Ivain

Jour 21 - "Chains"

Nov 11th, 2023
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  1. Quelques jours plus tard, ils parvinrent en vue d’une petite bourgade. Après tant de temps passé dans ce que la nature sauvage avait de plus exubérant, la perspective de la civilisation leur sembla bien alléchante. Vue de loin, la ville, malgré sa taille modeste, semblait grouiller comme une fourmilière.
  2.  
  3. Il régnait en effet une agitation notable dans l'artère principale : une procession de militaires marchait au pas, avec à sa tête un grand homme perché sur un superbe cheval bardé de métal doré. Le garçon trouva leur uniforme étrange ; ils devaient venir de très loin.
  4.  
  5. Le chef de guerre et son escorte se dirigeaient vers l'autre extrémité du village, et le vieux l'entraîna à leur suite, dans le flot des badauds. La petite troupe se dirigea vers une butte non loin, en suivant une large piste. Au sommet, le garçon distingua la cime d'une grosse pierre taillée, et dût jouer des coudes pour s'approcher.
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  7. La pierre était de forme pyramidale, haute comme une petite maison. Sur la face tournée vers la route étaient gravées les représentations d'un aigle et d'un serpent, et à son pied il y avait un homme enchaîné. Il semblait sans âge, vêtu d'une épaisse robe en laine, ses cheveux gris flottant au vent, enserrés dans une couronne de bois. De grosses chaînes fixées dans la roche entouraient son buste, ne lui laissant que le jeu suffisant pour s'asseoir ou se lever. Il avait la tête penchée vers le sol et ne réagit pas à l'arrivée de la foule.
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  9. Cette vision horrifia le garçon, qui crût d'abord assister au supplice d'un martyr, mais l'assemblée avait fait silence, certains des premiers rangs allant même jusqu'à s'agenouiller respectueusement. Le chef de la procession, lui, descendit de son cheval et s'approcha de l'enchaîné, un petit coffret de bois précieux sous le bras, qu'il lui tendit ouvert lorsqu'ils furent face à face.
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  11. Alors seulement, l'enchaîné leva ses yeux perçants, observa un moment l'assemblée, et finalement reporta son attention sur celui qui se présentait devant lui. Il inspecta le contenu du coffret, et prononça quelques mots que l'enfant n'entendit pas. Cela ne plut pas au militaire, qui haussa la voix en désignant du doigt son présent, très énervé. Apparemment, il exigeait plus en échange.
  12.  
  13. Son interlocuteur ne réagit pas, mais un homme et une femme - ils évoquèrent deux moines au garçon - surgirent de nulle part, comme s'ils avaient émergé de la roche dont ils semblaient vêtus, et se postèrent de part et d'autre de la scène, menaçants bien que désarmés.
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  15. « Pour ton offrande, je répondrai à une question. Une seule. », répéta l'homme enchaîné, plus fort pour que toute la foule l’entende.
  16. L'autre hésita un moment, comme s'il soupesait la valeur de l'affront qui lui était fait, celle de son cadeau, celle de la réponse qu'il attendait. Il tendit finalement le coffret à l'un de deux moines étranges, et se mit à parler à voix basse avec l'enchaîné. C'est à ce moment que le vieux tira l'enfant par le coude ; ils ne verraient ni n'entendraient rien de plus. En redescendant de la colline, il lui expliqua ce à quoi il venait d'assister.
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  18. « La ville toute entière ne tient que sur la réputation de l’homme que tu viens de voir. Ils l’appellent le Prophète. On dit que les premiers voyageurs le trouvèrent là, au sommet de son monticule, enchaîné comme il l’est aujourd’hui. A toutes leurs questions, il répondait par énigmes mais avec sagesse, usant de métaphores, et certains commencèrent à voir la vérité derrière ses paroles obscures. Bien vite, la réputation de ses oracles se répandit, et de plus en plus de gens vinrent. Ainsi naquit la ville. »
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  20. « C’est un onirinaute, non ? Le Prophète. J’ai vu sa couronne en bois. »
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  22. « Qui sait ? Certains prétendent en effet qu’excédé par sa vie terrestre, le Prophète se serait lui-même enchaîné pour se priver de toute distraction et forcer son Éveil. Ses prédictions seraient des fragments de la vérité universelle qui règne derrière la Frontière. Mais ce ne sont que des suppositions, bien entendu. Il n’est pas très bavard, il passe la majorité de son temps renfermé en lui-même, et quand il parle, ce n’est pas de son passé. »
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  24. « Mais depuis combien de temps il se tient là, enchaîné ? Il ne mange pas ? »
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  26. « C’est ce que les gens disent. Qu’il est là depuis des décennies. Qu’il se nourrit d’intelligence, et ne boit qu’à la coupe du savoir. Mais c’est dur à croire : comme tu l’as vu, une sorte de culte lui est rendu. Même si le Prophète lui-même n’y est pour rien, beaucoup de gens ici vivent de la venue des pèlerins, parfois des confins du monde. Et s’il semble évident qu’il n’en tire aucun profit, vu son mode de vie pour le moins frugal, je ne doute pas que tous ici soient très attachés à son bien-être. »
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  28. « Ça alors… Tu lui as déjà parlé ? »
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  30. Le vieux sembla réfléchir à sa réponse.
