Ivain

Untitled

Jan 6th, 2020
384
0
Never
Not a member of Pastebin yet? Sign Up, it unlocks many cool features!
text 28.94 KB | None | 0 0
  1. « C’est ça ta surprise ? »
  2. Jérémie regardait la haute bicoque avec une moue dubitative.
  3. « La maison du savant-fou ? Qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse ? »
  4. Charlotte ne se laissa pas démonter.
  5. « Qu’on l’explore, andouille. Le vieux avait tout de sortes d’inventions farfelues qui traînaient chez lui, et je suis sûre que personne n’est venu les prendre quand on l’a interné. »
  6. « Je le connais, l’illuminé. A tous les coups, aucune de ces machines ne fonctionnera. Même s’il y en a qui marchent, on ne saura pas s’en servir. Je vois pas ce qu’on peut y gagner à part un coup de jus. »
  7. « Ecoute, tu as promis de me laisser choisir ce qu’on ferait cet aprèm. Je choisis le manoir du savant-fou. »
  8. Sur ces mots, elle entra dans le manoir sans se retourner. Maugréant, Jérémie traîna les pieds à sa suite.
  9. La demeure du vieux scientifique faisait peine à voir. Obsédé comme il l’était par ses découvertes – ou prétendues découvertes – il avait probablement arrêté de s’en occuper longtemps avant qu’on l’emmène à l’asile psychiatrique. Tout craquait et croulait sous le poids des années. Le mince faisceau de soleil qui filtrait à travers le jour des volets décrépits révéla plus d’une toile d’araignée à l’angle des meubles défraîchis. Sous cette lueur moribonde, la poussière en suspension dessinait des rubans grisâtres qui pénétraient mollement la pénombre ambiante.
  10. Faisant fi de cette atmosphère insalubre, Charlotte avança d’un pas décidé vers une lourde porte de chêne. Celle-ci masquait un escalier de pierre qui s’enfonçait dans l’obscurité. La jeune fille brandit son téléphone en mode lampe-torche et descendit, bientôt suivie d’un Jérémie incertain.
  11. Le sous-sol du bâtiment était d’une ampleur surprenante. S’étendant sur deux étages, il était constitué d’une foule de pièces spartiates dont l’aspect tranchait nettement avec la partie supérieure. Le mobilier archaïque avait laissé place aux paillasses carrelées. Un sol de ciment dur remplaçait le parquet grinçant qui fleurait bon l’aristocratie. Aux antiques lustres et candélabres succédaient des néons encore en état de fonctionner, dont la clarté glaciale accentuait l’austérité de l’environnement souterrain.
  12. Les salles étaient jonchées des inventions saugrenues du savant esseulé. Des carcasses métalliques étaient reliées par une forêt de câbles à de massives bobines dont les spires accrochaient la poussière ambiante. Des bulbes de verres emplis de liquide suspect réfractaient la lumière des néons, la teintant de couleurs incongrues. Certains appareils faisaient la taille d’un pain de savon, d’autres s’étendaient sur plusieurs mètres dans l’espace morose du laboratoire.
  13. Charlotte vagabondait dans cette étrange cave, papillonnant d’une machine à l’autre avec un sourire ravi sans jamais s’arrêter plus de quelques secondes. Jérémie peinait à la suivre, d’une part parce qu’il ne pouvait manifester la même insouciance, d’autre part parce qu’il éprouvait malgré lui une certaine fascination pour les obscures trouvailles du savant. Il aurait voulu en deviner les mécanismes ; mais ce n’était pas lui le scientifique de la paire. Il devait pour l’heure se contenter de couver les inventions d’un regard curieux.
  14. Il parvint finalement à rejoindre son amie dans l’obscurité quasi-totale d’une salle de taille moyenne située tout au fond du sous-sol. Elle avait mis une halte temporaire à son effervescence, cherchant l’interrupteur en fouillant la pénombre de sa lampe de circonstance. Ce fut Jérémie qui le trouva, et tout en l’exhortant à plus de prudence, il actionna le levier. Un grondement sourd s’éleva soudain dans la cave. A la faible lueur qui émanait progressivement des murs, le jeune homme pris conscience de son erreur avec effroi. La pièce entière était un appareil électronique, l’une des créations du vieil illuminé. Et apparemment elle était tout à fait opérationnelle. Jérémie venait de l’activer.
