Ivain

Jour 27 - Onion

Nov 1st, 2025
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  1. Extrait de "Hommages à Irénée Funes"
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  4. Lorsqu’on m’apprit la mort d’Irénée Funes, j’eus l’impression que l’humanité avait perdu quelque chose de rare. La peine qui m’envahit alors n’avait rien de semblable à celle que l’on ressent à l’annonce du décès d’un proche, car je dois avouer n’avoir rencontré Funes qu’une seule fois, dans le petit village argentin duquel il était originaire et qu’il n’a jamais quitté. C'était plutôt comme si l’on m’avait privé - et le monde avec moi - de l’un des êtres les plus singuliers qui soient, et dont les talents incroyables ne seraient plus jamais égalés, pas même de très loin. Ainsi les civilisations déplorent tous les jours la disparition de leurs plus grands auteurs, artistes, hommes et femmes d’états, tout en sachant au fond que d’autres viendront les égaler après eux, mais je crains fort que nul personnage semblable à Funes ne vienne après lui, et c’est peut-être pour le mieux.
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  6. Je me réjouis que l’on m’ait proposé d’écrire ce petit texte en souvenir de lui, et si je ne doute pas que d’autres accompliront cette tâche avec plus d’élégance littéraire, j’espère que le mythologue que je suis pourra apporter, sinon un éclairage singulier, tout du moins une interprétation originale de ce qu’il nous reste de lui.
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  8. Prétendre se souvenir de Funes me semble tout à fait injurieux, car ce qui le caractérisait le mieux était sa mémoire prodigieuse, et je crois que l’usage de ce mot aurait dû lui être réservé.
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  10. On dit qu’il avait été un enfant très précis, toujours capable de donner l’heure à la seconde près, mais à l’adolescence une chute de cheval qui le rendit malheureusement tétraplégique poussa ce don balbutiant vers des hauteurs inimaginables.
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  12. En se réveillant de sa convalescence, il mit plusieurs jours à se rendre compte de son infirmité tant le monde sous ses yeux avait changé : un nombre foisonnant de détails infimes restaient à présent gravés à jamais dans sa tête, sans qu’il puisse s’en débarrasser de quelque façon que ce soit. Il eut l’impression d’avoir vécu, avant sa chute, dans un état de sommeil quasi inconscient (et que nous autres considérons comme étant la veille normale, en pleine possession de nos sens).
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  14. Lorsqu’il regardait par la fenêtre de sa chambre, il pouvait apercevoir l’herbe du petit jardin qui jouxtait la maison, mais ce terme même, “l’herbe” n’avait plus de sens pour lui. Car il percevait chaque brin individuellement, qui n’avait rien à voir avec ses voisins. Pire encore, la terre bougeait, les brins poussaient ou dépérissaient, et cela aussi il le voyait et le mémorisait, et chaque jour il lui semblait que la vue de sa fenêtre avait radicalement changé.
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  16. Il en était ainsi pour tout. Les gens qui lui rendaient visite, sa mère qui s'occupait de lui, les animaux du village, le ciel, le sol, et jusqu’aux murs blanc de sa maison. Il ne pouvait s’empêcher d’en retenir les moindres changements - qui pour lui étaient d’évidentes mutations - et les divers états successifs de toutes ces choses, aussi incomparables qu’un éléphant et un piano pour le commun des mortels.
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  18. Cela s’appliquait rétroactivement à tout ce qu’il avait jamais vécu. Il pouvait ainsi comparer la forme d’un certain nuage, passé dans le ciel il y a seize ans, un dix-sept juillet à neuf heures, à la forme qu’avait pris une certaine touffe de poils du pelage du chien du voisin sous l’action du vent le matin même.
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  20. Il pouvait également revivre le passé, si je puis dire. Il lui suffisait de se rappeler l’ensemble des sensations qu’il avait ressenties (principalement visuelles, donc, mais pas exclusivement) à un certain moment de sa vie, et de laisser s’écouler le temps. Il lui fallait une heure pour se souvenir de l’intégralité d’une heure qui avait passé dans sa vie, n’importe laquelle, qu'il fut éveillé ou endormi.
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  22. Il me confia avoir un jour essayé l’opération en sens inverse : partir d’un point précis et remonter vers les stimuli antérieurs. Il avait donc, pour s’amuser, passé deux jours à revivre à l’envers les deux premiers jours de sa vie. Il s’était arrêté quelques heures avant sa naissance, car ce qu’il avait ressenti alors qu’il se trouvait dans le ventre de sa mère l’avait rendu triste et nostalgique.
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  24. Il faut bien dire que Funes n’était pas particulièrement heureux. Son don était aussi une malédiction, et fit de lui je crois, un personnage tragique qu’il convient de ne pas résumer à une sorte de bête de foire surdouée.
