Ivain

Jour 19 - "Dizzy"

Oct 20th, 2020
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  1. Quand il passe une heure ou deux dans Mégixion, le voyageur finit par être pris d’un léger vertige. Il lève les yeux pour en chercher la cause, regarde tout autour de lui, puis au loin. Il lui semble que quelque chose a changé, mais il ne saurait dire quoi. Ce n’est souvent que quelques heures plus tard, alors que son malaise a cédé face à la force de l’habitude, qu’il comprend enfin : à toute heure du jour, la ville tourne sur elle-même, très lentement.
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  3. Je ne sais comment ce miracle est accompli. Peut-être la cité fut-elle érigée sur une immense plateforme pourvue de roues, ou sur une cohue de chenilles mécaniques. Peut-être se meut-elle par sa volonté propre, pour stimuler la vie de ses habitants dans un tourbillon de nouveautés. Peut-être est-elle située au centre d’un monde qui tourne autour d’elle. Tout cela, je l’ignore.
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  5. Ce que je sais, c’est que la ville mouvante accomplit un tour complet en une lunaison. Je sais également que le dernier jour du cycle, alors que la pleine lune est à son zénith, la place centrale, la pointe du glacier qui surplombe les environs et l’astre nocturne sont tous trois alignés ; de telle sorte que les rayons d’argent, passant au travers du prisme de givre, couvrent les pavés de flaques de lumière iridescentes. Alors, les hommes et femmes de Mégixion poussent des vivats et s’embrassent chaleureusement, fêtant l’instant qui marque le début d’un nouveau cycle pour la métropole.
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  7. Ce peuple a trouvé une manière admirable d’accorder sa vie au mouvement de la cité. Quand leur logis se trouve près de la forêt qui borde la ville à l’ouest, les citoyens emploient leur journée à chasser et à couper le bois. Quand la rotation les amène du côté des champs, ils sèment ou labourent, selon l’époque. Aux abords du mont qui domine leurs quartiers, ils deviennent mineurs, carriers et tailleurs de pierre. Enfin, lorsque leurs maisons se trouvent nez à nez avec la paroi de la falaise, ils se tournent vers l’intérieur de la ville : certains nourrissent leurs concitoyens, d’autres distribuent le courrier, et ceux qui aspirent à la quiétude s’occupent des jardins.
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  9. Ainsi, chacun n’exerce son métier qu’une semaine avant d’en changer. De plus, d’un cycle à l’autre, on choisit souvent un rôle différent de celui que l’on occupait à son dernier passage. Le pêcheur à l’étang devient bûcheron, et le bûcheron devient garde-chasse. Il est alors impossible à quiconque de se lasser de son occupation. Mais surtout, chacun est conscient du quotidien de son voisin, et des difficultés que celui-ci peut rencontrer. De l’empathie naît l’entraide, et de l’égalité naît la paix sociale.
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  11. Il existe tout de même une forme de privilège. Au centre de Mégixion se dresse une grande tour que l’on appelle le Moyeu. Elle abrite les magistrats, les conseillers municipaux et autres dignitaires. Ils ont la prérogative de ne pas changer de poste, et la responsabilité de gouverner la population qui orbite autour d’eux. En général, cette charge est attribuée aux doyens de la cité, qui sont trop usés par la vie pour continuer à courir après la gigantesque roue.
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  13. Même à l’extrême limite de la ville, sous les murailles extérieures, le sol ne se déplace que d’une vingtaine de mètres par heure. Pourtant, pour le nouvel arrivant, cela crée une nette sensation d’étourdissement, par manque de points de repères immuables. Si ce malaise disparaît peu après l’entrée dans Mégixion, il reviendra régulièrement au cours du séjour gratter les méninges du voyageur. Au moment d’ouvrir les yeux sur le matin tiède, après une sieste à l’ombre des cerisiers, ou en sortant d’une cave qui recèle quelque bon cru. Ce vertige, les locaux le nomment « frottement de la Roue ».
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  15. Mais pour celui qui est né dans la cité tournoyante, le problème est tout autre. Il est parfaitement à l’aise au sein de la ville, mais le frottement l’affecte sitôt qu’il a posé le pied en dehors de ses murs. Si la sensation est tout à fait supportable lorsqu’il s’agit de passer quelques heures sur les sillons d’un champ ou dans les galeries d’une mine, elle devient vite lancinante pour celui ou celle qui s’avise de voyager. Pour cette raison, les natifs de Mégixion sont prisonniers, de la plus subtile des façons.
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