  15. Dans un élan de panique, il se retourna pour ressortir de la salle, mais il était déjà trop tard. Un terrible grésillement satura ses tympans pendant une fraction de seconde, puis un large faisceau de lumière bleue fendit l’espace. Il lui sembla que la clarté surnaturelle le traversait de part en part, faisant briller l’intérieur de son corps. Charlotte et lui hurlèrent à l’unisson. Ce n’était pas de la douleur qu’il ressentait, mais une sensation indescriptible, intense au-delà de toute formulation. Puis, alors que le prodigieux faisceau continuait de scintiller, une partie de la machine explosa dans une gerbe d’étincelles. Jérémie se sentit soulevé comme une plume, et son champ de vision s’obscurcit.
  16. ***
  17. Il reprit péniblement conscience. Il était étendu sur le sol. A travers le brouillard de la confusion, il contempla son environnement sans le reconnaître. Puis les évènements récents lui revinrent. Il était toujours dans le sous-sol du manoir. L’explosion l’avait simplement projeté dans la pièce voisine.
  18. Il se remit debout et se hâta tant bien que mal jusqu’à l’étrange appareil. Celui-ci était en piteux état. Ses parois étaient partiellement couvertes de suie, et de petits bouquets d’étincelles surgissaient par à-coups du câblage en hauteur. Au centre de la salle, deux silhouettes se faisaient face.
  19. Jérémie crut d’abord à un trouble de la vision causé par sa concussion. Il attendit quelques instants de recouvrer complètement sa lucidité, et dut se rendre à l’évidence. Les deux femmes dans la pièce était bien réelles. Chacune avait l’exacte apparence de Charlotte. Et l’une des deux pointait une arme sur l’autre. Ebahi, le jeune homme ne put que bredouiller le prénom de son amie.
  20. « Cha…Charlotte ? »
  21. Les deux femmes se retournèrent vers lui. Celle qui menaçait son sosie lui demanda avec méfiance :
  22. « Qui c’est, celle-là ? »
  23. L’expression de surprise s’accentua sur le visage de l’autre Charlotte. Elle bégaya de manière confuse, à l’intention du nouvel arrivant :
  24. « Mais…c’est moi, Jérémie ! »
  25. Instinctivement, le jeune homme se rapprocha d’elle, jusqu’à faire face à celle qui tenait l’arme. Il eut un geste précautionneux vers celle-ci, pour signifier à sa détentrice d’en abaisser le canon. La Charlotte en question secoua brièvement la tête, les dents serrées, puis frappa la main tendue vers elle avec la crosse. Jérémie poussa un cri de surprise et de douleur, et la jeune femme en profita pour sortir de la salle en courant.
  26. Tenant sa main endolorie, il se tourna vers son amie avec une foule de questions en tête. Mais avant qu’il n’ait pu en formuler une seule, ils entendirent une exclamation qui provenait de la salle dans laquelle il avait été éjecté. Une voix d’homme. Celle-ci s’exprima de nouveau, tandis que l’individu apparaissait dans l’encadrure de la porte :
  27. « Je crois que j’ai vu quelqu’un traverser la pièce. Je reste pas une minute de plus, Charlotte. Je savais que c’était une idée à la con de v… »
  28. Il s’interrompit subitement, avisant Jérémie. Ce dernier restait également stupéfait. L’intrus avait exactement la même tête que lui. Jérémie scruta son visage et y vit passer une impressionnante succession d’émotions, tandis que ses yeux allaient et venaient entre les deux occupants de la salle : l’étonnement, la perplexité, l’inquiétude, l’angoisse. Avant qu’il n’arrive à prononcer un son, la voix de l’autre Charlotte retentit depuis l’entrée du laboratoire :
  29. « Viens vite, Jérémie ! On se casse ! »
  30. L’inconnu fronça les sourcils et se retourna vers l’origine de la voix. Manifestement, il pouvait la voir. Sans réfléchir, il partit en courant dans sa direction.
  31. Le silence retomba dans le cube calciné de la salle-machine. Jérémie observa son amie avec appréhension.
  32. « Charlotte, je…tu es bien Charlotte hein ? »
  33. « Tu m’as laissé choisir ce qu’on ferait cet après-midi, sans qu’on ait besoin de se mettre d’accord » lui répondit elle. Elle avait repris de l’assurance.
