Ivain

Jour 16 - "Angel"

Oct 28th, 2023
66
0
Never
Not a member of Pastebin yet? Sign Up, it unlocks many cool features!
text 11.84 KB | None | 0 0
  1. L’enfant et le vieillard se trouvaient de nouveau sur des terres rocailleuses. Mais cette fois, il s’agissait de véritables montagnes, et non plus de simples plateaux ou collines ravinées. Des montagnes d’envergure modeste, certes, mais des montagnes tout de même. Avec les difficultés naturelles que cela présageait. Pourtant, en dépit du climat sec et de la route poussiéreuse, le moral du garçon était au beau fixe.
  2.  
  3. Depuis l’épisode de la caravane, il se sentait globalement plus tranquille. La forteresse et la dague l’avaient conjointement libéré de son obsession vis-à-vis de la Frontière – pour un temps au moins. La première avait cristallisé son désir et sa frustration face à l’obstacle, pour mieux y trouver le plaisir de la découverte. La seconde, à l’inverse, lui avait offert une expérience de rêve très éloignée de la Frontière, mais tout aussi captivante. Se fondre en deux esprits simultanément, au plus fort de leurs passions, et ressentir leurs émotions et leurs sensations physiques… voilà qui pouvait occuper ses pensées pendant les longues journées de marche silencieuse.
  4.  
  5. Libéré de sa hantise, il renouait aussi avec son intérêt pour la marche elle-même. Les décors vastes et vides qu’il traversait en compagnie du vieux avaient retrouvé leur majesté à ses yeux. Cependant, il ne pouvait toujours pas partager ses impressions. Le vieil homme était plus taciturne que jamais. Alors, il se contentait de dialoguer avec ses propres idées.
  6.  
  7. À quoi pensait-il avant d’être absorbé par cette histoire de Frontière ? L’époque lui paraissait déjà lointaine, bien que quelques mois seulement se fussent écoulés. Voyons, avant la Frontière et les Onirinautes…il y avait ce voyage, et c’est tout. Une quête dont il ignorait toujours l’objet. Avec un homme dont il ignorait toujours les motivations.
  8.  
  9. Tous les jours, son envie de poser des questions au vieux augmentait. Il la ruminait en silence. Il était conscient que toute tentative serait vaine. Finalement, ce fut un élément extérieur qui lui força la main. Au détour du chemin, ils tombèrent sur une alcôve creusée dans le flanc de la montagne. Elle abritait un petit autel, extrêmement simple, lui aussi taillé dans la roche. Sur l’autel avaient été disposées une poignée de bougies et une statuette d’ange. Lohim fronça les sourcils. L’effigie était étrangement similaire à l’ange sculpté au sommet d’un beffroi qu’il avait rêvé pendant sa nuit chez l’ermite Ramphra.
  10.  
  11. Il regarda l’objet de plus près. Non, elle n’était pas similaire. Elle était parfaitement identique à sa création onirique. Bien sûr, elle était faite de pierre et non d’or, et elle n’était pas déformée à l’infini par la vision hyperbolique du Monde Doré. Cela la rendait un peu ridicule en comparaison. Mais tout de même, la présence de cette petite idole ennuyait le garçon. Il n’aimait pas la voir là. C’était un élément qu’il avait cru issu du plus profond de son esprit. C’était quelque chose d’intime, étalé là à la vue de tous les voyageurs. Comment cela se pouvait-il ?
  12.  
  13. Il fit part de sa confusion au vieillard, qui balaya ses inquiétudes d’un haussement d’épaules :
  14.  
  15. « Oh, c’est juste un déjà-vu. Ces statuettes sont courantes dans la région. L'ange est un symbole important pour le peuple local. C’est une certaine notion de l’être humain, qui pour eux est idéale. Du coup on en voit partout. Sans doute que tu en avais déjà aperçue une, avant d'en rêver chez Ramphra. »
  16.  
  17. L’enfant était dubitatif, mais l’explication se tenait, au moins d’un point de vue logique. Il n’insista pas.
  18.  
  19. Ils reprirent la route. Le chemin sinuait au bas de la montagne, comme s’il rechignait à la gravir. Leur progression à travers le massif était donc lente. Les jours suivants, ils croisèrent encore plusieurs alcôves, et autant d’autels bien entretenus.
  20.  
  21. Enfin, le soir du cinquième jour, ils tombèrent sur une niche un peu plus large que les autres. Cette fois-ci, son contenu laissa le garçon bouche bée. Sur la table de pierre, les bougies étaient disposées selon un motif bien particulier. Un motif qu’il reconnaissait aisément, puisqu’il l’avait inventé. Sans aucun doute possible, il s’agissait du symbole qu’il s’amusait à faire à ses huit ans, quand il avait imaginé une société secrète avec ses amis. Et, bien entendu, au centre du symbole se tenait une statuette d’ange.
