Ivain

Jour 7 - Trip

Oct 9th, 2022 (edited)
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  1. La faune et la flore continuaient leur discret concert en duo, comme si elles étaient déterminées à combler les silences qui émaillaient la conversation des deux hommes. Francis considéra gravement son compagnon de route. L’histoire qu’il venait de conter n’avait pas été choisie au hasard. Elle résonnait avec les pensées qui l’accablaient en ce moment. La narration avait sans doute été sa façon d’exprimer ces sentiments étouffants ; peut-être même de les expier, en partie. Et pour cela, pour ce courage, Francis se sentait profondément fier de son ami.
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  3. Mais à présent, que devait-il faire ? Il était possible que ce conte fût une invitation de la part d’Ivan à parler de ce qui pesait sur son âme. Une manière plus douce, plus imagée d’aborder le sujet avant d’entrer dans le vif. Un peu comme leurs baignades enfantines, où ils s’immergeaient seulement jusqu’aux genoux avant de trouver le courage de plonger complètement dans le froid mordant de la rivière.
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  5. Prêt à tester cette éventualité, Francis ouvrit la bouche, incertain encore de la formulation à adopter. Alors, comme s’il avait deviné l’intention de son camarade, Ivan secoua doucement la tête.
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  7. « Pas encore, mon ami » dit-il simplement. « Parle-moi plutôt encore des créatures incroyables que tu es allé chercher par monts et par vaux. »
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  9. « …Non. »
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  11. Bien entendu, ce refus catégorique le surprit. Il fut même, un instant, visiblement inquiet que Francis n’insiste pour parler du sujet qui fâche, faisant fi de sa volonté. Mais ce dernier, avec son infatigable sourire taquin, le rassura bien vite :
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  13. « Je veux dire, nous avons parlé jusqu’ici de créatures que nous sommes allés chercher. Maintenant, je vais te parler d’une créature que je ne cherchais pas, mais qui est venue à moi.
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  15. C’était au début de mes pérégrinations, lorsque je n’étais encore qu’un jeune explorateur en herbe. Je sillonnais l’Atlas à la recherche de la mythique manticore, et j’avais appris – d’une source que j’estimais sûre – qu’elle résidait dans une vallée très encaissée au cœur de la chaîne de montagnes, en Algérie. Je parcourus ladite dépression en long, en large, et en travers, mais chaque jour je revenais bredouille.
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  17. Refusant de céder au découragement, je décidai alors que ce qui me manquait, c’était une vision d’ensemble. J’allais donc m’aventurer seul au sommet du pic qui surplombait la région, puis m’élancer en parapente, et ainsi observer l’entièreté de la vallée depuis les airs. J’espérais ainsi trouver un recoin, un renfoncement, une cavité qui aurait échappé tant à ma vigilance qu’à celle de mes guides, et qui se révèlerait être la fameuse grotte aux manticores.
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  19. Mon appréhension grandit à mesure que cette ultime excursion approchait. Contrairement à ce que tu pourrais croire, ce n’était pas le saut dans le vide qui m’inquiétait. J’avais déjà, malgré mon jeune âge, une bonne pratique du parapente. Les conditions étaient bonnes et j’avais confiance en ma technique de vol. Non, ce qui me préoccupait, c’était de marcher seul. Vois-tu, jusqu’ici, j’avais toujours suivi des parcours proposés ou requis le service des locaux. Ce serait la première fois que je voyageais sans guide ni compagnon de route.
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  21. Vint le jour du départ. Dans un premier temps, je suivis l’itinéraire d’une randonnée de groupe qui passait au pied du mont dominant, pour retarder le moment où je serais contraint à la solitude. Je n’échangeais que quelques mots avec eux, comme si je redoutais de trop m’attacher à la présence d’autres êtres humains. De toute façon, nous arrivâmes bien vite à la bifurcation fatidique. Les randonneurs allaient infléchir leur marche en direction de la vallée, et moi je devais poursuivre l’ascension pendant trois jours encore. Je ne me laissai pas le temps d’hésiter : lançant un bref au revoir à la petite équipée, je repris aussitôt la marche en direction du sommet.
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  23. Les premières heures furent les plus dures. De manière tout à fait irrationnelle, j’avais l’impression que le danger était immédiat à présent que je me retrouvais privé de compagnie – le danger d’éboulement, le risque de me perdre, la déshydratation, qu’importe. Mais ce n’était pas la première fois que je gravissais une pente ardue, ni que je m’occupais de l’orientation. Et la montagne était bien indifférente à ma situation inédite. Il m’apparut vite évident que je n’avais qu’à faire comme à mon habitude, et tout se passerait bien. La routine de la marche s’installa : l’effort continu, la douce caresse du vent, la sensation âpre du soleil maghrébin sur ma peau, tout cela m’aida à sortir de ma tête. Je me sentais finalement bien.
