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- L’enfant ne répondit pas. Pour lui, cette dernière phrase était une autre des bêtises du vieux. « La vie est un rêve. » Quelle idée ! Il ne souhaitait pas rejeter le monde présent, lui ; au contraire, il en voulait plus. Et pour lui seul si possible.
- Alors, il allait relever le défi. Il trouverait le Royaume. Non pas parce que le vieil homme avait prétendu que cela lui serait impossible – l’enfant ne répondait pas à des provocations aussi grossières – mais parce qu’il avait dit que c’était impossible à tous. Le Royaume était donc une terre vierge, non conquise, et ainsi il avait l’attrait de tous les endroits inexplorés, comme les hautes cimes et les planètes lointaines. Et un jour, ou plutôt une nuit, le garçon en serait le pionnier.
- Les semaines qui suivirent, il s’attela à la tâche. Il avait l’assurance caractéristique de l’enfance, celle qui ne cherche pas de stratégie particulière, mais met toute son énergie au travail et n’envisage pas que cela ne suffise pas. De jour, il poursuivait sa marche monotone, l’œil distraitement posé sur les collines qu’inondait un soleil blanchâtre. La nuit, il plongeait avec fougue dans le sommeil, déterminé à explorer ses rêves et en ramener quelque trésor d’images et de savoirs occultes.
- Mais de ses rêves, il n’avait que des souvenirs épars, et de plus en plus désagréables. Les seules sensations qu’il gardait après son éveil étaient les plus vives : des lumières crues, des sons brutaux, des inquiétudes, des douleurs irréelles.
- Il n’avait pas vu la fameuse Frontière. Ou s’il l’avait vue, il ne s’en rappelait pas. Et plus il s’efforçait de la découvrir, plus nombreux étaient ses rêves qui viraient au cauchemar. Une forêt dont les branches étaient des chaînes, dont le sol était une glaise dont il ne parvenait pas à s’extirper, et dans laquelle il sentait en permanence des choses pointues s’enfoncer doucement dans la peau de son dos. Le jardin d’une maison qu’il avait connue, au fond duquel pourrissait la carcasse d’un véhicule méconnaissable, alors qu’on lui répétait de ne pas s’en approcher pour que sa maladie ne soit pas transmise aux hommes. Une silhouette qui semblait faite de haillons, attendant au sommet d’une butte dans la lueur ocre du soir, et tendant un doigt décharné au-dessus de la tête de l’enfant dans un geste d’avertissement silencieux.
- Ces visions lugubres sapaient son repos et drainaient son énergie. Il marchait toujours plus lentement, plus péniblement que la veille, au grand dam de son compagnon de route peu compatissant. Les journées de marche étaient mornes. Elles se confondaient avec les nuits qui, chargées d’images vivides, paraissaient désormais plus réelles. Leurs décors fantasmés paraissaient plus farouches encore que la plaine sauvage.
- Un soir, alors que les deux marcheurs s’étaient enfin arrêtés pour la journée, et que le garçon ramassait du bois pour le feu, il vit une femme assise sur une souche, les yeux clos. Les vêtements qu’elle portait étaient très simples, frustes mêmes. Le seul accessoire qu’elle arborait était une large pièce de bois en forme de diadème, apposée sur son front.
- Lorsque l’enfant la salua, elle lui répondit sans ouvrir les paupières. Il poursuivit tout de même :
- « Vous faites partie des nomades dont j’ai entendu parler, n’est-ce pas ? Désolé, je ne sais pas comment vous appeler. »
- « Vos semblables utilisent différents noms pour nous. Nous aimons bien "Onirinautes" », ajouta-t-elle avec un petit sourire encourageant.
- « Qu’est-ce que c’est, là, sur votre front, madame ? »
- « Tous les adultes de mon peuple le portent. Il symbolise la pesanteur de ce monde qui est le vôtre. Et il nous rappelle qu’elle est accessoire, que nous pouvons nous en libérer à la nuit tombée. Nous le retirons pour dormir, et nous nous sentons légers. »
- « D’accord. »
- L’enfant hésita.
