Ivain

Jour 27 - "Beast"

Nov 27th, 2023
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  1. Un matin très tôt, il vit quelque chose d'étrange.
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  3. Ils venaient de terminer le petit déjeuner, qui se faisait de plus en plus médiocre ; ils n'avaient plus de sucre, et les bonnes feuilles à tisane avaient cédé leur place à une écorce amère dont le vieux avait exagérément vanté les vertus en la récoltant. Le garçon trouvait la boisson tout juste buvable, et ne se forçait à l'avaler que pour l'eau chaude qu'elle contenait.
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  5. Alors qu'il se pressait de ranger son sac pendant que le vieux, qui était déjà prêt, rinçait les gamelles au ru non loin, un bruit au-dessus attira son attention. Ils se trouvaient dans une forêt de feuillus clairsemés, dont la cime avait pris les couleurs de l'automne mais offrait toujours d'innombrables cachettes aux volatiles en tout genre qui peuplaient la région. Il avait acquis une certaine connaissance du sujet et leva donc les yeux, curieux.
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  7. Alors que le vieux revenait et s'apprêtait à le sermonner, lui qui n'avait pas fait la vaisselle dans l'eau gelée pour que monsieur se permette de rêvasser tranquillement, le garçon eut un hoquet de surprise. Agile comme un singe, une bête à nulle autre pareille venait de bondir sur une branche basse, et déjà se fondait à nouveau dans le feuillage.
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  9. On aurait dit un genre de lièvre élancé, mais bipède, doté d'une longue queue de chat, de longues oreilles pointues et de deux touffes de fourrure en haut du crâne qui lui faisaient comme des antennes. Au-delà de ce mélange incongru, ce fut le pelage de l’animal qui étonna le plus le garçon : d’un roux flamboyant, aux teintes changeantes. Il lui avait semblé qu’un foudre étincelant fusait au-dessus d’eux.
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  11. « Tu as vu ça ?? »
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  13. Le vieux leva la tête à son tour – trop tard.
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  15. « Vu quoi ? »
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  17. « Viens, c’est incroyable ! »
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  19. Il s’exécuta de bon cœur - le garçon était parti dans leur direction, de toute façon. Après une heure de traque plutôt fructueuse, les quelques touffes de poils qu’ils avaient pu trouver dans les frondaisons lui évoquèrent bien plus le pelage d’un écureuil que celui d’une hypothétique chimère de feu. Ce qu’il ne manqua pas d’exprimer à voix haute d’un ton moqueur.
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  21. Mais son compagnon ne se découragea pas et suivit sa piste. Hélas, lorsque le soir commença à tomber ils n’avaient pas revu ne serait-ce que la queue de la bestiole. En montant le camp - le vieux avait dû insister pour que la nuit noire ne les surprenne pas - le garçon paraissait résigné : ses chances seraient quasiment nulles le lendemain.
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  25. Évidemment, il rêva qu’il habitait le corps d’une créature fantastique. Il s’était envolé jusque dans les nuages, avait parcouru l’abîme infini et s’était retrouvé sur un astre inconnu grouillant d’une faune et d’une flore dont il ne savait rien. Il ne se passait rien de spécial. C’était juste un bon rêve. Il aimait sentir se mouvoir son corps et ses muscles puissants, ses ailes gigantesques, et la découverte le grisait.
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  27. Mais quelque chose d’étrange advint ; imperceptiblement, son environnement évolua. Petit à petit, il devenait fidèle au bois dans lequel ils avaient marché, mais de nuit. Son apparence aussi changea, et il se mua en un agile petit primate aux poils bruns joliment bouclés. En rêveur accompli, il aurait pu réagir et revenir au rêve précédent, mais il décida de laisser faire et de voir où cela le menait.
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  29. Il disposait désormais de facultés moins exubérantes, mais s’élancer d’arbre en arbre était amusant, et il en était à éprouver les limites de ses talents d’acrobates lorsqu’il crut apercevoir au sol… la bête ! Il redescendit quelques branches prudemment, et trouva en fait sous lui une femme. Ses longs cheveux roux flamboyaient, comme le pelage qu’il avait entraperçu la veille, même en l’absence de soleil !
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  31. Il voulut s’approcher, tenter de communiquer, mais fit craquer une branche. La femme se tourna vers lui, leur regards se croisèrent. Alors, il perdit le contrôle et devint bête sauvage. Étranger ; grand ; repéré… fuir ! Le cœur battant, il s’élança sans demander son reste, comme si sa vie en dépendait. Il lui sembla entendre un cri derrière (ou un rire), et que l’inconnue tentait de le suivre, mais bien vite il la sema, fusant à travers la forêt. Lorsqu’il atteint la sécurité présumée d’un beau nid de pivert désert, il s’arrêta enfin, et sombra de fatigue.
