Ivain

Jour 11 - "Sour"

Oct 12th, 2021
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  1. Une bordée fleurie de jurons inintelligibles, assortie de grognements agacés, vint résonner entre les rangées d'ustensiles en cuivre étamés impeccablement rangés par taille, forme et usage.
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  3. Les deux apprentis qui commençaient tout juste leur travail, échangèrent un regard amusé, se retenant de pouffer pour ne pas risquer d'attiser l'ire légendaire de Monsieur Jean, comme tout le monde l'appelait dans le quartier.
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  5. « Bon Dieu, Alexandre ? Qu'est-ce-que je te disais ? Mais qu'est-ce-que je te disais, pas plus tard que la semaine dernière ? »
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  7. Sans le vouloir, il prenait souvent cet air de comédien débarqué d'une pièce de Molière lorsqu'il parlait, et l'on s'attendait alors à le voir apparaître en chemise bouffante, le visage fardé et les lèvres peintes, émergeant d'un large col plissé. Sans aucun doute, monsieur Jean aurait pu être acteur, avec sa carrure d'ours bonhomme, son visage d'une rare expressivité, et ses yeux bleus immenses, desquels une sollicitude irréfutable irradiait.
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  9. « Ha, je ne sais pas, Jean ? Serait-ce encore ton histoire de lait, par hasard, celle dont tu nous rebats les oreilles depuis des mois ? »
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  11. En effet, Jean venait de surgir dans l'allée où se trouvaient ses deux employés, une bouteille en verre brandie à bout de bras comme s'il s'agissait du Christ enfant.
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  13. « Goûte donc, gros malin ! C'est le lait d'hier ! Le lait d'hier à peine, diable, il n'y a pas tente heures il était encore dans le ventre de sa vache ! Toi aussi, goûte, au lieu de rire ! »
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  15. De fait, le lait avait tourné. En ouvrant l'opercule, une forte odeur aigre parvint au nez des trois hommes, et le dénommé Alexandre, qui avait par curiosité trempé les lèvres, grimaça de dégoût avant de cracher.
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  17. « C'est surprenant en effet, mais ce qui me trouble plus, Jean, c'est que la bouteille soit à moitié vide. Plutôt que de t'inquiéter du temps que notre lait dure, peut-être devrais-tu penser à installer un nouveau verrou dans la réserve. J'ai encore vu un de ces vagabonds traîner autour hier soir en partant. »
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  19. « Bah ! », grogna l'ours. « Ne dis pas de sottises, mon garçon, ces gosses ne font de mal à personne. Et si tu es jaloux, je t'offre bien volontiers le lait à toi aussi, tu seras sans doute envieux du sort de ces vagabonds, comme tu dis, lorsque la chiasse t'emportera ! Allons, puisque vous voilà de fort bonne humeur à mes dépens, au travail maintenant, la pâte ne va pas se faire seule ! Allez, allez ! »
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  21. Jean tenait depuis plusieurs années sa propre boulangerie, pâtisserie, confiserie, qu'importait le nom, dans laquelle il tentait chaque jour de créer et perfectionner ses recettes de douceurs, qui avaient fait la renommée de la boutique, une institution, désormais, dans le faubourg où elle était sise. Jean avait le sens du détail, qu'il poussait parfois à la véritable obsession quand il s'agissait de nourriture.
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  23. Mais depuis quelques temps, son esprit était accaparé par son lait, qui semblait vouloir le rendre fou. Il détestait ne pas saisir la Loi Universelle qui, pensait-il, devait régir le fonctionnement des choses, si complexe et hors de sa portée soit-il. En l'espèce, Jean ne savait pas pourquoi le lait devenait aigre après quelques jours. Mais ce qu'il savait, c'est que le phénomène était normalement prévisible, régulier, harmonieux, en quelque sorte. Son lait à lui se comportait anarchiquement !
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  25. Il disposait, à force de tests ingénieux et de patientes constatations, d'une quantité conséquente de données sur le sujet. Notablement, il y a un mois, deux bouteilles d'un même lot avaient été mises de côté dès la livraison, et chaque matin il avait passé quelques minutes à inspecter minutieusement l'aspect du lait. Eh bien, croyez-le ou non, les deux bouteilles n'avaient pas du tout vieilli de la même manière !
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  27. Dans l'indifférence générale et au grand amusement de certains, il fallait bien l'avouer, il avait alors enquêté sur les causes possibles de cette bizarrerie. Le laitier, qu'il connaissait depuis des décennies, et qu'il avait même vu au travail de nombreuses fois, était bien sûr hors de cause. Les bouchons également étaient parfaitement hermétiques, et il voyait mal comment deux récipients collés l'un à l'autre pouvaient ne pas recevoir même lumière et chaleur...
