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L'artiste "Wootha" n'est plus.

a guest
Jan 25th, 2021
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  1. Pendant des années, vous m’avez peut-être connu au travers d’une entité fictionnelle nommée « Wootha ». J’ai aujourd’hui décidé de détruire cette entité. Dans ce texte, je vais vous expliquer ce qui a motivé cette décision.
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  3. Les moments forts de nos vies sont comme des rythmes qui, nous rappelant à l’essence de nos existences, ponctuent d’accent en accent nos trajectoires.
  4. J’ai constaté, depuis de nombreuses années, que l’existenceest ponctuée d’évènements qui ont la force potentielle de faire dévier de leur course linéaire nos trajectoires de vie.
  5. Je dis "force potentielle", car pour qu’elle soit réalisée, celle-ci doit s’accompagner d’un effort de volonté, qui, s’il est appliqué avec intuition, sans peur, permet d’opérer le miracle de la destruction créatrice.
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  7. Ainsi, je décide de quitter cette « art industrie ». J’ai cru, ou tenté de croire que par le récit de masse nous pouvions éveiller les consciences à la réalité du désastre et peut-être amener à un changement systémique.
  8. Mais je pense aujourd’hui que le problème est justement lié à un phénomène d’échelle. Toute volonté de produire des émotions, des vérités, des pensées, des désirs, des récits ou des œuvres dont la finalité est la diffusion de masse participe du problème et non de la solution.
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  10. Par cet acte, je détruis donc volontairement cinq années passées à construire une carrière dans le concept art, afin de libérer mon énergie créatrice du carcan dans lequel elle était enchâssée et pouvoir ainsi la mobiliser sous d’autres formes.
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  12. Il y a de ça 25 ans, je faisais pour la première fois l’expérience consciente de ce phénomène.
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  14. J’avais19 ans, et après un de ces évènements, je décidais de partir seul, sans argent, sur les routes d’Espagne, avec pour seul bagage des outils de sculpture et quelques vêtements. Ce voyage initiatique m’emmena alors vers la découverte de ce que la simplicité et le renoncement renferment de puissance créatrice et régénératrice.
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  16. Depuis lors, à chaque fois que dans ma vie je ressens l’impérieuse nécessité d’un changement de trajectoire, j’en passe par la destruction créatrice.
  17. J’ai pris la décision de faire preuve de radicalité face à ce que je crois être la situation la plus périlleuse que l’humanité ait jamais connue depuis au moins douze millénaires et la fin du Drias récent.
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  19. Il me semble que la crise écosystémique que nous connaissons, ce terrible tierracide, ne peut être arrêtée que par un changement profond de paradigme civilisationnel, et ce changement ne peut s’opérer que par la destruction créatrice.
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  21. Nous passons notre vie à accumuler des biens, des expériences, des souvenirs et de la reconnaissanceet à nous convaincre que nous les possédons afin de nourrir notre sentiment d’identité. Nous nous identifions à toutes ces possessions et pensons être une somme qui doit sans cesse croître pour ne pas se disloquer.
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  23. À l’image de la croyance en la croissance infinie dans un monde fini qui nourrit notre organisation sociale, notre croyons pouvoir continuer d’amasser toutes ces possessions jusqu’à notre mort, évènement final d’une longue trajectoire linéaire qui se termine par une ultime dépossession. Pour un esprit fini, la mesure ontologique d’une échelle linéaire revient nécessairement à percevoir la mort comme un néant, et non comme la fin d’un cycle : dans une société qui affirme que l’univers est fini, la trajectoire linéaire ne peut en effet qu’aboutir aux confins du néant. Cette représentation du monde moribonde nourrit un désir insatiable d’accumulation qui invisibilise l’infinie puissance créative de l’esprit.
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  25. Nous sommes collectivement ancrés dans le même imaginaire d’une trajectoire linéaire qui aboutira un jour au néant. Elle nourrit tout à la fois notre compulsion pour l’accumulation qui se traduit par un extractivisme forcené et notre tendance morbide à tendre vers la destruction de la terre, tant dans nos récits apocalyptiques que dans nos modes de production.