  34. « Parce que je t’ai sauvé les miches pour ton partiel de maths mercredi. Et toi, dis-moi ce qu’on a fait à la fin du mois de juin. »
  35. « Une rando que tu avais choisie, dans le massif de la Vanoise, avec le reste de la bande. A l’époque où t’avais encore de bonnes idées d’activité entre potes », ajouta-t-il sur un ton maussade.
  36. Charlotte sourit.
  37. « Bon, j’imagine que d’autres gens pourrait arriver à le savoir, mais ça devra suffire pour l’instant. »
  38. « D’où ils sortaient, ces types ? Pourquoi ils ont nos têtes ? Ce n’est pas du déguisement, c’est plus que ça, c’est…»
  39. « Ce sont de parfaits sosies, oui. Ils ne sortaient de nulle part, Jérémie. Je suis sûre que la cave était vide quand on est arrivé. Il faut se rendre à l’évidence : ils ont été créés par la machine. »
  40. Le jeune homme la contempla avec incrédulité.
  41. « Tu veux dire que c’est un appareil à…dupliquer les gens ? »
  42. « Il semblerait, oui. Ou en tout cas un appareil pouvant créer un individu d’apparence identique. Pour la personnalité, je ne sais pas. »
  43. « Oui, l’autre Charlotte, elle avait l’air différente, hum, mentalement. Plus agressive. Presque comme dans les histoires de… »
  44. Il se mordit la lèvre. Il ne voulait pas prononcer les mots qui lui paraissaient soudain presque burlesques.
  45. « De jumeaux maléfiques », compléta son amie avec une fausse nonchalance. « C’est l’intuition que j’ai aussi. Le vieux savant avait de la magie à revendre on dirait. »
  46. « C’est complètement dingue, Charlotte. On en sait rien de tout ça. Et puis, mon jumeau, il avait pas l’air bien méchant. »
  47. « On a pas eu le temps de le voir à l’œuvre. Mais il a rejoint l‘autre, donc jusqu’à preuve du contraire je vais les ranger dans la même case. Je me demande où ils ont bien pu aller d’ailleurs. »
  48. « Moi, je me demande surtout depuis quand t’as une arme », rétorqua-t-il, en se massant le dos de la main.
  49. « C’est un Taser, juste au cas-où. » répondit-elle sur un ton défensif. « Je m’en suis jamais servie, et je comptais jamais le faire. C’est l’autre tarée qui est va-t-en-guerre, pas moi. »
  50. « Bref. Je reste pas une minute de plus. »
  51. Jérémie grimaça en se rendant compte qu’il avait employé les mêmes mots que son sosie. Puis il soupira et se mit en route vers la sortie. Charlotte ralluma la lumière de son téléphone et le suivit jusqu’à la porte du manoir. Ils sortirent et prirent le métro en silence, ressassant l’expérience paranormale qu’ils venaient de vivre. Puis ils se séparèrent avec quelques mots réconfortants et regagnèrent leurs chambres étudiantes respectives, toujours songeurs.
  52. ***
  53. Les jours suivants, Jérémie fut de plus en plus préoccupé par cet épisode. Un détail en particulier le tourmentait : la nature des jumeaux. Malgré l’absence d’arguments logiques, il était à présent persuadé que ces êtres avaient été créés par la machine au moment de l’incident, comme l’avait déjà affirmé Charlotte. Il le savait, simplement. Cette vérité s’était instinctivement imposée à son entendement.
  54. Mais si ces créatures ne possédaient pas d’existence précédant la mésaventure, qu’avaient elles en guise de passé ? Quels souvenirs habitaient leur mémoire ? La réponse à cette énigme toute factice lui était intuitive au point d’en paraître triviale. Les doubles maléfiques n’étaient pas extrinsèques à leurs modèles. Ces derniers les avaient d’une certaine façon engendrés. Les copies avaient été fabriquées à partir de leur propre corps, foudroyé par le faisceau bleuté. Elles émanaient de leur physique, de leur caractère, de leur vie. Le passé des deux jeunes était donc sans doute aussi celui de leurs sosies.
  55. De cette théorie, Jérémie avait une preuve tangible. Juste avant de déguerpir, son clone avait dit mot pour mot :
  56. « Je savais que c’était une idée à la con de venir ici ».
