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- « Qu’est-ce que c’est que cette…chose ? »
- Felipe Amaro, jeune aventurier à peine trentenaire et néanmoins capitaine du navire pirate "L’Arquebuse", se tourna vers sa seconde avec un sourire ravi.
- « Ma chère Maria, voilà une découverte fort prometteuse pour la suite de notre quête ambitieuse – bien qu’incongrue, je vous l’accorde. Nous venons déjà de prouver l’existence du kraken, ou en tout cas d’un calamar des profondeurs suffisamment imposant pour prétendre incarner la bête de légende. »
- « Mais il est fait de pierre, votre kraken. »
- « Fossilisé, me semble-t-il » répondit Felipe en tournant à nouveau son attention vers la monstruosité en contrebas.
- La créature affleurait à la surface de l’eau, sous le bastingage de l’Arquebuse. Des tentacules de roche sombre et granuleuse, longs de plusieurs dizaines de mètres, sillonnaient les environs en s’évasant depuis l’effroyable gueule du monstre. Celle-ci était tournée vers le ciel et à peine émergée. On aurait dit un amas chaotique de pointes et de fibrilles, couronné d’appendices figés dans leur ondulation. Une légère ouverture s’ouvrait entre les stalactites morcelées qui avaient été les dents du kraken, chacune de la taille d’un homme.
- « Et maintenant ? »
- « Maintenant, chère Maria, je descends. »
- Joignant le geste à la parole, Felipe glissa prestement le long de l’échelle de corde qui tombait sur le flanc de son navire. Il se posa sur une ventouse calcifiée aussi grande qu’un sabord, puis avança parmi les reliefs aigus qui garnissaient la bouche de la créature. Il entendit sa seconde poser pied à terre derrière lui, et le suivre dans sa périlleuse exploration. Mais alors qu’il déroulait la corde qu’il avait emportée directement dans le puits que formait la gorge de l’animal, il la vit croiser les bras du coin de l’œil.
- « Ne crois pas que je vais te suivre là-dedans, Felipe. »
- Diantre. Quand elle se permettait de tutoyer son capitaine, c’est qu’elle atteignait la limite de la patience dont elle pouvait faire preuve à l’égard de ses frasques.
- « Mais je n’y compte pas, ma chère. Tenez, enroulez la corde autour de cette canine, là. »
- Elle s’exécuta presque sans décroiser les bras – une prouesse – mais son expression resta fermée.
- « Ne crois pas non plus que je vais t’attendre ici pendant que tu cabrioles dans le ventre d’une bête des profondeurs. On ne sait même pas si cette carcasse est stable. Et si elle s’effondre, il faut que l’un de nous deux reste en vie sur le bateau pour ramener l’équipage à bon port. »
- Felipe grimaça, mais ne protesta pas. Depuis qu’il était devenu pirate, avant même qu’il n’assume le commandement de l’Arquebuse, Maria Leido avait été la présence fiable et sérieuse qui contrebalançait son impétuosité et son goût trop prononcé pour l’aventure. S’il devait y rester cette fois, au fond, ce serait un bon moment pour qu’elle récupère la responsabilité qui aurait dû lui incomber. Il jeta un œil dans le gouffre béant qui s’ouvrait sous ses pieds. L’obscurité, dans laquelle on distinguait ça et là d’autres aspérités, était pour le moins inquiétante.
- Pour se redonner du courage, il plongea dans un souvenir d’adolescence. C’était la toute première fois qu’il avait pris la mer. Il n’était à l’époque qu’un jeune mousse. Intimidé, voire effrayé. Tandis qu’il s’échinait sur des cordages, à l’écart du reste de l’équipage, l’armateur qui avait affrété le vaisseau était venu le voir. Sans dire un mot, il lui avait pris les cordes des mains et lui avait fait la démonstration d’un nœud complexe et surprenant que Felipe n’avait jamais vu. Avec un regard de connivence, l’armateur lui confia que c’était une technique dont lui seul avait le secret. Un nœud infaillible.
