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- Il existe des villes blotties au fond des ravins les plus profonds, que jamais presque le Soleil n’atteint de ses rayons. D'autres encore tapies au fond de jungles épaisses, que toute l'année un feuillage épais dissimule à la vue. Mais où que l'on aille, il n'en est aucune qui soit aussi bien cachée que Camaïa.
- On raconte que là-bas, les rues et ruelles, les places, les parcs n'ont pas de nom. Mais au delà de ce vernis que nous posons sur les choses qui nous entourent, et que nous changeons volontiers, à Camaïa, les choses de la ville sont toutes semblables aux autres, les rendant indiscernables.
- Ce n'est pas que les maisons se ressemblent, non, bien sûr en voilà une aux volets repeints, une autre ici qu'un échafaudage masque en partie, encore une là-bas qui semble abandonnée, au murs décrépis et colonisés par le lierre et la vigne sauvage ; ce n'est pas cela donc, mais plutôt que jamais de prime abord on ne sait à qui elle appartient ni ce qui se cache en son sein. Aucune enseigne n'indique chez quel tavernier, artisan, boulanger, couturier, maçon, apothicaire, cordonnier on pénètre en poussant l'huis, ni même s'il s'agit ou non d'un commerce en fait. Chez les particuliers, pas de boîte aux lettres, ni de nom sous la clochette dorée à l'entrée. Aucun panneau de bois vernis ne guide les pas du visiteur perdu vers le centre, la place du marché, le quartier de son auberge. Plus étonnant, l'hôtel de ville lui même est parfaitement nu des symboles qui ailleurs ornent fièrement les bâtiments officiels : à Camaïa, pas de drapeau de velours, de couronne de fleurs, de blason éclatant, ni de statues imposantes à la gloire de ses pères et mères fondateurs.
- Ainsi, quiconque se promènerait à Camaïa aurait l'impression de déambuler dans une ville inconnue, sans but ni indices, sans savoir où aller ni que chercher, et il y a fort à parier qu'il la quitterait bien vite, sans en avoir appris grand chose. En fait, il est même probable qu'il n'aurait pas pris conscience d'être passé par Camaïa, car sur aucune route, à ma connaissance, ne se trouve une quelconque borne indiquant la direction de la ville ; sur aucune carte non plus, d'ailleurs, n'est tracé avec style son nom ; et par conséquent, tout renseignement glané sur son emplacement s'avère a priori douteux.
- C'est la raison pour laquelle il y a une multitude de Camaïa de par le monde. Il n'existe pas un voyageur qui ne prétende pas y avoir séjourné lors d'un de ses périples, pas un marchand qui ne se targue pas d'en vendre un produit ou un autre, pas un riche courtisan qui ne se réclame pas d'une lignée issue d'une famille illustre de Camaïa.
- Je te le dis, pour être honnête, je ne sais pas si cette ville existe vraiment, au sens qu'on entend en général, s'il ne s'agit pas d'un fantasme collectif, d'une rumeur plaisante qui se serait répandue comme une traînée de poudre à travers les terres, les mers et ceux qui y habitent.
- Mais si tu veux mon avis, et je te l'ai déjà dit, les villes ne sont que des idées, et ainsi Camaïa existe bel et bien ; peut-être pas, qui sait, sur les cartes ni dans ses rues, ses bâtiments et ses habitants, mais dans l'esprit des hommes et des femmes qui dédient leur vie au voyage.
- Elle est cette ville que l'on aperçoit du pont de son navire, à l'approche d'une côte inexplorée, et que l'on dépasse sans en avoir connu rien de plus que la forme de ses toits qui se découpe sur l'horizon ; elle est celle que l'on devine sans la voir, à la fumée que ses cheminées envoient dans l'air, depuis l'autre côté d'une crête escarpée et infranchissable, au cœur d'un massif labyrinthique ; elle est cette cité d'une contrée inconnue que le voyageur traverse de nuit, d'un pas pressé, sans s'y arrêter, et qui ne lui offre à observer que quelques maisons plongées dans l'obscurité, et rien de plus. Camaïa est cette ville qu'on ne trouve que quand on ne s'y attend pas, qu'on ne traverse qu'une fois, mais que chacun connaît pourtant.
- Enfin, car je te vois sourire, je te préviens, ne te moque pas de mon histoire comme tu le ferais d'un poltergeist pour enfants : je vois que tu respectes et admires tout ces grands explorateurs et aventuriers qui ont découvert et découvrent encore le monde. Eh bien sache que tous, ils cherchaient et cherchent encore Camaïa, au delà des frontières connues, là où les cartes sont vierges, là où rien n'a de nom.
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