  57. Il était donc conscient que le douteux projet d’exploration était celui de Charlotte, et que son ami l’avait désapprouvé dès le début. Pire encore, le jumeau avait l’impression de l’avoir lui-même désapprouvé, et ce à un moment où il n’existait pas encore. Ses souvenirs étaient empruntés, de vulgaires duplicata façonnés par la machine du savant-fou.
  58. Dès lors, le test proposé par son amie pour qu’ils puissent contrôler leur identité de manière réciproque lui paraissait soudain bien futile. Le sosie de Charlotte savait pertinemment qu’elle l’avait aidé pour son partiel de maths. Elle pensait même être l’auteur de ce coup de main. Le clone de Jérémie était tout à fait conscient des vacances qu’ils avaient passé avec leurs amis dans les montagnes. Il s’en rappelait.
  59. Mais alors, cet exercice de pensée amenait nécessairement une question plus perturbante encore. Une question que le jeune homme refusait d’étudier consciemment, mais qui circulait à la frontière de son esprit. Une question dont l’emprise glacée l’empêchait de se détendre complètement et perturbait son sommeil déjà mis à mal par le souvenir du rude traitement de la machine. Il sentait qu’il devrait y faire face, et qu’il lui faudrait discuter de tout cela avec Charlotte.
  60. Mais ce n’était pas chose aisée, pour son amie comme pour lui-même. Il n’avait revu la jeune femme qu’une fois depuis les évènements, et en présence du reste de la bande. Bien sûr, aucun des deux n’avait osé mentionné l’incident, pas même en aparté. C’était peut-être pour le mieux. Peut-être qu’il était préférable pour eux de faire comme si rien ne s’était passé. Et de s’efforcer d’ignorer l’existence des doubles malfaisants.
  61. ***
  62. Les jours passaient, et Jérémie demeurait en proie à l’anxiété. De nouvelles interrogations lui étaient venues. Par exemple, si les sosies possédaient leurs souvenirs, et s’ils avaient l’impression d’en être les détenteurs originaux, pourquoi n’auraient-ils pas essayé de récupérer ce qu’ils pensaient être leur vie ? C’était peut-être arrivé. Son jumeau avait sans doute déjà rendu visite à ses parents, ou sa sœur, ou l’un de ses amis. Peut-être était-il allé à la fac à sa place, se posant dans l’amphithéâtre pour assister à l’un des cours, de plus en plus nombreux, que Jérémie séchait.
  63. Et comment pouvait-il le vérifier ? Pour ses proches, la venue du clone aurait juste eu l’apparence une visite de plus de sa part. Au fil de ses réflexions troublées, il avait imaginé des stratégies pour obtenir l’information. Par exemple, demander à un parent de lui rappeler de quoi ils avaient parlé la dernière fois qu’ils s’étaient vus. Mais Jérémie n’osait pas passer à la pratique. Sans doute parce que ces stratagèmes lui paraissent grotesques. Mais peut-être également parce qu’il avait peur de découvrir que son sosie avait effectivement fait irruption dans sa vie.
  64. Et puis, il y avait l’autre question. C’est à laquelle il ne parvenait pas à faire face. Bien sûr, obnubilé comme il était par les évènements du laboratoire, son esprit ne put l’esquiver bien longtemps. Un soir de sombres ruminations, il fut bien forcé de finalement la considérer : puisque le test de Charlotte s’avérait insignifiant, qu’est-ce qui lui permettait de différencier l’individu original du double maléfique ? Comment pouvait-il être sûr que son amie et lui était bien les personnes qui étaient entrées dans le manoir ?
  65. Pour le cas de Charlotte, toutefois, il y avait des indices probants. Son alter ego les avait menacés d’une arme, puis l’avait frappé à la main, et de manière générale avait preuve d’une attitude plus agressive et moins empathique. Ces signes indiquaient de façon assez certaine qui était la jumelle malfaisante parmi les deux. Mais lui-même ?
  66. Il se souvenait distinctement être arrivé dans la demeure du scientifique, avoir descendu les intimidantes marches et exploré les sinistres salles d’expérience. Mais toutes ces impressions pouvaient avoir été créées en même temps que lui au moment de l’incident. Elles ne reflétaient peut-être que la conformation des neurones que l’étrange faisceau bleuté avait façonnés dans son crâne. Après tout, son clone et lui partageaient ces souvenirs, avec chacun la sensation d’en être le vrai possesseur.
