Ivain

Jour 27 - "Snack"

Oct 30th, 2022 (edited)
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  1. « Ah, j’espère bien qu’il y est. S’il est la plus belle création de l’Homme, il mérite une place parmi les astres, loin de nos viles intentions auxquelles il pourrait être asservi. »
  2.  
  3. « Oui, c’est ce que je me dis aussi. Ego serait une bonne contribution au système solaire, si l’on doit n’en faire qu’une. »
  4.  
  5. « Et puis », renchérit Francis, « si notre espèce s’éteint, il restera une conscience dans le cosmos, et pas des plus méchantes. J’espère qu’il ne souffrirait pas trop de la solitude. »
  6.  
  7. « Non, je ne pense pas qu’il ressente les choses à notre manière. Lui peut savourer la douceur des souvenirs heureux sans avoir l’arrière-goût amer des regrets. Et il est très occupé par sa réflexion métaphysique. »
  8.  
  9. « Tu me rassures. »
  10.  
  11. La conversation de vive voix s’arrêta là, mais intérieurement chacun restait absorbé par les implications de cet accomplissement. Le long du chemin, les champs avaient laissé la place à des prairies parsemées de nombreux bosquets. Dans les trouées du feuillage, les rayons du soleil avaient pris une teinte dorée. Il devait leur rester une heure de jour. Cela suffirait bien ; ils approchaient de l’objectif de leur dernier périple.
  12.  
  13. Francis reprit la parole :
  14.  
  15. « Tu sais, j’ai trouvé ce que j’aime bien dans ta dernière histoire. Sur Terre, les humains se sont hissés au sommet de toutes les chaînes alimentaires – et pas que les animaux : tout ce qu’on peut consommer, donc en gros tout le vivant. Mais si ton récit est vrai, nous aurons au contraire créé une forme de vie qui échappe à toutes ces chaînes. Il y a une sorte d’équilibre là-dedans.»
  16.  
  17. « Hé, tu me fais penser à une chanson de quand on était tout gamins. Tu sais, la comptine un peu glauque pour expliquer la chaîne alimentaire ? Hum, je me souviens plus de l’air. Ça commençait avec un ver et une poule je crois. »
  18. C’est dans la mémoire de Francis que l’étincelle eut lieu. Il commença immédiatement à chantonner :
  19.  
  20. « Le ver rêvasse en avançant doucement.
  21. Il vire et vrille et se vautre à la cool.
  22. Mais il n'ira pas loin, ce ver peu reluisant
  23. Car en fin de compte, en tout cas, le lombric est l'en-cas de la poule. »
  24.  
  25. Ivan, ravi, joignit sa voix à celle de son ami pour la suite :
  26.  
  27. « La poule peureuse pose ses pattes dans la pente.
  28. Elle arpente à petit pas, picore et repart.
  29. Mais elle n'ira pas loin cette poule prudente
  30. Car en fin de compte, en tout cas, la cocotte est l'en-cas du renard.
  31.  
  32. Le renard rusé erre sournoisement
  33. Remue à peine, se ramène en catimini.
  34. Mais il n'ira pas loin ce renard alarmant
  35. Car en fin de compte, en tout cas, le lascar est l'en-cas du grizzly »
  36.  
  37. Pour le couplet suivant, les deux hommes hilares prirent une grosse voix, comme le voulait la tradition de leur enfance.
  38.  
  39. « Le grizzly grondant est le roi des méchants.
  40. Il marche gaiement mais sur la rive, il galère.
  41. Ah il n'ira pas loin ce gros ours triomphant
  42. Car en fin de compte, en tout cas, le cador est l'en-cas de Rivière. »
  43.  
  44. Et ils finirent en chantant à tue-tête :
  45.  
  46. « Rivière, la vraie reine, descend rageusement.
  47. Elle avale vite les vilains qui barbotent.
  48. Mais il n'ira pas loin ce torrent fulgurant
  49. Car en fin de compte, en tout cas, l'eau qui court est l'en-cas de la grotte. »
  50.  
  51. Quelques éclats de rire plus tard, Ivan fit remarquer :
  52.  