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  29. Il avait donc acquis la certitude, preuves à l'appui, que quelque chose d'anormal, peut-être même de maléfique, était à l'œuvre.
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  31. Jean en était parvenu à la conclusion qu'il allait devoir recourir aux grands remèdes : il avait décidé de passer une nuit dans sa réserve à chaque fois qu'il recevrait le lait du jour, à observer en temps réel une bouteille jusqu'à ce qu'elle tourne devant ses yeux. Alors peut-être, comprendrait-il, et pourrait-il retrouver sa tranquillité d'esprit.
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  33. Un de ces soirs de veille lors desquels il s'était - comme à chaque fois, endormi piteusement dans sa couverture à même le sol, un bruit sourd le réveilla en sursaut. Il regarda par la fenêtre ; la nuit était encore noire. Il s'apprêtait à quitter la pièce pour rejoindre une couche plus confortable, mais jeta mécaniquement un coup d'œil vers la bouteille. Il écarquilla grand les yeux en s'apercevant qu'elle avait disparu. Avant d'avoir pu bouger pour se rapprocher, un nouveau bruit retentit dans la réserve, et Jean se figea, tapi dans les ombres.
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  35. Une silhouette indistincte surgit finalement devant lui, s'accroupit et posa quelque chose dans le casier. La bouteille !
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  37. « Hep, vous, là ! »
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  39. Il s'était attendu à ce que l'intrus décampe sans demander son reste, mais celui-ci devait être très serein, car étrangement il se redressa immédiatement et s'avança vers lui. En passant devant la fenêtre, il apparut en pleine lumière : il avait la peau pâle. Ses cheveux en friche et son nez aquilin ne parvenaient pas à vieillir son visage encore enfantin, assez rond. Un jeune homme, à peine sorti de l'enfance. Il avait, comme Jean, les yeux clairs et ceux-ci ne trahissaient aucune inquiétude, pas même une quelconque gêne d'avoir été pris sur le fait. Au contraire, il semblait presque ravi d'avoir rencontré quelqu'un ici, et ses fines lèvres bien rouges étaient écartées en un grand sourire.
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  41. « Désolé, je vous ai réveillé ? D'ordinaire il n'y a personne ici quand je viens. »
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  43. Il avait un drôle d'accent, et Jean en déduisit qu'il n'était pas français. Il songea à réprimander l'impudent qui venait sans vergogne de confesser son méfait, mais finalement son attention se reporta sur la bouteille, à moitié entamée. Il goûta le lait. Tourné.
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  45. « Oui, il n'est plus bon, n'est-ce-pas ? Je ne finis jamais la bouteille à temps, quand je voyage, je suis trop pris par mes découvertes. A l'orphelinat, la mère supérieure nous forçait à le boire comme ça, pour nous fortifier l'estomac, qu'elle disait. Mais depuis que je suis seul, je ne me force plus. »
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  47. Il avait dit ça avec son franc sourire, badinant presque, malgré l'absurdité de ses paroles. Jean remarqua alors que l'enfant était trempé de la tête aux pieds, tremblotant. Il lui tendit la couverture.
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  49. « Comment ça, quand tu voyages ? Tu n'es pas passé hier soir, prendre le lait ? »
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  51. « Hier ? Non, c'était il y a une bonne semaine, monsieur. J'ai pris un peu de pain aussi, désolé, mais lui je l'ai fini avant qu'il se gâche. »
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  53. Il avait dit ça avec tant de naturel qu'il devait être persuadé de la véracité de son délire.Jean faillit le prendre pour un fou. Mais à bien y penser, malgré tout, ce gosse, surgi de nulle-part avec son accent, son manteau trempé - il n'avait pas plu depuis plusieurs semaines, et son flegme apparemment sans limite, malgré tout, ce gosse n'avait pas l'air dément.
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  55. Et surtout, ça expliquait, pour le lait. Jean s'en satisfit donc. Il était comme ça.
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  57. « D'accord, mon bonhomme. En tout cas, à l'avenir, si tu cherches à te nourrir, viens directement me voir. Tu sais ici, les gens prennent assez mal qu'on entre chez eux se servir en secret. Tu vois ce que je veux dire, oui ? »
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  59. L'adolescent lui fit son sourire, sa marque de fabrique semblait-il, et acquiesça de la tête. Cela fit rire Jean, qui lui passa sa grosse pogne sur la tignasse.
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  61. « Allez viens, on va manger un bout avant d'aller dormir. Au fait, moi c'est monsieur Jean. Et toi ? »
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  63. « Thomas, monsieur ! »
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