  67. Non, la seule piste valable pour identifier le double maléfique était le comportement. Et c’est bien ce qui tourmentait Jérémie, chaque jour un peu plus. Il lui semblait que depuis l’incident, son caractère était plus acerbe, ses actions plus brutales, ses réactions plus sanguines. Son tempérament paraissait ne plus lui appartenir désormais. Un soir, alors qu’il rendait visite à ses parents, il s’était emporté contre son père pour une histoire futile. Il n’avait pas pu fermer l’œil cette nuit-là, tournant et retournant la dispute dans son esprit, extirpant de celle-ci chaque signe qu’il pouvait interpréter comme une preuve à charge contre lui-même.
  68. Après cet épisode, il n’osa plus converser avec son entourage. Il sortait de moins en moins de son appartement, répondait à ses amis de manière monosyllabique et désertait massivement les cours de l’université. Sa vie sociale fut bientôt réduite au strict minimum. Puis, une semaine plus tard, une rencontre lui donna le coup de grâce.
  69. Cela ne dura que quelques secondes. Alors qu’il traversait Réaumur-Sébastopol pour rentrer de l’une de ses éparses demi-journées à la fac, en grimpant les marches d’un pas impatient, il le vit. Son jumeau était sur l’escalator adjacent, celui qui descendait, attendant d’un air morne d’être déposé en bas. Il le reconnut – se reconnut – instantanément, sans doute possible. Une fraction de seconde plus tard, le sosie le remarqua à son tour, et une expression de stupeur mêlée d’angoisse se peignit sur son visage. Jérémie rebroussa chemin dans les escaliers, mais le temps de parvenir en bas, son double avait disparu dans la foule.
  70. Il rentra alors chez lui, accablé. Après quelques semaines de considérations théoriques, quoiqu’anxiogènes, la rencontre fortuite donnait un aspect terriblement tangible à toute cette histoire. Ce qui était arrivé sous le manoir n’était pas un épisode fantasmé. Cet homme qui partageait son nom, son apparence et son passé, son identité même, il existait bel et bien. Mais il y avait pire. L’expression qui s’était dessinée sur les traits familiers lorsque le sosie l’avait reconnu à son tour. Il s’agissait de peur véritable, la peur de l’alter ego. Le genre de tête que l’on fait lorsque l’on croise son double maléfique.
  71. Pour Jérémie, la vue de cette émotion chez l’autre avait valeur de preuve tout à fait définitive. Il était le jumeau malfaisant. Il était né il y a moins d’un mois. Il avait tout simplement été fabriqué par la machine diabolique du savant-fou. Le reste – son enfance, ses cours au lycée, même ses dernières vacances – n’était qu’illusion. Sa vie quotidienne était un emprunt malencontreux. C’est à l’autre que revenaient l’appartement, la place à l’université, les soirées avec ses amis, les visites à ses parents.
  72. Jérémie n’arrivait pas à se détourner de cette pensée. Est-ce qu’il devait rendre tout cela à son double ? Et après ? Disparaître, refaire sa vie ailleurs, loin de tous ses proches ? Le jeune homme savait qu’il n’en aurait pas le courage, et il doutait d’en avoir l’obligation morale. Il y avait d’un côté ce sens de justice abstraite, qui lui interdisait de voler la place et les relations de quelqu’un, et de l’autre la réalité des émotions qu’il éprouvait à l’égard de ses amis et de sa famille.
  73. Ne pouvant concilier les deux, il acheva de se tourner vers l’isolement le plus total. Quelques jours après la rencontre, Jérémie arrêta d’aller à la fac, ne rendit plus visite à ses parents ni à sa sœur, et de manière générale ne mit plus les pieds hors de son immeuble que pour les courses les plus nécessaires, au coin de la rue. Il restait ainsi, prostré dans son appartement, à contempler le dilemme qui s’offrait à lui sans pouvoir y apporter une solution viable.
  74. ***
  75. Bien sûr, ses proches s’en inquiétèrent rapidement. Bientôt Jérémie reçut quotidiennement une foule de messages inquiets qui réitéraient les deux ou trois mêmes questions sous toutes les formes possibles. Il ne répondait qu’épisodiquement, en assurant le parent ou l’ami de sa bonne santé mais sans apporter le moindre élément de réponse concernant les raisons de son absence. Parfois, ces tentatives de communication étaient suivies d’un appel au téléphone, voire d’une visite en personne. Le jeune homme n’ouvrait jamais sa porte, craignant de voir apparaître son sosie venu réclamer sa vie publique et privée.
