font.
- Et tout cela, c’est grâce à elle, ou à cause d’elle. Elle est le sachet de thé rare qui infuse dans mon existence, et diffuse des idées alternatives dans les derniers recoins de mon esprit. Elle n’a même rien eu à faire pour cela. Ici une parole surprenante, là un geste subreptice. Le reste du temps, son existence nonchalante, naturellement installée dans un état définitivement transitoire, occupant fièrement une place entre deux cases prévues par notre société. C’est une personne mouvante, entre deux âges, entre deux genres, toujours entre deux idées, portant tout à la fois la distance qu’ont les gens mystérieux et la proximité chaleureuse de ceux qui vous sont familiers dès l’instant où vous les rencontrez.
- C’est une belle personne. Oh, je vous vois venir : ne pensez pas que j’ai pour lui quelque élan romantique. C’est un tout autre genre de relation qui nous lie, et pas moins importante. Mais je peux dire qu’il est mon ami, je crois. Je peux compter sur lui ; non pas pour faire ce que je lui demande, mais pour accomplir ce qu’il aurait naturellement tendance à faire en ma faveur, pour m’apporter ce dont j’ai besoin sans en être forcément conscient. J’ai pour lui une forme particulière de confiance, et une teneur particulière d’admiration. Disons, pour reprendre une expression un tantinet vieillotte, que s’il n’existait pas, il me faudrait l’inventer. S’il n’avait pas été là, il m’aurait fallu une sorte d’ami imaginaire à son image. Un petit génie sur l’épaule. Une voix de la confiance.
- Avec délice, je trempe enfin mes lèvres dans la surface ocrée. Il est temps de réviser ma métaphore. Aussi savoureuse soit-elle, l’image que j’ai employée pour décrire ma muse a ses limites. Certes, avec le sachet de thé, on retrouve bien l’infusion des perceptions nouvelles et des concepts novateurs, on comprend le départ soudain d’une délectable entropie. Mais on croirait que l’évolution s’arrête là, aux limites de mon esprit, comme confinée aux bords cylindriques d’un mug. Rien n’est moins vrai en réalité. L’important à présent, c’est la transmission de ces changements, la propagation de mon ressenti, l’émission de mes idées. Non pour qu’elles soient copiées chez autrui, reproduites à l’identique, mais pour qu’elles se mêlent à son expérience propre, se dispersant en volutes pour faire naître des teintes neuves. Que je me fasse à mon tour sachet de thé, que je sois la muse d’une personne ou l’inspiration passagère d’une foule.
- Au fond, c’est ce que je lui dois. Rien ne sert de lui expliquer ce qu’elle a produit comme changements en moi. Elle sait déjà tout cela. Je ne la remercierai pas en racontant le passé, mais en racontant le présent et le futur, les projets que j’ai et les œuvres que je façonne, les inventions et les divagations, ce que j’espère voir surgir dans la tête des gens et de par le monde. Une infusion vive. Une diffusion profonde. Une effusion prolongée.
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