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  32. « Oui, il y a longtemps. Je n’ai rien compris à ses mots, alors. Mais aujourd’hui... Si tu veux mon sentiment, je pense que sa légende n’est pas usurpée. C’est d’ailleurs pour ça que je t’ai amené ici. Si tu le désires, tu iras toi aussi te faire ton opinion. Mais d’abord, allons nous reposer. »
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  34. Le soir venu, ils retournèrent à la pierre taillée. Le garçon avait une boule au ventre. S’il avait toujours été plutôt sceptique vis-à-vis des légendes de son enfance, les derniers mois avaient su lui prouver que le monde regorgeait de phénomènes insoupçonnés. Ainsi, même s’il tentait de ne rien en montrer, il angoissait un peu d’apprendre ce que le Prophète aurait à dire à son sujet.
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  36. Le vieux s’arrêta quelques dizaines de mètres avant le sommet.
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  38. « Continue seul à partir de là. Offre-lui ça, il aimera. »
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  40. Il tendit à l’enfant un gros coquillage sans défaut, d’une belle teinte rose. Il avait dû le ramasser quand ils étaient allés voir l’océan. Le garçon était intrigué, mais ne dit rien et poursuivit son chemin. Le prophète l’attendait, apparemment : il n’était pas plongé dans ses pensées, mais suivait du regard sa progression.
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  42. « Lohim. Il me semblait bien que l’heure de ta venue approchait. Viens, viens. Que m’apportes-tu, cette fois ? »
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  44. Le garçon en resta interdit. Il ne comprenait pas. Était-ce une mystification, un tour de passe-passe ? Oui, sans doute... L’homme devait avoir un complice en ville qui les avait épiés. Peut-être un des deux moines qui veillaient silencieusement, adossés à la pyramide.
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  46. Mais plus il s’approchait, moins le Prophète tenait son rôle de charlatan. Les maillons qui l’enserraient étaient énormes, vus de près ; ils devaient douloureusement peser sur ses chairs et ses os. Sa tenue de laine, délavée par les intempéries, semblait rêche et inconfortable. Son visage émacié était celui de la maladie et de la mort. Seuls, ses yeux vifs et inquisiteurs, qui pour l’heure fouillaient dans les siens, rappelaient qu’il était un homme et pas une statue de roche et de fer.
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  48. L’enfant lui tendit le coquillage, et le Prophète s’en saisit. Il plongea le nez dedans, inspira profondément, puis plaqua la conque sur son oreille et ferma les yeux. Il appréciait l’objet, c’était évident.
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  50. « La mer… J’ai beau la voir et l’entendre à chaque heure, à jamais elle me manque. C’est un beau présent. Je répondrai à trois questions ; je t’écoute. »
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  52. Trois questions, c’était bien. Le général du bout du monde devait avoir amené un objet autrement plus précieux que le sien avec lui, et pourtant le garçon en obtenait plus.
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  54. « D’accord. Est-ce-que vous savez l’avenir ? Mon avenir ? »
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  56. « Drôle de question à poser à un prophète. Non. Je ne connais pas l’avenir, mais tu le savais déjà, n’est-ce-pas ? Ceux qui viennent me voir ne veulent pas connaître l’avenir, ils veulent le créer. C’est ce que je fais, moi. Créer.
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  58. Enchaîné comme tu me vois, j’ai jadis rêvé de ma fin, déterminé à en finir. Mais mon propre esprit m’a joué un vilain tour. Il m’a montré une terre vierge, plus vaste que tout, et j’y ai bâti mon domaine. J’y ai connu tous les hommes, assisté à toutes leurs gloires, toutes leurs hontes. J’ai tout possédé, tout perdu, et j’ai recommencé, encore.
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  60. J’ai dans la tête un royaume plus vaste que l’infini du ciel.