  76. Un matin, cependant, les coups à sa porte furent accompagnés de paroles qui changèrent singulièrement la donne. C’état la voix de Charlotte, qui lui intimait :
  77. « Ouvre, Jérémie ! Je dois absolument te parler de mon double, enfin, de nos doubles. »
  78. Après de longs moments d’hésitation, dans un silence entrecoupé des chocs lourds contre le bois et des appels de son amie, il lui ouvrit. Elle entra en trombe et lui demanda de but en blanc :
  79. « Ton jumeau, tu l’as revu depuis le laboratoire ? Il est ici ? »
  80. « Quoi ? Non, il n’est pas dans l’appart. Il n’est pas venu ici, enfin, j’espère. »
  81. « Tu espères, hein ? Je sais ce que je t’ai dit ce jour-là, mais en fait, il est pas si dangereux. »
  82. « Je le sais bien… »
  83. « Ecoute, à propos de cette histoire de double maléfi… »
  84. « Non, toi écoute. »
  85. Charlotte leva des yeux surpris. Il prit une grande inspiration. Il fallait bien qu’il le dise à quelqu’un, et elle était la seule personne qui pouvait comprendre sa situation.
  86. « Le double maléfique de Jérémie, c’est moi. On s’est trompé. Depuis le moment où on s’est réveillé après l’explosion, on s’est trompé. Ta jumelle est partie avec le bon Jérémie, et toi tu es resté avec son jumeau malfaisant, à savoir, ben, moi. J’ai volé sa vie à Jérémie, sans le vouloir. En ce moment même je suis dans son appart. Je devrais tout lui rendre, mais j’arrive pas à m’y résoudre, je… »
  87. « C’est des conneries. »
  88. « Quoi ? »
  89. « Cette histoire de doubles maléfiques, c’est des conneries. »
  90. Le jeune homme resta interloqué. Elle reprit sur un ton de pédagogue :
  91. « Le faisceau bleu de la machine nous a reproduits exactement tels que nous sommes, jusqu’au moindre atome. Cela veut dire même corps, même personnalité, mêmes souvenirs, tout. Tu comprends ? Il n’y a pas de double malfaisant. Il n’y a qu’une copie absolument identique. On ne peut même pas parler de copie, en fait, c’est plus un objet – ou une personne – qui en devient deux. Chacune est l’originale et chacune est la copie. »
  92. « Mais je me comporte pas comme Jérémie. Pas tout à fait. Depuis l’incident, je suis plus colérique, plus agressif… »
  93. « Tu es Jérémie. L’autre aussi. A mon avis, c’est juste qu’à cause de la violence de l’expérience, tu nous fais du stress post-traumatique, ou quelque chose comme ça. Sans parler psychiatrie, le rayon de duplication et l’explosion t’ont mis à cran. Ensuite, tu es devenu obsédé par cette histoire de jumeau maléfique, et tu t’es coupé du monde, ce qui n’a pas arrangé les choses. Désolée, si j’avais su, je serai venue te voir plus tôt. »
  94. « Mais…et ton double ? Elle a sorti un Taser, et elle m’a frappé avec. »
  95. « Ah oui, à propos de ça…Hum, en fait, puisque les deux jumeaux sont rigoureusement identiques, la seule cause qui détermine leurs différences d’action est la situation initiale. Par exemple, mon sosie et moi, on s’est réveillées à peu près en même temps après l’explosion, mais elle juste avant moi. On était toutes les deux alarmées de voir une personne qui se faisait passer pour nous, donc la discussion est très vite devenue tendue. Mais comme elle était sur pied avant moi, c’est elle qui a dégainé le Taser.
  96. A partir de là, elle était en position dominante, et moi en position dominée. C’est à ce moment-là que tu es entré, et à cause de cette différence de situation, tu as fait un choix. Tu t’es rangé dans le camp de la victime, le mien. Puis l’autre Jérémie, qui avait été projeté plus durement, s’est réveillé. Il a vu son amie seule d’un côté, et deux sosies ensemble de l’autre. Il a donc naturellement suivi la première. C’est comme ça que les deux ‟ camps ” se sont formés, chacun croyant que l’autre était celui des usurpateurs.
