Ivain

Jour 23 - Booger

Oct 25th, 2022
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  1. « Ha ! Si jamais je m’y rends, dans cette bien belle ville, ce sera plutôt la Bande que je chercherai ! »
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  3. « N’oublie pas que la Bande ne souhaite pas être trouvée. Et elle est prête à assurer son anonymat de manière…percussive. C’est à tes risques et périls. »
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  5. « Hum, oui, bon, j’y réfléchirai. À ton avis, qu’est-ce qu’ils préparent, ces criminels organisés au format réduit ? »
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  7. « Oh, ils peuvent bien convoiter tout ce qui leur chante. Maintenant qu’ils sont si nombreux, et si bien disséminés dans la capitale, rien ne leur résiste. Ils pourraient s’attaquer au coffre-fort le plus blindé de la banque la plus sécurisée de la ville. »
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  9. « Ah non, ils ont bien assez d’or comme ça. Tu l’as dit toi-même, passée cette lubie de pied-de-nez aux humains, les fourmis s’intéressent en premier lieu à ce qui est comestible. Moi, je les imagine plutôt s’attaquer à l’arrière-salle de la plus grande pâtisserie de la métropole. »
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  11. « Ou aux réserves de la plus grande cantine. »
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  13. « Ou à un entrepôt de denrées alimentaires. »
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  15. « Non, non, en fait je pense qu’elles sont plus malignes que ça. Un coup d’éclat attirerait toute l’attention sur elle – et toute l’animosité. Je pense au contraire que leur action est discrète, mais permanente. Chaque nuit, chaque boulangerie de la ville perd un bout de pain invendu, et elle ne s’en rend jamais compte. Chaque restaurant perd un sucrier une fois par mois. Tous les jours, un magasin quelque part perd une boîte de gâteaux, qui ne vaudra rien de plus que le haussement de sourcil d’un gestionnaire quand il fera le compte des stocks. »
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  17. Francis rit de bon cœur.
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  19. « Haha, tu as raison, c’est forcément comme cela qu’elles procèdent. »
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  21. À présent que la question était résolue, la promenade retomba dans un silence satisfait. Celui-ci fut cependant de courte durée, tant les deux hommes avaient à cœur de maintenir une bonne cadence d’histoires racontées tout au long de la journée. Francis entama de manière nonchalante :
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  23. « Tiens, tant qu’on parle de vie souterraine. Tu crois en l’existence du Petit Peuple ? Pour les fées, farfadets et korrigans, je n’ai pas encore trouvé de preuve, mais en revanche je peux attester de l’existence de curieux petits êtres troglodytes au sein d’une célèbre montagne des États-Unis. Gnomes, gobelins, nutons, appelle-les comme tu veux. Pour eux, ils sont simplement la Communauté du Mont Rushmore. »
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  25. « Attends, *le* Mont Rushmore ? Celui avec les visages de présidents ? »
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  27. « Absolument. Ils vivent dans d’étroites galeries et de petites cavités, juste derrière les faciès de pierre. Pour eux, cette frontière loufoque entre la pierre et l’air est l’habitat idéal, et ils y ont bâti un véritable village, qui pourvoit à tous les besoins d’une confortable vie citadine. D’ailleurs, c’est amusant, dans leur vocabulaire, les parties du corps sculptées ont remplacé les bâtiments et leurs fonctions. Ainsi, pour dire "les bains publics", on dit "l’Oreille du Grand", parce que c’est là qu’ils se trouvent – oui, le Grand, c’est George Washington. En lieu de salle du conseil, ils ont la Joue du Sérieux, alias Theodore Roosevelt.
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  29. Ah, Ivan, c’est magnifique ce qu’ils ont pu accomplir là, nichés dans la paroi, et à l’abri des regards humains. Le fonctionnement du village est assez élaboré figure-toi. Grâce à un savant système d’écoulement, ils recueillent l’eau de pluie, la filtrent à travers une couche de roche poreuse, et la stockent dans une sorte de nappe phréatique contrôlée qui alimente chaque recoin des cavernes en eau potable, mais aussi les bains publics et le lavoir. Sous cette cavité-citerne se trouve une culture de champignons logée dans une grotte idéalement humide et fraîche – pour l’alimentation et pour certaines vertus médicinales. Ils ont même un élevage de pygargues ! Ces grands rapaces leur servent de moyen de communication avec d’autres communautés alliées, mais aussi de moyen de transport pour l’exploration menée par les villageois les plus fougueux. Et tout cet écosystème peut être caché : lorsque les humains s’approchent de trop près, par exemple pour la rénovation de la sculpture monumentale, les gnomes se terrent tous dans les galeries les plus profondes, et ferment derrière eux tous les accès.