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  26. Sa mère s’opposa toujours à ce qu’on parle de son fils différemment d’avant, craignant que les médecins viennent faire des expériences sur lui. Il est vrai que son don aurait eu de quoi susciter la curiosité, et sembler exploitable à des fins scientifiques, mais je ne dirais pas qu’il le rendit intelligent. Au contraire, il le priva totalement de la capacité d’abstraction. Comment aurait-il pu décrire une fourmi à la manière d’un biologiste, alors que chaque fourmi lui paraissait unique ? Il eut fallu un système décrivant chaque fourmi, voire même chaque fourmi à chaque étape de sa vie. Je parle de fourmis car il se trouve qu’il se lança dans une telle étude sur celles qui peuplaient son jardin et qui avaient trouvé le moyen d’entrer dans sa chambre. Pendant plusieurs mois il les nourrit des restes de ses repas, et en profita pour les observer, les analyser, les classer. Il ne notait rien car il n’en avait pas besoin, mais ses observations auraient sans peine pu remplir plusieurs gros volumes à même de dégoûter le plus endurci des entomologistes. Il finit par s’arrêter car il soupçonna que la tâche était infinie. Et peut-être avait-il raison, et ce que nous appelons “les fourmis”, n’existe en réalité que dans notre tête, qui sait ? Je présume que si l’on avait pu lui faire observer le diamant le plus clair qui soit au microscope, il aurait trouvé dans ses entrailles une variété formidable et insoupçonnée.
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  28. Je crois qu’il s’ennuyait beaucoup.
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  30. Il demandait à tous de lui apporter de la lecture. Il ne parlait et lisait que l’espagnol à la base, mais il se procura de nombreux dictionnaires, car il ne lui fallait rien d’autre pour apprendre une langue. Un notable de son village lui faisait apporter chaque matin une pile de journaux en provenance du monde entier, et Funes passait en général la matinée à lire. Il disposait également d'un poste de télévision, offert par un ami de sa mère. Il ne mettait jamais le son, mais il pouvait passer des heures à regarder les gens s'animer devant lui.
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  32. Tout cela lui offrit une connaissance du monde incomparable. Je crois que c’est cela qui me fascina le plus alors que je discutais avec lui à son chevet. Les noms de ces centaines, de ces milliers de gens qu'il avait lus dans ses journaux, ses livres et ses traités, et qu’il pouvait citer comme s’il les connaissait depuis toujours.
  33. Les visages anonymes par centaines de milliers, par millions, qu’il n’avait observé qu’une seule fois, même perdus au coeur d’une foule immense, mais dont il se rappelait les moindres détails et qu'il pouvait décrire superbement, étant donné qu’il connaissait tous les mots de la terre.
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  35. Il mourut d'une infection du poumon quelques années plus tard.
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  37. J’imagine sans peine la surprise de Tséris, alors. Il faut savoir que lorsqu’un lien entre deux personnes disparaît, l’habile tisserande ôte délicatement le fil de son œuvre. Cela n’est vrai que lorsqu’aucun des deux individus ne se souvient de l’autre, lorsque la dernière impression fugace de déjà vu s’estompe. Cela arrive lorsque les deux décèdent, par exemple, ou plus fréquemment quand deux inconnus qui se sont croisés en perdent tout souvenir avec le temps. En général, les plus gros noeuds survivent à ceux qui en étaient à l’origine, ainsi en est-il des grands noms d’autrefois, qui perdurent sur la trame grâce à leurs œuvres ou aux livres d’histoire. Funes connaissait des millions, et peut-être même jusqu'au milliard de gens (qui pouvait savoir la masse de visage et de noms qu’il avait emmagasiné tout au long de sa courte vie), mais pas grand monde ne le connaissait ; son petit village, sa famille peu étendue, ses quelques amis, qui écrivent cet hommage.
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  39. À son décès, donc, Tséris commença sans tarder à retirer les fils du nœud. Cela ne lui prenait qu'un infime instant, mais elle vérifiait à chaque fois : lui ne le connaissait pas, lui non, pas lui non plus. Et en voyant, horrifiée, l’action de ses mains réduire à un tel point le nœud de Funes, fil après fil, couche après couche, rapetissant toujours sans vouloir s’arrêter, elle dut se demander comment cela était possible, comment un tel homme avait pu connaître tant du monde et en être resté au-dehors.
  40. Une fois retiré le dernier fil, il ne resta presque plus rien : Funes et sa solitude jusque dans son dernier souffle. Et alors je ne doute pas, comme moi à présent, que la déesse versa une petite larme en pensant à lui une dernière fois.
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