- Sans s’en rendre compte, perdu dans sa réminiscence, le jeune capitaine avait reproduit ledit nœud pour verrouiller son rappel dans la gorge du kraken. Il était temps à présent. Il eut un dernier regard encourageant pour son amie toujours maussade, puis plongea dans les ténèbres.
- Une vingtaine de mètres plus bas, il aperçut un sol en pente forte juste sous ses pieds. Il lâcha la corde et suivit l’unique galerie. Si les informations qu’on lui avait données étaient vraies, d’ici quelques mètres, il tomberait sur un joyau d’une pureté et d’une rareté exceptionnelle. Tandis qu’il progressait péniblement dans une chatière étroite et rugueuse, il lui sembla apercevoir du mouvement sur sa droite. Il plissa les yeux, et crut voir une silhouette menue avancer tant bien que mal dans un boyau parallèle au sien. Il cligna des yeux, et l’impression s’estompa. Allons bon.
- La chatière finit par déboucher dans une caverne de taille honorable, avec trois bons mètres sous plafond. L’estomac de la bête, sans doute, se dit-il distraitement. Il fouilla la salle du regard. C’était un cul-de-sac, et il n’y avait aucune gemme en vue. En revanche, en gagnant le côté opposé à celui par lequel il était entré, il fit une découverte bien plus sidérante encore.
- Une petite fille était assise dans une alcôve naturelle. À bien y regarder, elle semblait comme encastrée dans la roche, mais cela ne semblait pas la déranger. Pas plus que la présence à côté d’elle d’un squelette humain, déjà bien abîmé et en partie minéralisé. Un fossile en devenir. La fillette leva des yeux curieux vers le pirate hagard. Il avait assez parcouru le monde pour savoir qu’elle était originaire de Chine, ou d’une contrée proche. Mais quand à savoir ce qu’elle faisait dans un endroit pareil…
- « Bonjour monsieur », dit-elle dans un espagnol impeccable. « Tu t’es fait avaler toi aussi ? »
- « P…Pas exactement », bredouilla Felipe.
- Sans pouvoir trouver les mots, il fit un geste interrogateur en direction des ossements durcis.
- « Ah, lui, c’est mon dernier compagnon de route. Il n’a pas tenu longtemps. Il avait l’air plus solide qu’Armand, pourtant. »
- « Attends deux minutes. Tu m’as dit que vous aviez été avalés par le monstre ? »
- « Oui. Mais il n’était pas encore en pierre, quand il nous a mangés. C’était il y a très longtemps. »
- Loin de l’éclairer, la conversation prenait un tour toujours plus ahurissant. Il décida d’en rester à des considérations bassement matérielles.
- « Moi, je suis venu chercher un joyau, comme un gros diamant. Une pierre qui brille. Tu as vu ça quelque part ? »
- L’enfant secoua la tête, l’air sincèrement désolé. Felipe soupira, fouilla encore un peu les environs des mains et du regard, sous l’œil intrigué de son interlocutrice, puis se ravisa.
- « Bon, on dirait que ma quête de trésor est devenue une mission de sauvetage. Je vais essayer de te dégager de là, d’accord ? »
- « D’accord, mais d’abord, tu dois aider mon ami. C’est très important », ajouta-t-elle en tendant le doigt en direction d’un recoin obscur de la cavité.
- Le capitaine s’approcha de l’endroit indiqué, et, à sa grande stupeur, la silhouette rampante lui apparut de nouveau. Il la voyait un peu plus distinctement maintenant. C’était un jeune garçon blond, aux traits européens – anglais, sans doute – mais à la peau légèrement tannée. À peine plus qu’un enfant. Il s’évertuait à progresser, sur les genoux et sur les avant-bras, presque allongé, dans une galerie terriblement étroite.
- Machinalement, Felipe tendit un bras vers lui.