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  62. C’est pourquoi je connais ton histoire, et celle de tous les autres. Pour moi, c’est toi qui est enchaîné. De ton propre maître, tu es devenu ton propre esclave. Et bien souvent, il est facile de savoir ce que font les esclaves, car il suffit pour ça de savoir ce que veulent leurs maîtres.
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  64. Voilà tout ce que je sais.
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  66. Que d’autre désires-tu apprendre ? »
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  68. Le garçon hésita. Si le Prophète ne pouvait deviner le futur, il était inutile de gaspiller ses réponses en futiles conjectures. Il savait donc quelle serait sa dernière question. Mais pour la suivante, il n’était pas certain. Il se sentait aveuglé par une curiosité incontrôlable, presque maladive. A laquelle il céda. Tant pis.
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  70. « La personne qui m’accompagne. Qui est-ce ? »
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  72. « Tu voyages seul, Lohim, seul avec toi-même. Ainsi sont les hommes. Lorsque tu en auras pris conscience, la route sera plus dure, plus longue, mais elle te mènera plus loin... »
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  74. « Je ne parle pas des hommes, ni de leur solitude. Je parle de l’homme que vous voyez derrière moi. Regardez-le. Lui vous connaît. Il vous a déjà parlé. Il savait que ce coquillage vous ferait plaisir. Qui est-ce ? »
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  76. « Derrière toi ? Je ne vois que le passé et les regrets. Est-ce là ce dont tu parles ? Et ton offrande, toi seul savait qu’elle me plairait : tu me l’avais déjà présentée, ne te rappelles-tu pas ? A moins… A moins que ce n’ait été dans ma tête ? A moins que l’instant présent ne soit lui-même dans ma tête ? Qui sait, Lohim… Qui sait si ce n’est pas toi le fou, enchaîné à ton rocher, qui rêve de moi dans ta tête ? »
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  78. L’enfant voulut appeler le vieux pour que le Prophète ne puisse plus nier, mais il se ravisa. L’autre commençait à délirer, c’était comme si la question l’avait tant intéressé qu’il cherchait pour son propre plaisir à résoudre le mystère qui serait caché derrière… Mais c’était une question stupide, bien inutile en fait, et il se maudit de l’avoir posée. La prochaine, elle, était capitale.
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  80. « Bon, d’accord, j’ai compris, j’ai compris. »
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  82. « J’en doute fort, mais passons. Pose-donc ta troisième question, je commence à avoir hâte de rentrer en moi-même, tu m’as donné matière à penser et créer. »
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  84. « Voilà : dans votre monde, justement, dans votre esprit, qui êtes-vous ? Un ange ou un démon ? »
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  86. « Ooh, encore une question étonnante. Es-tu là pour discuter de ma vie ? Car à trois reprises c’est de moi que je te parle. Tu sais, je n’ai nul appétit pour la conversation, tu n’avais pas à t’en faire… Mais si tel est ton désir, alors merci.
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  88. J’ai été un ange, oui, mais j’ai été déçu.
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  90. J’ai été un démon, aussi, mais j’ai été déçu.
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  92. Je me suis lassé, vois-tu ; et pour la deuxième fois, j’ai espéré l’extinction de toute chose.
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  94. Mais alors j’ai été sauvé, encore, et j’ai trouvé ma voie.
  95.  
  96. Ni ange, ni démon, non : j’ai repoussé la frontière que ma condition m’imposait, exactement comme auparavant en scellant ces fers à mes poignets ; abandonné la morale et ses choix et ses dilemmes et ses regrets ; renié tous ceux qui faisaient planer dans mon dos leur ombre menaçante et que j’avais emmené avec moi.
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  98. J’ai soumis tous ceux-là, et leurs anges et leurs démons, à l’exercice de ma toute-puissance. Je suis devenu… surhumain.
  99. Voilà, Lohim, qui je suis dans mon monde. »
  100.  
  101. Il avait terminé. Ses yeux avaient perdu de leur éclat, et il commençait à s’affaisser de nouveau, alors le garçon insista. Il le saisit par les épaules, le supplia d’être plus clair, lui demanda s’il parlait de la Frontière dans les rêves, du Royaume qui se cachait derrière, ou d’autre chose encore, mais en vain.
  102.  
  103. Les moines vinrent l’empêcher de perturber plus longtemps le repos de leur prophète, et il retourna jusqu’au vieux, un peu dépité.
  104.  
  105. « Alors, mon garçon ? Satisfait ? »
  106.  
  107. « C’est un début, disons... En gros, j’ai appris qu’il ne connaissait pas l’avenir, que tu n’existes pas, et que le choix que j’aurai un jour à faire est imparfait. »
  108.  
  109. « Hmpf. Un sacré début, en effet ! »
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