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- On me demande souvent quelle est la ville la plus fantastique qu'il m'ait été donné d'arpenter. A vrai dire, il en est une qui me fascine plus que toute autre, dont le nom ne figure sur aucune carte et que nul n'a jamais vu de ses yeux, si incroyable que cela semble.
- On raconte qu'en un pays lointain, vaste comme un continent, des hommes intelligents et pragmatiques ont imaginé des merveilles capables de les dispenser de tout travail. Mais ce faisant, leur environnement, devenu si malléable et dénué d'inconnu, ne réveillait plus en eux le désir d'innover, de créer. L'ennui naquit bien vite chez quelques jeunes gens, fatigués de vivre parmi leurs semblables si décevants, au milieu de machines inutiles qui coupent l'horizon. Certains se mirent alors, à l'aide d'antennes de métal, à écouter le ciel et à y envoyer des messages de détresse. Un petit groupe se forma finalement, voix sans visages issues d'on ne savait où, quelques mètres, la tour d'en face, l'autre bout du district, le côté opposé du monde.
- Un jour, se dessina parmi eux une idée, ou plutôt un rêve: celui d'une terre vierge, sauvage, et dans laquelle ils seraient maîtres de leur vie. Ils commencèrent alors, une dizaine, à imaginer cette terre, s'en partager les secrets, la coloniser. Ça n'avait rien d'un jeu, comprenez-moi bien; ces hommes connaissaient trop les dangers de la lassitude, et aucun ne voulait risquer de gâcher ce qu'ils bâtissaient patiemment. Ainsi, lorsqu'un tel décidait d'aller chasser, ce n'était que quelques heures plus tard qu'il revenait fièrement annoncer à ses camarades son succès; la viande était fumée jusqu'au matin, et on l'entreposait avec les autres ressources du groupe dans un petit bâtiment de briques que d'autres avaient confectionné auparavant.
- Ces hommes et femmes, ainsi, menaient deux vies. La leur propre, physique et incarnée, et celle, spirituelle, qui reposait sur les avancées communes de leur communauté. Et plus la première se révélait morne et routinière, plus ils se passionnaient pour la seconde. Leur corps, chaque jour, effectuait ses tâches indispensables, mais leur esprit, lui, coupait du bois, travaillait la terre, irriguait les cultures, cuisait la brique, filait la laine, et mille autres choses. Et dès que possible, une fois libérés de toute contrainte, ils rejoignaient les autres voix, se retrouvaient pour admirer le travail accompli, organiser celui à venir, puis finalement savourer leur bonheur retrouvé, à la chaleur d'un feu et sous un ciel étoilé.
- Tissée comme elle l'était de rêves et de chimères, leur petite communauté grandit : anarchiquement semée à sa naissance, la ville s'organisa. Chacun avait son toit, et tous rivalisaient d'originalité dans sa conception et son amélioration. On voua certains espaces à l'artisanat, d'autres au stockage, d'autres encore à la vie commune, et les hommes se spécialisèrent. Les moins disponibles, qui ne pouvaient renoncer à leur autre vie totalement, se contentaient de contribuer à leur mesure à la bonne marche de la communauté, et dès qu'ils le pouvaient, se joignaient aux autres pour boire, discuter, écouter tel chanteur, poète ou comédien fraîchement arrivé. Les plus impliqués, eux, firent de leur création une cité qui n'aurait rien à envier à celles, tangibles, que l'on pose en modèle. Les artistes, architectes et bâtisseurs conçurent des folies, que seule leur imagination pouvait encadrer. Les conteurs et penseurs, eux, racontaient à qui voulait l'entendre les dernières nouvelles, décrivaient telle ou telle promenade qu'ils avaient faite au milieu des canaux, dans un palais blanc, sur un pont de dentelles, en haut de la plus haute tour, qui en fait était un départ de vol pour des ailes colorées, ou au cœur d'un jardin méconnu, son labyrinthe, sa partie immergée et son bassin comestible ; ils exploraient sans cesse, par la parole et l'imagination, les secrets de leur domaine.
- D'autres, rédigèrent, car il le fallait bien, des lois, des principes, pensèrent un moyen de gouvernance, garantissant à chacun, dans la ville de plus en plus grande et peuplée, son mot à dire sur les projets et avancées à venir. On organisa des assemblées, définit des mandats, proposa des élections, et à mesure que de nouveaux arrivants se joignaient au rêve, leur ville n'avait plus rien d'imaginaire. Basée sur une croyance commune, animée en permanence par le bruit d'un groupe ou d'un autre, structurée non par la pierre et le métal mais par la confiance et l'interdépendance, aucun de ses habitants n'aurait pu nier qu'il vivait, au sens propre, dans cette ville-rêve, autant voire plus que dans celle que son corps occupait.
- Je ne sais pas grand chose de plus sur cette cité d'air et de mémoire, et j'ai conscience qu'il sera impossible d'y diriger mes pas, autrement qu'en un rêve éveillé, si un jour j'en rencontre un habitant. Mais au fond, ce n'est pas nécessaire. Vous n'avez qu'à fermer les yeux et en imaginer ce que vous en voulez, vous ne serez jamais bien loin de la vérité.
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