- « Tu ne peux pas le toucher. Il n’est pas ici, il est très loin. Mais au moins il est maintenant. Tu devrais pouvoir lui parler, pour l’encourager. Il faut qu’il me trouve, là-bas. »
- Le pirate ne comprenait rien aux mots que prononçait la fillette, mais, mû par un instinct troublant, il s’exécuta. Il s’adressa directement au garçon.
- « Allez mon gars ! Si je suis descendu dans les entrailles d’un monstre marin pour en extirper un vieux trésor, tu peux bien t’extirper de ce mauvais pas. Haut les cœurs ! »
- L’adolescent ne sembla pas l’entendre. Mais, chose étrange, dès que Felipe eut fini de prononcer ces mots, il redoubla d’efforts. Il était comme ragaillardi. Comme s’il avait pensé ces paroles ; comme s’il se les était adressées à lui-même.
- « Merci ! Ça devrait suffire », fit tranquillement la petite.
- Felipe secoua vivement la tête, comme pour en chasser la scène surréaliste qui venait de se produire, puis entreprit de désincarcérer sa compagne d’infortune. La roche semblait plus friable autour d’elle, et céda relativement facilement. Mais dès que l’enfant fut sur pieds, un grondement retentit dans toute la caverne, suivit de plusieurs craquements sourds de très mauvais augure. Un bloc se détacha du plafond pour venir s’écraser à quelques pas. Sans perdre un instant, le marin hissa la fillette sur son épaule et courut en direction de l’entrée.
- L’effondrement avait au moins permis d’élargir le passage exigu. Il put y passer en s’arc-boutant et presque sans ralentir, serrant toujours sa protégée contre lui. Le temps de parvenir à la gorge du monstre, la situation avait encore dégénéré. Des gravats jonchaient la pente qui menait au puits, mais, chose incroyable, la corde était toujours là. Un nœud infaillible en effet. Felipe bénit mentalement l’armateur de son enfance.
- Alors qu’il gravissait le plus vite possible les quelques vingt mètres qui le séparait de la liberté, les mains serrant le chanvre et les pieds collés à la paroi, son esprit paniqué sembla s’accrocher à un menu détail, comme un vêtement à une aiguille rocheuse. C’était un nom qu’avait mentionné la petite fille accrochée à son épaule. « Armand ». Ce prénom étrange, c’était justement le même que celui de l’armateur, l’homme qui l’avait envoyé sur les mers, plein de confiance, et qui lui avait aujourd’hui sauvé la vie avec son nœud magique. « Armand Folk », ou quelque chose du genre. Un drôle de personnage, qui ne semblait pas à l’aise dans ses vêtements, ni en la présence de marins, mais qui pourtant connaissait les cordages aussi bien qu’eux.
- La clarté du jour tira Felipe de sa rêverie. La surface, enfin. Mais il dût vite déchanter : le séisme avait resserré encore la maigre issue qui s’ouvrait entre les dents du monstre. Il ne pourrait jamais se hisser à travers, tout en tenant la gamine. Mais il ne pouvait pas non plus abandonner cette dernière dans l’immense carcasse sur le point de sombrer. Ou le pouvait-il ? Il était pirate après tout, et déjà rompu aux sacrifices nécessaires…Non, il n’arrivait pas à s’y résoudre.
- Son dilemme s’évanouit lorsqu’une voix familière l’interpela. Une main tendue, un bout de visage dans l’ouverture. Maria.
- « Passe-moi la mioche, vite ! »
- ***
- Depuis le pont de l’Arquebuse, le capitaine, sa seconde, la fillette secourue et le reste de l’équipage contemplait le colosse qui se désagrégeait. Des craquements titanesques se firent entendre, puis l’eau s’engouffra dans la bouche du monstre avec un rugissement féroce, emportant stalactites et morceaux de tentacules fossilisés. Enfin, l’immense masse rocheuse s’affaissa brutalement sous la surface, et disparut vers le fond marin.
- Felipe Amaro se tourna vers son impromptue passagère.
- « Sur quel continent dois-je vous déposer, très chère ? »
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