Ivain

Jour 9 - Heavy

Oct 10th, 2025 (edited)
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  1. Extrait de la conférence "Les dieux et la Science", au festival Les Mythologiques, 2012.
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  3. On sait au fond assez peu de choses à propos d’Ennod, le premier cauchemar, le serpent sans queue, l’infini. Il serait né d’un songe de Zakaz, et se serait enfui par sa bouche.
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  5. Nous voyons déjà là matière à débat, et les premiers penseurs ne s’en privèrent pas.
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  7. Comment donc Ennod aurait-il pu sortir, étant infini ? Mais s’il n’était pas sorti entièrement, il ne serait pas infini ; et s’il l'était, à quelle vitesse avait-il dû ramper hors de la bouche du dieu ? Et à présent, ne devrait-il pas avoir empli le monde, se trouver partout autour de nous ? Et ainsi de suite.
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  9. Loin de prétendre répondre à ces questions, nous nous bornerons à remarquer la nature paradoxale d’Ennod, qui sans doute fit sa célébrité aux premiers temps de l’histoire. Alors qu’hommes et femmes commençaient à comprendre leur monde, il s’érigea sans mal en garde-fou, en limite obscure au-delà de laquelle la raison ne savait trop comment procéder.
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  11. C'est sans doute à ce titre que le serpent sans queue devint très tôt et sur tous les continents un symbole universel et fréquemment représenté, au même titre que ses immortels cousins.
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  13. Dans la littérature primitive, et il y a fort à parier qu’il en était de même dans la tradition orale qui l’a précédée, Ennod est souvent mentionné comme le géniteur de diverses créatures, monstres et chimères, parmis lesquels vous connaissez sans doute les plus célèbres, le Drüss, Chténoptoron, Moïka, les Phyurges, et j’en passe. Comme le disait si bien G. Murcial, “les nombres érigent le monde, l’infini engendre ses horreurs”.
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  15. Si en général ces innombrables enfants d’Ennod possèdent surtout les caractéristiques propres à servir la narration dans laquelle ils évoluent, l’étude approfondie des sources permet très souvent d’établir une filiation indéniable et fascinante avec l'énigme insoluble qu’incarne Ennod.
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  17. À titre d’exemple, laissez-moi vous parler de l’une de ces créatures, relativement méconnue et pourtant fascinante, et dont le mythe résonne de manière frappante avec des questionnements tout à fait actuels.
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  19. Le Zhulong, c’est son nom, naquit de l’union d’Ennod avec le précipice de Dhian, célèbre faille sismique d’Asie, dont on croyait jadis qu’elle avalait l’âme des défunts pour les mener à leur dernière demeure.
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  21. Dépourvu de membres, d’yeux ou d’oreilles, il avait pour ainsi dire la forme d’une grosse boule, de la taille de deux hommes adultes, dotée d'un cuir craquelé et épais, assorti d’une toison noire et drue. Le Zhulong se déplaçait en roulant, incapable de vitesse mais apte à franchir tout obstacle sur sa route.
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  23. L’image de cette balle pataude roulant placidement aurait pu faire sourire, s’il n’y avait sa bouche. La seule chose qui permettait de distinguer ce vers quoi était tourné le Zhulong, c’était son énorme bouche, qui s’ouvrait d'une extrémité à l’autre de son corps. Et dedans, ni dents, ni langue, ni même un quelconque prolongement des chairs qui composait son enveloppe. La bouche du Zhulong était un puits sans fond, un abîme de néant béant au milieu d’une masse de poils noirs.
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  25. Il n’est guère étonnant alors que la principale activité de la bête ait été de manger. Tout ce qu’il trouvait sur son passage. Et sans cesse. Dépourvu de la faculté d’anticiper comme des cinq sens, le Zhulong se contentait d’errer sans but, avalant ce vers quoi il avait roulé, végétal, animal, minéral.
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  27. Dans Le Récit des Berges, le Zhulong est l’une des neuf créatures que l’archer Houyi doit vaincre, et il est à noter qu’il est la seule que le héros ne terrasse pas ; c’est avec son ingéniosité, et l’aide de ses alliés célestes qu’il profite habilement des faiblesses du Zhulong pour le bannir là où il ne pourra plus menacer ses terres.
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  29. Cette histoire, que je recommande à tous, s’arrête là, mais un autre mythe nous donne le fin mot de l’histoire.
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  31. Ce qu’il faut en retenir, c’est que le Zhulong, pour stupide et indolent qu’il ait été, présentait une caractéristique notable : il était pour ainsi dire invincible. Si Houyi avait dû se résoudre à le chasser, c’est que son cuir impénétrable l’avait empêché de l'occire. De même, il semblait que la bête ne vieillissait pas ; à vrai dire, elle semblait même dépourvue de métabolisme, ne respirant pas, ne dormant pas, avalant de tout mais ne rejetant rien.
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  33. Cela finit par embêter les dieux. Si les mortels se contentaient de fuir sans hâte à son approche, soupirant d’avance en pensant aux réparations qu’il leur faudrait effectuer une fois que le Zhulong serait reparti, les habitants du ciel eux, avaient la conscience du temps long.
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  35. Une créature capable d’engloutir tout ce qu'elle croisait, même à un rythme dérisoire, risquait à terme de menacer leur monde. Au début, immortels qu’ils étaient, ils se contentèrent de chasser le Zhulong eux-mêmes lorsqu’il les approchait d’un peu trop près. Mais ils remarquèrent que siècle après siècle, il devenait de plus en plus lourd. C'était logique, après tout : toute cette matière engloutie lui faisait prendre du poids, et à chaque bouchée il gagnait ce qu’il avait pris au royaume des dieux.
  36. Dans un premier temps, ils décidèrent de l’enterrer sous une montagne, pour l’éloigner quelque temps.
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  38. Lorsque la montagne eut disparu, ils l’envoyèrent sur une des deux lunes.
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  40. Lorsque la lune disparut complètement, ne laissant plus aux Hommes qu’un seul astre pour éclairer leurs nuits, les immortels emportèrent le Zhulong sur la planète la plus éloignée qui soit, et l’abandonnèrent là.
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  42. Bien plus tard, lorsqu’il n’y eût plus que huit planètes, leur dernière sœur entièrement dévorée, les dieux décidèrent d’employer les grands moyens.
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  44. En unissant leur forces, car à présent le Zhulong était monstrueusement lourd, ils le tractèrent péniblement jusqu'à une lointaine étoile, supposant peut être qu'il ne survivrait pas au brasier infernal des forges de l’univers, et le laissèrent tomber jusqu’en son centre.
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  46. Une éternité passa.
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  48. Et un jour, l’étoile disparut à son tour. Quelques-uns se rendirent là où elle avait jadis brillé de mille feux, s’attendant sans doute à trouver le Zhulong roulant à travers le cosmos, vers sa prochaine destination, mais il n’y avait rien.
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  50. Enfin, pas exactement. Là où avant flottait tout un système bien ordonné, une gigantesque masse sombre se dressait, qui occultait même la lumière du firmament alentour.
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  52. Nul n’osa pénétrer dans cette masse sombre, et sans nul doute, bien leur en prit.
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