  53. « C’est bizarre, quand même, cette fin. La rivière plonge dans une grotte, d’accord, mais on a rien de plus à dire dessus ? Ça n’a pas trop l’air d’une conclusion. »
  54.  
  55. « C’est parce que ça n’en est pas une. Souviens-toi, en grandissant, on avait cherché s’il y avait une suite. Et y’avait ce gars du collège, Marc, qui connaissait deux strophes de plus. Hum, attends… »
  56.  
  57. Francis fouilla ses souvenirs, s’éclaircit la voix, et reprit :
  58.  
  59. « La grotte encore plus grosse, s'étend, s'étend.
  60. On s'engouffre, on s'égare, on s'y perd, elle y gagne.
  61. Mais il n'ira pas loin, ce trou de géant
  62. Car en fin de compte, en tout cas, la caverne est l'en-cas des montagnes. »
  63.  
  64. « Ah mais oui ! Maintenant que tu le dis, ça me rappelle quelque chose. Et il y avait un dernier couplet, sur les montagnes. Elles dominent tout, elles écrasent le paysage, quelque chose comme ça. »
  65.  
  66. « Et elles ont la tête dans les nuages non ? »
  67.  
  68. « Oui… »
  69.  
  70. Tout en marchant, les deux hommes confrontèrent leurs souvenirs. Ils avançaient à tâtons, se rectifiaient l’un l’autre, complétaient des bouts de phrases. Ils étaient excités par cette recherche impromptue, et convaincus qu’elle allait être couronnée de succès. Enfin, alors qu’ils débouchaient dans un pré particulièrement vaste, ils parvinrent à reconstruire la fameuse strophe. Ils la chantèrent à l’unisson, leur ton victorieux contrastant avec la sévérité des paroles.
  71.  
  72. « Les montagnes énormes dominent en silence.
  73. Tête dans les nuages, elles mangent le paysage en montant.
  74. Mais elles n'iront pas loin ces montagnes immenses
  75. Car en fin de compte, en tout cas, la rocaille est l'en-cas...du Temps. »
  76.  
  77. « Bon, là ça sonne bien comme une conclusion », déclara Ivan, avec toutefois une pointe d’hésitation dans la voix.
  78.  
  79. « Mais… ? »
  80.  
  81. « Mais…j’avoue que j’aurais bien aimé un couplet sur le Temps. C’est un concept si puissant, représenté par tant de dieux. Il aurait bien mérité une allégorie. »
  82.  
  83. « Eh bien, tu es en veine » rétorqua Francis, tout sourire.
  84.  
  85. « Figure-toi qu’au cours de mes voyages, j’ai réussi à obtenir la vraie fin de notre comptine. La fin secrète, connue d’une poignée d’initiés seulement. C’est Trotteuse en personne qui me l’a enseignée. Il y a deux ultimes couplets, que voici :
  86.  
  87. Le Temps passe, à son rythme, très tranquillement.
  88. Toutes les bêtes trépassent, tout repart au petit matin.
  89. Mais il ne fait pas tout, ce temps insolent
  90. Car en fin de compte, en tout cas, la seconde est l'en-cas des humains.
  91.  
  92. Les femmes et les hommes, toujours précipités
  93. S'arrêtent, tuent le Temps, repartent pied au plancher.
  94. Mais où vont-ils comme ça, ces humains si pressés ? »
  95.  
  96. « …C’est tout ? »
  97.  
  98. « Oui. La dernière strophe n’a que trois vers. La chanson se termine sur une question. Elle est bien plus efficace comme cela. »
  99.  
  100. « Au moins, je reconnais le style de Trotteuse. Mais je pense quand même qu’on pourrait ajouter un dernier vers. Imagine, en disant que les humains courent à la tombe, et deviennent finalement l’en-cas des vers, on pourrait faire de la comptine une boucle infinie. »
  101.  
  102. « Haha, c’est vrai. Mais il fait encore trop beau pour une fin aussi morbide. On n’a pas besoin de ça pour la chanter en boucle, cette ritournelle. Allez, depuis le début, avec moi… »
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