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  31. Ils ont tout – atelier, école, tailleur, tout ce que tu pourrais attendre d’une coquette bourgade. Peut-être pas l’électricité courante, mais un théâtre d’ombres en guise de cinéma. Bref, je te passe le reste de la liste. Le plus important à mes yeux, ce n’est pas le niveau de confort qu’ils ont atteint, mais l’harmonie dans laquelle ils vivent : véritablement, chacun produit à la mesure de ses moyens et est pourvu à la mesure de ses besoins. Ce n’est peut-être pas une espèce eusociale comme les fourmis, mais ils démontrent une synergie et une efficacité collective nettement meilleures que tout ce que j’ai pu observer chez l’Homme. Et bien sûr, ils jouissent d’un état de paix permanent.
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  33. Maintenant, je vais te raconter la fois où cette paix, qui pourtant semblait si naturelle, fut menacée, et avec elle l’harmonie de ce peuple et la survie du village. L’élément déclencheur de ce désastre fut une famille de touristes, et plus particulièrement le jeune fils. Il était à la fois curieux, très débrouillard, et excessivement inconscient du danger. Dès que ses parents et la guide eurent simultanément le dos tourné, il s’éclipsa loin du groupe et au-delà de toutes les barrières en place, pour observer les colossaux visages de plus près. Il assista alors à une scène pour le moins surprenante : une minuscule paire de jambes dépassait de l’imposante narine de Thomas Jefferson, et battait dans le vide, dans un effort apparent de son propriétaire pour retrouver l’équilibre. Bien vite, la créature parvint à se rétablir, et ramena ses membres à l’intérieur du nez présidentiel.
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  35. Mais la curiosité de l’enfant avait été piquée, et il avait l’habitude de prendre les risques les plus exagérés pour la satisfaire. Tant bien que mal, il trouva son chemin jusqu’au sommet de la sculpture, puis entreprit de désescalader la paroi jusqu’à la narine en question. Il suivit la racine des cheveux, puis l’arcade sourcilière, descendit l’arête du nez, puis perdit l’équilibre en tentant de basculer à l’intérieur de la cavité nasale. Il fut rattrapé in extremis par deux paires de bras pas plus longs que des tenailles, mais dotés d’une force étonnante, qui le ramenèrent à l’intérieur de la "caverne".
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  37. Ansland, l’un des deux sauveteurs providentiels, questionna sévèrement le gamin sur les raisons de sa venue. Mais quand l’intéressé mentionna les jambes qui pagayaient dans le vide, le gnome reconnut de bonne grâce que la faute était sienne, et se détendit un peu. L’enfant en profita alors pour interroger à son tour les autochtones, sur leur espèce, leur village et leur mode de vie. Contre la seule promesse de ne rien répéter aux adultes – qui l’aurait cru de toute façon ? – il obtint toutes les réponses à ses questions. Mais lorsque la fonction spécifique des différentes parties de la sculpture fut abordé, la conversation prit un tournant fatidique :
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  39. « Mais alors, le nez où nous sommes… »
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  41. « C’est ma maison, oui. Enfin, dans cette narine, et surtout la partie haute. »
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  43. Le garçon gloussa innocemment, et prononça les mots qu’il devait durement regretter par la suite :
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  45. « Haha, c’est amusant, c’est un peu comme si tu étais une crotte de nez vivante du coup. »
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  47. La pique avait été faite sans animosité aucune, mais elle fit mouche.
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  49. À partir de cet instant, tout se déclencha rapidement. Avec morosité, Ansland dit à l’enfant de l’attendre ici, sous la surveillance de sa compagne, pendant qu’il allait discuter d’un point important devant le conseil du village. La réunion fut organisée en urgence quand il annonça qu’un petit d’homme avait pénétré l’enceinte de leur petit monde. Mais Ansland passa bien vite sur la nouvelle apparemment grave pour aborder un sujet qui le chagrinait personnellement : pourquoi devaient-ils, lui et sa dulcinée, vivre dans le Nez du Hautain, pareils à des crottes de nez ambulantes ? C’était injuste, et il exigeait immédiatement réparation.