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  25. Soudain, je me rendis compte qu’un son venait s’ajouter au bruit de ma marche. Il était très léger. Il accompagnait chacun de mes pas, mais ce n’était pas un écho : le son était trop immédiat, il semblait prolonger celui de mon pied sur le gravier. Je me retournai sur le sentier, mais ne vis rien. Je scrutai les environs, la paroi à ma gauche, le précipice à ma droite ; rien.
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  27. Alors, je repris mon ascension. Dans l’état de fugue tranquille où je me trouvais, bercé par la chaleur et les endorphines, même ce phénomène surnaturel ne m’inquiéta pas. Au début, je jetais tout de même un coup d’œil alentour de temps à autre, et puis finalement je me désintéressai de la question, bien que le bruit persistât. Je reportai mon attention sur l’objectif de mon périple, tout là-haut.
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  29. Enfin, au bout d’une heure, j’aperçus une forme à la limite de mon champ de vision. Un animal marchait à mes côtés, légèrement en retrait. Dans un premier temps, je continuai d’avancer, sans le regarder directement, pour ne pas l’effaroucher. Puis, quand il fut évident qu’il était là pour rester, je me retournai vers lui et l’observais.
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  31. Il avait une apparence très douce, semblable à un chevreau au pelage brun. Il en partageait aussi un certain air d’innocence. Mais sa démarche fluide et son pas discret le rapprochaient aussi du lynx. Il leva les yeux vers moi, avec une vague curiosité, puis les reposa sur le chemin, comme pour m’intimer que notre progression était plus importante. Son regard trahissait une intelligence indéniable.
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  33. Je fus bien sûr infiniment curieux de mon nouveau compagnon. Il était apparu dans le mouvement, d’abord un simple son, puis une présence tangible, et j’avais la conviction qu’il ne souhaitait rien d’autre que faire la route avec moi. Malheureusement, je ne pourrais satisfaire ce désir que pour les trois prochaines journées. Après quoi, le moment viendrait où nous parviendrions au point le plus haut de la montagne, et où je devrais me lancer dans le vide et le laisser là.
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  35. À la fin du troisième jour, il était toujours à mes côtés, et nous arrivâmes à l’ultime promontoire. C’était une simple bande de roche qui prolongeait la crête et s’avançait au-dessus du gouffre. Un relief parfait pour mon projet de survol de la vallée. Sous le regard attentif de la créature, je sortis le matériel de parapente que j’avais fastidieusement amené jusqu’au sommet. Je déployai l’aile, me préparai au saut, puis fis mes adieux à mon compagnon de route. Il me regarda sans comprendre.
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  37. J’aurais voulu l’emmener avec moi, mais l’entreprise était déjà assez périlleuse, surtout en ce qui concernait l’atterrissage, pour l’instant incertain. Je me résignai. Avec un pincement au cœur, je me détournai de lui, et m’élançai vers le vide.
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  39. Il courut à mes côtés. Il ne faisait pas mine de ralentir avant le précipice. Je m’apprêtai à stopper ma course en catastrophe, pour lui éviter un plongeon fatal. Mais quelque chose dans sa progression m’en empêcha. La cadence de ses bonds avait changé, car ses pattes antérieures étaient devenues plus longues. Sous mes yeux ébahis, il se transforma en l’espace de deux secondes : ses pattes arrières devinrent courtes et rachitiques, son corps s’allongea vers l’avant, et ses poils se rassemblèrent en touffes fines et plates, semblables à des plumes. Avant que mon esprit consterné ait pu analyser tout ce qui venait de se produire, mon corps par automatisme s’était élancé dans le vide. Je planais, et à mes côtés planait un animal. Il avait l’allure d’un aigle royal, et volait avec autant d’aisance, mais à y regarder de plus près, on pouvait voir qu’il s’agissait d’un mammifère qui en avait adopté la silhouette.
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  41. J’étais tout à la fois rassuré pour mon ami, ébahi par sa faculté de métamorphose, et heureux de pouvoir rester en sa compagnie. Je m’abandonnai pleinement à l’ivresse du vol, oubliant même ce pourquoi j’étais venu jusqu’ici. Oh, nous vîmes toute la vallée depuis les airs, bien sûr, et nous en admirâmes chaque recoin. Mais je ne trouvai pas de cavité cachée, et d’ailleurs je n’en cherchais pas. Pendant de longues et délicieuses minutes, je me sentis pareil à une bête céleste, en pleine communion avec les éléments, et avec la créature qui partageait mon voyage aérien.
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  43. Enfin, je vis l’animal s’écarter doucement de ma trajectoire, pour infléchir sa course en direction d’une colline boisée. Sans réfléchir, je suivis cette nouvelle direction indiquée par mon compagnon. Derrière la butte, que nous survolâmes de près, une longue bande de terrain nu et en pente douce apparut. Il m’avait sélectionné une piste d’atterrissage idéale. Je touchai terre, me rétablis bien plus facilement que je l’avais espéré, et, émergeant des replis de ma voile, cherchai la créature des yeux.
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  45. Elle était bien là, attendant sagement à mes côtés. Elle avait retrouvé son apparence originelle. Avec une simplicité très naturelle, elle me suivit en direction de la ville la plus proche.
