Ivain

Jour 9 - "Pressure"

Oct 12th, 2021
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  1. Auahi courait d'un pas léger au milieu des épais troncs de la jungle endormie, le long d'une sente de gibier qui montait en pente douce vers la montagne. Ses pieds nus effleuraient le sol sans aucun bruit, on aurait cru seulement parfois entendre le bruissement des feuilles de bananiers, ou le craquement de l'immense tronc d'un arbre à pain, et seuls quelques marsupiaux vigilants émaillaient de brefs cris incertains la sobre symphonie nocturne à son passage. Il se sentait presque bien, c'était là sa terre et celle de ses ancêtres, celle qu'il aimait, et il en serait presque venu à oublier le malheur qui écrasait son cœur aujourd'hui.
  2.  
  3. Au loin, une détonation retentit, suivie de hurlements perçants, qui résonnèrent sur toute l'île et l'eau alentour, troublant la paix sacrée des vivants et des morts. Auahi fit une pause et se retourna. De là où il se trouvait, il pouvait apercevoir la côte et les lumières de son village au loin, il distinguait même les frêles embarcations qui se balançaient au rythme de la houle, et un peu plus au large, l'énorme navire des hommes sans âme, éclairé de dizaines de torches, capable hélas de braver les tempêtes et les immensités salées qui les séparaient du reste du monde.
  4.  
  5. Alors son cœur se serra à nouveau, et une chape de frustration l'écrasa au sol, comme un oiseau sans ailes, comme un arbre abattu, le privant de toute hauteur, de toute largeur, le réduisant à son seul être, comme un point perdu dans l'infini, comme s'il était nouveau-né à nouveau.
  6.  
  7. Auahi n'avait pas eu l'enfance de ses semblables, au village. Il ne savait ni naviguer ni pécher. A sa naissance, il avait été donné au chamane de son peuple, et il avait vécu au cœur de la forêt, au plus près de la montagne, au plus près des esprits de l'île.
  8.  
  9. Il avait passé vingt ans là-bas, à apprendre à écouter et à lire les signes, à voyager par l'âme, à s'envoler loin au-dessus de la cime des arbres, où à s'enterrer jusqu'aux plus profondes sources souterraines.
  10.  
  11. Son maître lui avait montré tout son art, tout ce qu'il fallait savoir et découvrir pour lui succéder, pour que son peuple puisse continuer de vivre dans l'harmonie pendant des lunes et des lunes, de traverser leur vie charnelle le plus légèrement possible.
  12.  
  13. Il se détourna du spectacle et reprit sa course.
  14.  
  15. Tout avait changé avec l'arrivée des sans âmes. Auahi, trop jeune sans doute, n'avait pas d'abord compris le malheur qu'ils apportaient. Il avait, comme tous les autres, été impressionné par leurs connaissances sans limites, par leurs habits scintillants, leurs us fascinants, et tous leurs artefacts merveilleux. Son maître, lui, plus âgé, plus perspicace sans doute, avait dû sentir le vent tourner, le monde changer, car il avait cessé de se rendre au village alors. Il passait de plus en plus de temps seul, avec les esprits, ou à voyager par la transe. Son élève avait fini par comprendre qu'il avait peur. Et à juste titre. Car son peuple, à son tour, avait commencé à perdre son âme, son lien avec sa terre, ses arbres, son eau, même avec l'au-delà, comme s'ils n'étaient sur Terre que pour une vie, sans avoir à se préoccuper de l'avant, de l'après.
  16.  
  17. Il avait bien tenté de prévenir, de montrer l'abîme de ténèbres sans fond qui s'ouvrait devant eux, si proche, mais les autres ne comprenaient pas ses paroles. Il était comme l'air qu'ils respiraient, comme l'eau enfouie qui irriguait la canne à sucre, invisible, intangible, sans force brute ni voix tonnante. Il était, c'était tout, aussi essentiel mais muet que le Soleil que tous attendaient chaque jour sans crainte, ou la Terre sur laquelle tous marchaient insouciants...
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  19. A la mort de son maître, il avait passé plusieurs lunes d'affilée parmi les siens, pour les rassurer, pour leur montrer qu'il continuait sa mission, pour, aussi, trouver un autre Lui, à qui enseigner ce qu'il avait acquis.
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  21. Il n'avait trouvé que le Néant. Il avait vu la violence, la cupidité, la jalousie, la faiblesse que son peuple cultivait. Le désintérêt, surtout. Il allait s'éteindre en silence, lentement écrasé par le Vide, que son peuple cultivait. Il avait beaucoup maigri. Ses tatouages avaient perdu de leur éclat, virant au gris. Ses longs cheveux étaient tombés en partie, avaient commencé à blanchir.
  22.  