- « Madame, moi aussi, comme vous, je cherche à atteindre le Royaume, de l’autre côté des rêves. Enfin, de la réalité pour vous. Mais je n’y arrive pas du tout. Et plus j’essaie, plus je fais des cauchemars. »
- « À trop vouloir puiser dans le monde nocturne, on n'en dégage que les aspérités. »
- « Mais ce n’est pas ce que je veux ! Et ça fait mal. »
- « Oui, c’est douloureux », renchérit-elle sur un ton compatissant. « Tu es comme un explorateur de cenote, qui, par peur du gouffre vers lequel il descend, se raccroche aux saillies de la roche parce que c’est ce qui ressemble le plus au sol pierreux. Quitte à se blesser. Cet explorateur doit apprendre à se laisser tomber ; le gouffre est empli d’eau. »
- L’enfant ne comprenait pas tout de la métaphore.
- « Mais…je n’ai pas peur du Royaume, ni de sa frontière. Je les cherche. »
- « Tout le monde a peur de ce qu’il ne connaît pas. Toi, tu dois apprendre à délaisser ce que tu connais. Ce que tu appelles le réel n’est que le reflet du monde que nous arpentons la nuit, qui est lui-même fait des ombres que projette la vérité, belle et lumineuse, derrière la Frontière. »
- « Le reflet d’une ombre… » répéta le garçon d’une voix dubitative. « Mais alors, je fais fausse route ? »
- « Il n’y a pas de fausse route dans cette quête. Seulement des chemins plus détournés que d’autres. Tu dois aller plus loin sur ton propre chemin avant d’apercevoir la Vérité. Dis-moi, quelle est ta plus grande peur ? Celle dont ton esprit n’a pas même osé peupler tes cauchemars ? »
- Il n’eut pas besoin de réfléchir. Mais il était gêné de répondre, à la fois pour le caractère intime de la demande, et pour l’aspect tristement banal de la réponse.
- « …Les araignées. »
- « Alors, ce soir, peut-être, tu rêveras d’araignées. Et tu verras plus loin. »
- Après cette discussion, l’enfant se sentit fébrile jusqu’au coucher. Il ne savait pas s’il devait espérer que l’onirinaute ait raison, ou le redouter. Il appréhendait d’être confronté à sa phobie, bien sûr, mais se sentait plus encore coincé dans ses explorations oniriques, qui l’épuisaient en vain.
- À cause de cet état agité, ou peut-être grâce à lui, son inconscient fit les choses en grand cette nuit-là. Les araignées vinrent. Par milliers. Une véritable nuée grouillante qui occupait tout l’espace visuel. Les créatures formaient des chaînes, d’impossibles entrelacs, des assemblages comme des rouages, des sortes de machines gigantesques, en mouvement, prenant la forme de silhouettes humaines, d’arbres, d’animaux – et même d’araignées, qui s’avançaient pesamment au sein de la tourmente.
- L’absurdité du tableau eut un effet catalyseur sur les sentiments de l’enfant. L’inquiétude se transforma presque immédiatement en terreur, mais celle-ci laissa bien vite la place à une fascination active, une volonté de comprendre, de donner un sens au chaos absolu. De sens, il n’y en avait sans doute pas. Mais au cœur de cet étrange maelström de vie, l’enfant aperçut une trame étrangement immobile. Un simple rideau, haut de quelques mètres, formé d’arachnides étroitement liés. Ces créatures-ci bougeaient lentement, insensibles à l’agitation de leurs congénères. Lorsque leurs pattes s’écartaient suffisamment, on pouvait apercevoir une image dans l’interstice. Une peinture très simple, sans doute abstraite, ou peut-être un glyphe tracé à l’encre colorée.
- L’enfant sut, sans aucun doute possible, qu’il avait juste devant lui la Frontière, dans sa forme la plus pure. Et derrière elle, un aperçu du domaine où régnait l’ordre et la perfection.
- Il se réveilla.
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