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- Appuyé contre un haut rocher lisse, le vieil homme peinait à reprendre son souffle. La pierre fraîche apaisait ses vertèbres douloureuses, et l'ombre, qui commençait à s'allonger - pas assez vite à son goût, dissipait peu à peu le martèlement qui lui labourait les tempes. En contrebas, l'enfant, tête nue malgré le soleil, était accroupi et fixait le sol intensément. Plus loin, une immense plaine étendait sa palette de couleurs dans toutes les directions, et jusque dans le ciel même, au mépris de l'horizon que la lumière du jour avait rendu flou.
- “On repart ? On y est presque.”
- L'enfant semblait s'être lassé de son ver, de son caillou ou de la forme de ses orteils, et le vieux lui lança un regard mauvais.
- “Qu'est-ce-que tu en sais, toi ?”
- “C'est ce que tu as dit, à la dernière pause…”
- Il soupira, mais se remit sur ses jambes. La descente, interminable, lui avait sans doute brisé les genoux, mais au moins ils marcheraient à plat désormais. En parvenant quelques heures plus tard à une piste grossière que signalait une borne sans aucune inscription, ils décidèrent d'installer leur bivouac. Après avoir monté la tente et s'être restaurés, ils s'adossèrent chacun à un côté de la borne, et se plongèrent dans la contemplation du ciel, parfaitement dégagé, signe d'une journée à venir aussi chaude que celle qu'ils venaient de subir.
- Mais évidemment, l'enfant n'était pas d'humeur à somnoler.
- “S'il y a une route et une borne, c'est que ça mène quelque part, correct ? On ira par là, demain ?”
- “A ma connaissance, cette piste ne mène nulle part en particulier, non. Nous la suivrons le temps que mes pieds se remettent de la rudesse de la montagne.”
- “C'est stupide, non ? À quoi bon faire une route qui n'arrive à rien ?”
- Le vieil homme se redressa, abandonnant les étoiles à d'autres observateurs, quelque part, se rapprocha du feu et invita son compagnon a faire de même.
- “C'est bizarre, en effet. En fait, ce sont ceux qui vivent ici qui sont bizarres. Ils se comportent comme des fous. Ils viennent, avec leurs troupeaux et leurs proches, dégagent ces routes, délimitent des pâturages, bâtissent des hameaux. Mais quelque temps plus tard, ils abandonnent tout ça, chevaux villages familles, et recommencent une toute nouvelle existence, ne laissant derrière eux que ces bornes et quelques ruines, au grand bonheur des voyageurs comme nous.”
- “Ce sont des nomades, en fait ?”
- “Non. Enfin, de notre point de vue, on pourrait les résumer à cela, j'imagine. Mais parmi eux s'en trouvent qui se définissent comme les plus citadins, les plus sédentaires d'entre tous. As-tu déjà marché en rêve ? Consciemment, je veux dire, en décidant où tu te rends et ce que tu y fais ?”
- L'enfant secoua la tête. Il s'était calé sur son sac, prêt à écouter.
- “C'est normal, tu es encore jeune, et ta tête est toute entière tournée vers l'extérieur, vers ce que tu ne connais pas. Ces fantasmes emplissent tes nuits, et te portent à leur gré, bondissants, vers les cités formidables, les esprits millénaires, les créatures incroyables qui peuplent ton imagination pendant la journée. Moi, qui suis vieux, je regarde surtout en dedans de mon être, et mes yeux humides fouillent le passé à la recherche de ceux qui me sont chers. Ainsi, mes rêves sont lents, et je les traverse de même, attaché à en saisir chaque instant, et à m'en rappeler comme s'ils étaient aussi réels que toi…
- Quoi qu'il en soit, que tes rêves soient conscients ou non, que tu puisses y agir à ta guise ou non, il s'y trouve une limite que nul n'a jamais su franchir. Cette nuit, où que tu sois, tâche de te rappeler mon histoire et regarde l'horizon. Il te semblera bien anodin, comme bâti aléatoirement par ton esprit pour délimiter le champ de tes possibles, pour éviter que tu ne parviennes au bord du monde face à un précipice insondable: parfois, une chaîne de montagnes au loin ; le dessin élancé des gratte-ciels d'une ville ; quelques arbres dressés en haut d'une colline. Demain et après-demain, fais de même, et encore après ça.