  22.  
  23. C’était la coïncidence de trop. Il interpela le vieux et lui demanda une explication. Celui-ci ignora simplement ses questions ; il reprit sa marche en maugréant quelque chose à propos du soir qui tombait. Alors, le garçon le dépassa puis se planta devant lui, bloquant le passage sur l’étroit sentier de montagne, et il exigea des réponses.
  24.  
  25. Le vieillard soupira.
  26.  
  27. « Qu’est-ce que tu veux savoir ? »
  28.  
  29. « Est-ce que ces autels ont un rapport avec moi ? Est-ce que ces gens me connaissent ? »
  30.  
  31. « Allons, ne sois pas égocentrique. »
  32.  
  33. « Mais ils ont tous un objet du monde des rêves. Est-ce qu'ils sont faits par les Onirinautes ? »
  34.  
  35. « Non, pas vraiment. Mais on peut dire que les dévots qui fabriquent ces autels et les "Onirinautes" – comme tu dis – appartiennent à une même... laisse tomber, je vais pas te faire un cours de démographie maintenant. »
  36.  
  37. « Je vais aller à l’essentiel alors. Pourquoi on est venu ici, dans cette région ? C'est quoi le but ? »
  38.  
  39. « Je te l’ai déjà dit, il n'y a pas de but. Pas que je connaisse en tout cas. »
  40.  
  41. « Rhâââ ! »
  42.  
  43. Le garçon siffla de frustration. Une fois de plus, la discussion ne menait à rien. Il prit le temps d’inspirer, ravala sa colère, et tenta une autre approche :
  44.  
  45. « Pourquoi tu es venu me voir moi ? De quoi tu as parlé avec mes parents, cette nuit-là ? »
  46.  
  47. Quelque chose changea sur le visage du vieil homme. Son expression résignée semblait signifier "cette fois je n’y couperai pas." Il revint près de l’alcôve, s’assit sur une grosse pierre, et commença à expliquer :
  48.  
  49. « Je t’ai choisi. Je suis venu à ta rencontre car je sais que tu es attiré par l'inconnu. Tu cherches à le conquérir, quand la plupart des gens le fuient, et sont contents de s'enfermer dans leur routine. »
  50.  
  51. « Je suis curieux, c’est tout », marmonna l’enfant, soudain embarrassé.
  52.  
  53. « Justement, de la simple curiosité, c'est parfait ! Contrairement à Al-Qurashi, tu ne vois pas le mystère comme un test. Tu ne crois pas être l'élu d’un dieu ou le champion d'une doctrine ou que sais-je. Juste un explorateur. »
  54.  
  55. « Tu parles comme si j’étais un adulte. Comme si j’avais réfléchi à tout ça. Je ne suis qu’un enfant encore. »
  56.  
  57. « Il y a des signes qui ne mentent pas. Crois-en mon expérience. D'ailleurs, j'ai su en convaincre tes parents cette nuit-là. En fait, j'ai la prétention de penser que j'étais un peu pareil à ton âge », ajouta le vieillard, avec un faible sourire.
  58.  
  59. « Mais comment tu as su que c’était mon cas ? Tu ne m’avais même pas encore parlé ! »
  60.  
  61. Le sourire disparut. Le vieil homme sembla hésiter.
  62.  
  63. « Je… je le voyais à tes rêves. Originellement, j’étais juste venu pour faire escale chez tes parents, qui sont de vieux amis. Mais dès que je suis arrivé, j'ai entendu tes rêves. »
  64.  
  65. « Tu pouvais les "entendre" ? Tu veux dire regarder dedans en fait ! »
  66.  
  67. Une pensée le frappa soudain.
  68.  
  69. « Attends, tu peux toujours les voir ? Le labyrinthe, la maison de la sorcière, le château immense, tu as vu tout ça ? »
  70.  
  71. « J’en ai eu un aperçu, oui… »
  72.  
  73. « Tu ne pouvais pas me le dire, le vieux ? »
  74.  
  75. L'enfant se sentait trahi. Ce partage de ses rêves, à son insu, il le prenait comme une atteinte personnelle. Un manque de respect de sa vie privée. Mais il tâcha d’être rationnel. Au fond, il ne savait pas ce que cela aurait changé, s’il l’avait su. Il aurait sans doute tout de même voulu faire ce voyage. Et puis, il commençait enfin à obtenir des réponses du vieillard ; il ne devait pas briser ce fil ténu. Quand son compagnon s’excusa, il reprit plus calmement :
  76.  