  97. Du coup, désolée pour le coup de crosse sur la main. Il faut croire que j’avais la même propension à le faire ; je n’en ai juste pas eu l’occasion, contrairement à elle. Je dois être un peu maléfique après tout », ajouta-t-elle avec un petit rire gêné.
  98. « Une seconde, comment tu sais tout ça ? »
  99. Charlotte hésita un instant, puis répondit :
  100. « J’ai rencontré mon double. Juste après l’incident, quand Jérémie et elle sont remontés du laboratoire, ils se sont cachés et ont attendu de nous voir sortir. Puis ils nous ont suivi, et ont compris qu’on avait les mêmes souvenirs qu’eux. Ils ont vu qu’on avait vécu l’expérience de la même manière. Ils n’ont pas osé nous empêcher de prendre nos appart respectifs.
  101. Par contre, peu de temps après, ma jumelle est venue me trouver, et elle m’a expliqué ce qu’elle savait. Ensemble, on est retournées dans le laboratoire du vieux, et on a trouvé plein de notes sur le fonctionnement de sa machine. C’est comme ça qu’on a compris tout ce que je viens de te raconter. »
  102. « Et elle ? Comment ça peut ne pas la déranger de te laisser l’appart, avec ses potes, et toute sa vie ? »
  103. « Elle ne me les a pas vraiment laissés. On vit ensemble, comme des sœurs. On ne sort jamais toutes les deux en même temps. On va en cours chacune notre tour, et on révise ensemble. Un week-end sur deux, je vais voir nos parents, et l’autre, c’est elle. Pour les sorties, les soirées, c’est selon l’envie. Il faut un peu se serrer la ceinture, mais ça passe.
  104. Le plus dur, c’est de tout bien faire en secret, de s’assurer que personne ne remarque qu’il y a deux Charlotte. C’est pour ça que je n’ai pas pris le temps de venir te voir. Excuse-moi. »
  105. « Non, peut-être que c’est moi qui aurait dû penser à tout ça, au lieu de partir en vrille » concéda-t-il.
  106. « En tout cas, je pense que la solution qu’on a trouvée est la meilleure. C’est plutôt sympa une coloc avec soi-même, je le recommande » dit-elle en souriant facétieusement.
  107. « Mais moi, je ne sais pas où est mon sosie. Je ne l’ai croisé qu’une fois, par hasard, et on ne s’est même pas parlés. Il avait l’air terrifié de me voir. »
  108. Le sourire disparut du visage de Charlotte.
  109. « Oui, c’est la raison pour laquelle je venais te voir. On a un problème. Ton double est resté en contact avec moi quelques jours après l’incident, puis plus rien. Silence radio. J’ai l’impression qu’il est parti dans le même genres de réflexions que toi, et que ça le fait dérailler. Il pense sans doute être un jumeau maléfique lui aussi. Je serai prête à parier que vous faisiez la même tête quand vous vous êtes croisés.
  110. En tout cas, on ne sait pas où il est. Il a vraiment disparu pour le coup ; je n’avais que cette adresse pour le chercher. »
  111. Jérémie réfléchit quelques instants, puis se décida :
  112. « Je vais partir à sa recherche. Je pense que c’est ma responsabilité, et puis, il faut bien que je sorte de ma grotte. Par contre, je ne sais pas du tout par où commencer. »
  113. « Tu pourrais regarder ton relevé de comptes. Depuis un mois, il a eu besoin de thunes pour vivre, et il a forcément dû taper dans tes économies. Il a une copie de ta carte bleue et le souvenir du code dans ses neurones. »
  114. « Tu as raison ! Je vais commencer par là. »
  115. Il commença à s’éloigner pour aller chercher son ordinateur, puis se ravisa.
  116. « Juste une chose, Charlotte. »
  117. « Oui ? »
  118. « Quant tu as dit ‟ en contact avec moi quelques jours après l’incident ”, tu voulais dire en contact avec ton double, ou… »
  119. « Hum, oui, il y a un point sur lequel je n’ai pas été…complètement honnête tout à l’heure. La première Charlotte qui s’est réveillée, celle qui était un peu, hum, nerveuse…c’est moi. »
  120. Il marqua un temps d’arrêt, puis sourit, haussa les épaules et repartit. Cela n’avait aucune importance pour lui. Ce qui comptait maintenant, c’était de retrouver son alter ego. Et Jérémie avait un atout de taille dans cette quête : il pensait exactement comme lui.
Advertisement
Add Comment
Please, Sign In to add comment