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  51. Vois-tu, la plupart des membres de la Communauté du Mont Rushmore étaient particulièrement compréhensifs, et en temps normal, beaucoup auraient accepté d’échanger leur place avec celle du plaignant. Mais à présent qu’il avait présenté la situation en ces termes, la perspective les rebutait tous ; le Petit Peuple n’étant pas, tu le sais, dénué de fierté.
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  53. La situation dégénéra. Par peur d’être désignés volontaires pour occuper l’habitation honnie, plusieurs villageois attaquèrent directement Ansland, le fustigeant pour son orgueil, invoquant des traditions ancestrales, et un certain ordre des choses, que sa requête futile venait troubler. À présent que l’ampleur de l’enjeu lui était confirmé, il redoubla d’agressivité, vociférant son indignation, ajoutant d’autres griefs, tous ceux qui lui passaient par la tête. Certains rebondirent sur ces plaintes annexes, et le débat se fit de plus en plus animé et désordonné, voire chaotique. À la fin de la journée, le village avait proprement arrêté de fonctionner, chacun interrompant ses activités quotidiennes pour prendre part à la controverse, refusant de reprendre le travail tant que sa requête personnelle – souvent arbitraire, parfois imaginée quelques minutes plus tôt – ne serait pas satisfaite.
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  55. Seule Ipyr, la femme d’Ansland, restée avec l’enfant humain dans le nez de Jefferson, échappait à cette frénésie collective d’individualisme. Pour savoir ce qui prenait autant de temps à son mari, elle se décida à pénétrer à son tour dans le réseau souterrain. De toute façon, le garçon ne pouvait pas aller bien loin : trop grand pour pénétrer dans les étroites galeries et pas assez agile pour s’extraire seul de la narine, il était contraint de rester dans la grotte. Quand Ipyr arriva dans la salle du conseil, elle fut navrée du spectacle qui s’offrait à elle. Les villageois, d’ordinaire si pacifiques et désintéressés, continuaient toujours à crier les uns sur les autres, quand bien même les heures de polémique les avaient pratiquement privés de leur voix.
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  57. Elle prit alors les choses en main, et de manière admirable. Après avoir intimé à tous le silence, avec une autorité stupéfiante qu’Ansland ne lui connaissait pas, elle proposa des solutions très simples : son mari et elle-même iraient vivre dans un autre orifice, sur la tête la plus lointaine ; tous ceux qui avaient personnellement refusé de les aider devraient donner un peu de leur temps à la reconstruction de ce nouvel habitat. Les autres s’organiseraient pour faire du Nez du Hautain une salle de sécurité, qui servirait à la fois de vigie bien équipée pour éviter une nouvelle incursion humaine, et de conseil de crise pour traiter séparément les cas d’urgence. Enfin, le lendemain, et tous les premiers lundis du mois, se tiendrait en Joue du Sérieux un comité des griefs où tout un chacun pourrait venir présenter sa requête pour satisfaire son besoin d’accomplissement individuel.
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  59. L’assemblée, ébahie par sa sagesse et soulagée de pouvoir mettre fin aux altercations, accepta l’ensemble des mesures d’un applaudissement tonitruant et unanime. Le garçon fut discrètement renvoyé auprès de ses parents, et la paix revint au village, qui connut à nouveau l’harmonie et la grâce naturelle des jours placides.
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  61. Par la suite, Ipyr fut consultée sur de nombreux sujets, mais toujours elle refusa d’assumer une position de cheffe, préférant s’en remettre à l’intelligence collective et à l’avis du plus expert. »
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  63. L’auditeur fit une moue un peu insatisfaite.
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  65. « Chouette histoire, Francis, mais tu as dit avoir toi-même observé ces curieux petits êtres. J’attendais un récit de ton voyage, et tu m’as servi un conte. »
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  67. « Un conte ? Nullement. Ce que j’ai dit est vrai : dans mon histoire, le gamin imprudent, c’était moi à l’âge de douze ans. Mes parents m’avaient emmené en vacances aux États-Unis, l’année qui a suivi notre déménagement. Crois bien qu’après la pagaille que j’ai semée malgré moi, j’ai appris à faire attention aux mots que j’emploie. »
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