  77. « Bon, maintenant tu DOIS me dire ce que tu attends de moi. Ça suffit les secrets. »
  78.  
  79. Le vieil homme soupira une nouvelle fois. Il ne répondit pas tout de suite. Il prit la statuette sur l’autel et la fit tourner entre ses doigts pensivement. Alors que l’enfant craignait qu’il ne se refermât complètement sur lui-même, il dit enfin :
  80.  
  81. « Il y a un choix que tu seras amené à faire tôt ou tard. Un choix très important. Je veux que tu sois mieux préparé que moi face à ce choix, alors je te montre ce que je sais : les Drommevanders, les ermites et leurs expériences, la Nuit de l'Eveil... »
  82.  
  83. « Quel choix ? »
  84.  
  85. « Cela dépend. Je ne peux pas te le dire à l'avance. »
  86.  
  87. « Ah, ne recommence pas à parler par énigmes, vieux fou ! »
  88.  
  89. « Non, je veux vraiment t’aider. Vois-le comme ça : si tu avais un monde à toi, ou un bout de monde à toi, que tu pouvais remplir à ta guise et contrôler... quelle forme tu lui donnerais ? Est-ce que tu laisserais des vides, de l'inconnu, même si ce sont des zones de danger ? »
  90.  
  91. « Mais je n'en sais rien moi. »
  92.  
  93. De toute façon, le vieil homme n’avait pas l’air d’attendre une réponse. Il exhiba la statuette à son protégé.
  94.  
  95. « Tu vois, l'ange, c'est l'une des deux réponses possibles à cette question. L'ange est celui qui ne laisse pas le chaos perdurer. Il façonne un monde parfait. Il tue le mystère pour lui-même, afin de protéger ceux autour de lui. Et de les rendre heureux. Enfin, c'est la théorie. »
  96.  
  97. Le garçon ne comprenait rien à ces élucubrations. Mais il demanda tout de même, par pure curiosité :
  98.  
  99. « Et c'est quoi l'autre réponse ? »
  100.  
  101. « Eh bien, c’est l'inverse d'un ange. Un démon. Mais je ne peux pas te dire en quoi son monde consiste. »
  102.  
  103. « Alors je dois choisir entre deux choses, et c'est très important, mais tu ne veux pas me décrire l'une des deux ? Super ton choix. »
  104.  
  105. « Désolé. »
  106.  
  107. Il avait sincèrement l’air de l’être. Mais la patience de l’enfant avait été éprouvée.
  108.  
  109. « Et toi », renchérit-il hargneusement, « tu l'as fait ce choix ? Tu te prends pour un ange, c'est ça ? »
  110.  
  111. « Moi, je n'ai pas su être l'ange quand on en avait besoin. »
  112.  
  113. « Aha ! Alors, tu es un démon ? »
  114.  
  115. Le sarcasme était très palpable dans sa voix. Mais tous deux savaient qu’il n’était que le symptôme de l’amertume du jeune garçon.
  116.  
  117. « Non. Je n’ai pas su choisir. »
  118.  
  119. Le vieillard se prit soudain la tête entre les mains. Il se recroquevilla sur lui-même. Le garçon ne tenta même pas de relancer la discussion. Il avait compris qu’il n’obtiendrait pas plus de réponses, mais sa colère n’avait pas disparu. Manifestement, le vieux avait l'air de souffrir de ce souvenir, mais le garçon s'en moquait. Tout cela était trop injuste pour lui. Il avait abandonné sa maison et ses parents et ses amis et ses jeux, il avait marché des jours et jours, il était venu jusqu'ici, et on ne lui donnait que des demi-vérités pour sa peine.
  120.  
  121. Non, cela suffisait. Cette fois, il n’allait pas rentrer dans le rang. Sans un mot, il fit volte-face vers la pente raide qui descendait du chemin, et s’y jeta. Il dévala le petit ravin en courant, accompagné d’un flot de graviers retentissant. Il manqua plusieurs fois de tomber dans la rude caillasse, mais parvint en bas sain et sauf. Sans ralentir, il s’enfonça dans le petit bois qui s’accrochait au pied de la montagne.
  122.  
  123. Il continua à courir en zig-zag entre les troncs, les larmes aux yeux, partagé entre son courroux et l’euphorie née de l’adrénaline. Il ne s’arrêta que bien plus tard. La nuit était tombée. Il n’avait aucune idée de l’endroit où il était. Sa seule certitude, c’était que le vieux ne pourrait pas le retrouver, et encore moins le rejoindre.
Add Comment
Please, Sign In to add comment