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  47. Je suis resté dans la région le temps d’interroger les locaux au sujet de mon incroyable nouvel ami. Au bout de deux semaines, j’eus enfin la réponse que je convoitais : il s’agissait du rafsafar, une bête sujette à légende dans ce recoin de l’Atlas mais oubliée des folklores au-delà.
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  49. Le rafsafar est, par essence, un compagnon de route, et un compagnon extrêmement fidèle. Il apparaît au voyageur solitaire, s’il ressent en lui la volonté d’explorer toujours plus loin. À compter de ce jour, il suit cet homme ou cette femme, en permanence, et jusqu’au bout du monde s’il le faut. Il est capable de s’adapter à tous les environnements, et même de changer de forme pour mieux en épouser les contraintes.
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  51. Je pus, dès mon départ de la vallée, éprouver cette faculté sidérante de mon compagnon. Quand je longeais la rivière qui descendait impétueusement depuis l’Atlas jusqu’aux remparts de la civilisation moderne, je vis sa fourrure se densifier et sa queue s’aplatir pour lui conférer l’aspect et les aptitudes d’un petit mammifère amphibie, tenant à la fois de la loutre et du castor. Lorsque je pris le ferry qui devait me ramener à mon pays natal, il perdit complètement son pelage, prit une apparence à mi-chemin entre l’otarie et le dauphin, et me suivit à la nage. Dans le train, il se réduisit à une adorable boule de poils, qui sommeilla patiemment à mes côtés, juchée sur mes bagages.
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  53. Mais je ne m’arrêtai presque pas en France. Galvanisé par la présence de cet allié fantastique, je me lançai à corps perdu dans des voyages toujours plus lointains et ardus. Ainsi, je me rendis compte que ses capacités allaient plus loin encore que ce que m’avaient décrit les conteurs algériens : non seulement le rafsafar pouvait se métamorphoser pour s’adapter à n’importe quel environnement, mais il semblait en plus posséder une connaissance innée dudit environnement, une connaissance dont il me faisait toujours profiter. Il savait repérer les sources de vivres et d’eau potable, trouver les abris, éviter les bêtes dangereuses et même parfois les mettre en fuite. Avec lui, je me sentais invincible, mais il savait aussi rendre ma curiosité et ma soif d’aventure toujours plus insatiables.
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  55. Ah, Ivan, j’ai vécu tant de choses avec ce compagnon. Nous avons admiré ensemble des cascades hautes comme dix immeubles, et des déserts de glace d’où saillent au loin des monolithes indescriptibles. Je l’ai sauvé des braconniers qui rêvaient de le capturer, et il m’a mené, sain et sauf, hors de la Vallée de la Mort où des scélérats passant pour guides nous avaient abandonnés. Il m’a réconforté dans mes plus douloureux moments de tristesse, et j’ai pansé ses blessures plus d’une fois, quand il avait surestimé ses facultés pourtant formidables.
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  57. Je pense que je peux dire qu’il a été mon ami le plus proche…après toi, bien sûr. »
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  59. « Mais alors, comment tout cela s’est-il terminé ? »
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  61. « Je suis tombé amoureux, figure-toi.
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  63. La femme à qui j’ai ouvert mon cœur, et qui m’a ouvert le sien, a également partagé mes voyages et mes excursions folles, fut un temps. Mais ensuite, d’un commun accord, nous avons voulu poser un peu le pied. Nous arrêter, au moins un moment, pour construire une vie de sédentaire, pour essayer en tout cas, voir si cela nous plaisait.
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  65. Alors, un jour, lorsque nous sommes rentrés à la maison, nous avons défait le sac de voyage, pour la première fois sans savoir quand nous le remplirions à nouveau. Et immédiatement, le rafsafar a compris. Comme s’il avait lu en nous.
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  67. Il a juste…disparu. Une minute, il était là, auprès de nous, juste hors de notre champ de vision, mais en nous laissant entendre ses bruits de trot. Et la suivante, les sons étaient devenus lointains, comme des échos, et nous ne l’avons plus vu.
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  69. Cela lui ressemblait bien, et au fond cela me convenait. Quelques années plus tôt, il était apparu dans ma vie sans façon, sans rencontre, dans le mouvement, avançant dans la même direction que moi. Et aujourd’hui il en était ressorti de la même manière. Pour nous faire des adieux, il aurait fallu s’arrêter sur ce que nous avions vécu ensemble, regarder en arrière ; et cela, le rafsafar ne se l’était jamais permis.
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  71. A-t-il rejoint un nouveau compagnon de route ? Je l’ignore. Au fond, peut-être n’existait-il que pour matérialiser mon besoin de compagnie, mon envie de découvertes, ma volonté d'adaptation à tout ce que le monde pouvait m’imposer. Ma force de mouvement perpétuel. Mais dans ce cas, j’espère que chaque voyageur esseulé sur cette Terre trouvera son rafsafar. »
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