  23. Alors Auahi était retourné dans la jungle, loin, cherchant lui aussi le rassurant contact des esprits, encore un peu, avant son inéluctable disparition.
  24.  
  25. Il était alors parti, pour ce qu'il espérait être son dernier voyage. Il avait fumé tant d'herbes qu'il n'avait su revenir, perdu, sans masse au milieu du grand Tout, flottant entre les poissons géants qui engendrent les mondes et les oiseaux célestes qui en charrient les âmes.
  26.  
  27. Mais un jour, la gêne, l'inconfort, la pression étaient subitement revenus. Il avait senti sa peau, ses muscles et ses os qui l'écrasaient, le privant de mobilité. Il avait voulu chasser l'importun qui l'avait cruellement ramené, quel qu'il soit. En ouvrant difficilement les yeux, il avait distingué face à lui une haute silhouette qui était entrée dans sa cabane. Un sans âme. Ils s'étaient longuement dévisagés. Auahi s'était attendu à périr sous ses coups, ou peut-être à recevoir des insultes, ou pire encore, des excuses ? Mais le sans âme s'était simplement assis en face de lui, et avait laborieusement articulé dans sa langue : Je suis toi. Il avait ensuite saisi les mains d'Auahi, et y avait déposé un caillou, puis s'en était allé d'une démarche fatiguée, comme si enfin il allait pouvoir céder, renoncer, se laisser digérer par le Grand Ventre qui avale tout...
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  29. « Auahi ? » ; « Bylgja »
  30.  
  31. Le jeune chamane ne comprenait pas ce que la gemme lui disait, c'était un étrange esprit, lointain, étranger, encore plus diffus et discret que les autres. Mais il le sentait, il saisissait sa nature. Il répondit alors :
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  33. « Auahi. Le Feu »
  34.  
  35. « Aeled »
  36.  
  37. Alors Auahi trouva sa voie.
  38.  
  39. Et à présent il courait vers le dénouement. Il avait accéléré, quitté l'abri des arbres. Il serpentait entre les rocs sur le flanc de la montagne. Jusqu'à une grotte qui plongeait sous terre. Il s'était déjà rendu ici en esprit, il savait que trouver, que faire. Et Bylgja l'y aiderait, il le savait.
  40.  
  41. Lorsque le passage devint trop étroit, il parvint tout de même à glisser son corps dans les plus minces interstices, sans savoir comment, mais il y parvint. Il sentait le poids écrasant au-dessus de lui, qui aurait broyé n'importe quoi, mais il était ailleurs, à la fois ici et ailleurs. Il n'avait jamais connu cela, mais il s'en moquait : il continuait d'avancer. Il sentait les esprits de son peuple autour de lui, des entités bienveillantes, qui le pressaient de rebrousser chemin, le repoussant parfois, l'abrutissant de leurs suppliques. Mais ils étaient trop naïfs, ne vivaient pas, comme lui, parmi les vivants, ne saisissaient pas ce que Bylgja lui avait montré, l'importance de sa voie.
  42.  
  43. Lorsque la roche devint plus dense encore, parfaitement infranchissable, même pour la plus infime gouttelette, Auahi dut nager en elle. Il était plus lent que jamais, luttant au cœur de sables mouvants, empêtré comme un bébé dans ses langes ou le gibier dans un filet.
  44.  
  45. Il sentit la chaleur augmenter, la roche autour de lui était liquide, bouillonnante, furieuse. Elle était comme lui, écrasée et brimée, elle voulait sortir, libre et légère.
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  47. Auahi cessa alors de descendre. Il était au cœur de la montagne, là où était contenue sa furie, furie qu'elle contenait pour préserver les Hommes.
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  49. Il allait libérer cette furie. Il serait Auahi, le dernier esprit de son peuple, il ne perdurerait pas, il le savait, mais il offrirait un espoir au monde, celui que Bylgja portait en lui - elle ?
  50.  
  51. Il serait le feu oublié, celui qui délivre de l'étreinte, qui crève l'abcès, après lequel un nouveau départ, sur un terreau fertile, serait possible.
  52.  
  53. La terre se mit à trembler, la roche en fusion, petit à petit, prit le dessus sur la montagne, et enfin, Auahi retrouva le mouvement, la fluidité, la légèreté. Au milieu du carnage et de la fureur, il se dissolut entièrement, léger, si léger. Sa conscience recula, il allait disparaître pour de bon dans le Tout, mais il savait que son peuple retrouverait le chemin. Il laissa finalement partir Bylgja, qui disparut bien vite dans le flot incandescent, gemme inaltérable filant vers l'inconnu, et une larme coula sur son visage, car il aurait voulu pouvoir l'aider plus, elle - lui ?, qui ne pourrait jamais totalement se dissoudre, condamnée à porter le poids du monde, vouée à être dernier des siens.
  54.  
  55. « Bonne chance. »
  56.  
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