  26. Pourtant, jamais plus qu’aujourd’hui, dans l’histoire humaine telle que notre mémoire collective nous en fait le récit, n’avons-nous eu plus besoin de cette infinie puissance créative de l’esprit. Tant de futurs différents sont imaginables et désirables, et pourtant, nous nous limitons à n’en considérer qu’un tout petit nombre comme possible, reléguant tous les autres dans les domaines de l’utopie ou du divertissement.
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  28. Si la responsabilité humaine dans le réchauffement climatique ne fait pas l’unanimité, le tierracide – pour reprendre le mot inventé par Glenn Albretch – c’est-à-dire le meurtre prémédité, organisé, rationalisé et systématisé de la terre – résonne jusque dans nos quotidiens où que nous soyons sur la planète.
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  30. De nombreuses personnes sont tentées d’avoir une lecture extrêmement pessimiste de la situation ou au contraire de la nier. Certains estiment que nous pouvons encore « changer le système », ou que nous devons amener la vie sur d’autres planètes afin de la préserver. Mais si l’on prend un peu de recul, la différence entre toutes ces propositions est infime en comparaison de l’infinie puissance créative de l’esprit humain, et tient dans le faible delta de la pérennisation du système existant que le philosophe F. Lordon appelle l’angle α : la différence acceptable entre l’injonction à la conformité utile au système et les désirs singuliers de l’individu. Plus nous avançons sur la trajectoire linéaire qu’a prise l’humanité depuis la révolution industrielle, plus l’angle α tend vers la nullité et nous anticipons les injonctions et les confondons avec nos propres désirs. Nous, concept artistes, n’avons d’"artistes" que le nom qui est lancé à notre égo en récompense de notre servilité aveugle, comme on lance une cacahuète à un chimpanzé en cage lorsqu’il crée une nouvelle variante de la même grimace.
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  32. Cependant, parmi l’infinité de futurs désirables et magnifiques, dans lesquels l’humanité changerait sa trajectoire actuelle vers des possibles réellement différents, nous ne semblons capables d’imaginer que ceux qui tiennent dans l’angle α : ils sont encapsulés sous la forme de récits que nous appelons « fictions », enfermés dans la membrane confortable du "divertissement" à l’intérieur de laquelle le désir d’imaginaire peut s’épanouir sans pour autant risquer de remettre en cause l’ordre social établi qui est responsable du tierracide.
  33. Cet ordre social, qu’on l’appelle capitalisme, néo-libéralisme, modernité, anthropocène ou autre sobriquet, est devenu tant sa propre cause que sa propre conséquence. À chaque instant, l’angle α assure que notre créativité est canalisée vers la linéarité de la trajectoire du monde et qu’aucun évènement ne vienne générer une destruction créatrice qui pourrait créer de l’incertitude et du désordre. Bien au contraire, lorsque la créativité s’exprime à l’intérieur de cet angle, elle devient alors son contraire, de la créativité destructrice. En renforçant les normes et injonctions à la pérennisation d’un ordre social tierracidaire, elle participe de l’atomisation de la société, de la suppression de l’incertitude, du retour vers l’ordre, de la simplification du vivant, du règne de Thanatos sur Éros, de la pulsion de mort et du désir de néant.
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  35. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la lutte pour l’entropie. L’univers va de l’ordre vers le désordre, du simple vers le complexe, du rationnel vers l’irrationnel, du prédictible vers l’imprédictible.
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  37. Le chaos est l’indissociable allié de la vie.
  38. Notre puissance créative collective peut bien plus que la créativité destructrice qui réside à l’intérieur de l’angle α. Si nous en sortons collectivement, nous pouvons apporter à l’humanité les imaginairesd’une multitude de futurs possibles, désirables et magnifiques.
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  40. Afin d’appliquer à moi-même cette philosophie, je vais de nouveau me livrer à la magie de la destruction créatrice. « Wootha » est mort, mais je reste bien vivant. Je ne sais pas comment s’exprimera cette force créatrice qui m’habite tout comme chacun d’entre nous. Je crois qu’elle prendra une forme bien différente, encrée dans la dimension locale, le présent, l’amitié, la solidarité, le faire.
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  43. Merci.
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  46. Stéphane Richard
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