- Alors tu verras, comme je l'ai vu, que cette barrière est là chaque nuit, et que jamais elle ne change. En fait, elle est la même pour tous, pour tous ceux qui rêvent, quelle que soit leur origine, leur langue, leur culture, et depuis la nuit des temps. Elle est la frontière d'un royaume ordonné et cohérent, au cœur de nos rêves protéiformes et anarchiques.
- Ce royaume que nous caressons du regard chaque nuit, il nous est interdit, car quoi que tu fasses dans ton rêve, tu reconnaîtras ses formes au loin sans jamais pouvoir les faire disparaître de ta vue. Comme disent certains, qui se croient malins : si tu vois le toit, c'est que tu n'es pas à l'abri.
- Oh, je vois dans tes yeux briller la lueur du défi. Je t'en prie, vas-y, fais-moi mentir! Vole cours nage, aussi profond et vite et haut que possible ; change toi en minuscule bestiole, en colosse de bronze ; deviens un mage capable de tordre la matière, ou une ombre plus intangible que le néant ; explore tout l'univers, comme un astre omnipotent à la sensibilité infinie. Fais cela et plus encore, échoue, puis réessaie.
- Et enfin, abandonne. Si tu es assez têtu, cela arrivera à l'âge où l'on accepte enfin que certaines choses sont hors de notre portée, que certaines frontières ne sont pas faites pour être franchies.
- Mais revenons au peuple qui vit ici. Eux, vois-tu, ils pensent que ce royaume interdit est ce qu'il y a de plus réel dans l'existence, et que c'est tout le reste qui est un rêve, un gigantesque rêve - à moins qu'il ne s'agisse d'un cauchemar ? - dont ils ne peuvent s'échapper. Leur travail, leur famille, leurs amis, leurs loisirs, toute leur vie en fait : un mensonge, une fable aussi insensée pour eux que pour nous nos divagations nocturnes. C'est seulement en s'endormant dans ce cauchemar qu'ils parviennent à retrouver, presque, leur Eden perdu. Ils en voient - comme toi et moi - chaque nuit, les contours ; ils se les dessinent sur la peau, leur donnent des noms, en apprennent la géographie. Ne sois pas surpris si tu en croises un, un jour : il saura te décrire plus précisément que toi là où tu t'es rendu la nuit passée ; et méfie toi aussi, car il te tiendra probablement la jambe à ce sujet pendant des heures !
- Comment alors ne pas comprendre leur mode de vie ? T’es-tu déjà attaché à poursuivre au cours d’un rêve ce que tu avais entrepris au cours de celui de la veille ? N’as-tu jamais agi de manière stupide au seul motif qu’aucune conséquence de tes actes ne pèserait jamais sur toi ? Une question de point de vue, je te disais.”
- “Oui, mais en fait, en vérité, ils se trompent, n’est-ce-pas ? La réalité est ici, pas dans ce Royaume !”
- “Je pense comme toi, mais va donc le prouver. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’aucun de ces gens ne s’est jamais vanté d’être parvenu à passer la frontière du Royaume. Certains ont bien essayé de se réveiller de leur vie sur Terre, en usant de moyens pour le moins extrêmes, mais ils ne sont plus là pour le raconter.”
- “Si c'est vrai, s’ils se sont réveillés dans le Royaume, ils devraient alors revenir la nuit suivante et nous dire ce qu’il y a dedans, non ?”
- “Je ne sais pas. Si ça se trouve, la vie est bien un rêve, et alors on ne rêve qu’une fois.”
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