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  35. « Eh bien, elle est sacrément jolie pour une bête, mon garçon ! »
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  37. « Hein ? »
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  39. « J'ai fait un rêve étrange cette nuit : j'étais ici même, dans la peau d'un gros sanglier pataud, à creuser des trous, à chercher des glands... enfin bref. Quand subitement cette jeune dame aux cheveux de feu m'est tombée dessus ! Le parallèle avec ton animal m'a semblé évident. Elle m'a poursuivi et fait trotter deux bonnes heures au moins ; impossible de m'arrêter, je n'avais qu'une idée en tête : m'enfuir le plus loin possible. Tu parles d'une nuit de repos... Enfin bon, j'imagine que c'est de bonne guerre, après la journée d'hier. »
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  41. Le garçon n'en croyait pas ses oreilles.
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  43. « Ça alors ! Moi aussi elle m'a poursuivi ! Tu me crois maintenant pour la bête, hein ! Mais comment elle a fait ça ? Je veux dire, pour entrer dans notre rêve ? »
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  45. Le vieux haussa les épaules en lui versant son bol de tisane immonde.
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  47. « Bah, ça arrive, ces deux mondes ne sont pas si imperméables. Rappelle-toi la sorcière changée en crapaud. Et si tu veux mon avis, c'est plutôt nous les premiers qui avons pénétré le sien, de rêve. Les chimères n'existent pas, normalement. Cette femme dors la journée, nous la nuit, et l'on se croise, tout simplement. »
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  49. Il avait dit ça d'un air satisfait, mais le garçon ne pouvait lui se résoudre à ce que cette rencontre s'achève ainsi une fois le mystère levé... Au fond, l'exploration des rêves restait un loisir solitaire. Il était agréable de temps en temps d'y rencontrer une personne comme soi, comme il l'avait fait dans la jungle suspendue.
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  51. Alors qu'il commençait à sentir poindre en lui le regret des rencontres inachevées - et il en avait connu son lot, au cours du voyage - le vieux se fendit d'un ''oh'' qui aurait fait rougir de honte le pire acteur qui soit. À quelques pas d'eux se tenait la petite bête flamboyante, pas vraiment cachée, qui les fixait de sa tête ronde.
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  53. Dès qu'ils l'eurent repérée elle fila sans demander son reste, et le garçon comme le vieux fourrèrent à la va-vite tout ce qui traînait encore au sol dans leur sac, et s'élancèrent à sa poursuite.
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  55. « Elle rêve de nous ? »
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  57. « Sans aucun doute. », ahana le vieux. « J'ai dû lui taper dans l'œil cette nuit. J'étais vraiment un superbe sanglier, tu sais ! »
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  59. Et ainsi ils passèrent une nouvelle journée à gambader dans les sous-bois. Il serait toujours temps de se presser plus tard. La chimère était moins farouche, et se signalait régulièrement à eux par un cri ou une brève apparition. Néanmoins, le but du jeu étant la poursuite, elle ne leur facilita pas la tâche.
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  61. Elle les emmena tout en haut des arbres, et ils durent apprendre à se déplacer sur les branches et le long des troncs, comme ces barons célèbres d'une lointaine contrée. Puis au fond d'une ravine discrète, contre les parois escarpées et glissantes qu'un ruisseau tapageur avait dessinées. Et ensuite à travers un gigantesque labyrinthe de fougères dont même le vieux n'émergeait pas. Dans la grotte d'un ours malcommode qu'elle lança à leurs trousses et auquel ils n’échappèrent qu'in extremis en se délestant de quelques rations de viande séchée. Ils se rendirent même sous terre en pénétrant dans une souche creuse dont les racines avaient été excavées par une horde de termites.
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  63. Lorsque le soir vint, la bête ne reparaissait plus ; elle devait s'être réveillée. Le garçon et le vieux se trouvaient à l'orée du bois, et demain il faudrait repartir. Ils se couchèrent tôt, épuisés tous les deux.
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  65. Au réveil, le garçon était plutôt déçu.
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  67. « Je n'ai pas rêvé. Trop fatigué, je crois... Et toi, tu l'as vue ? »
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  69. « Ah non, la nuit dernière m'a amplement suffi. Cette fois, j'ai opté pour un confortable fauteuil au coin du feu, dans un hôtel au bord de la mer où j'ai séjourné il y a bien longtemps. Un vrai repos nocturne : une bonne sieste. »
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  71. « Pff... C'est dommage, quand même. Je crois qu'elle nous aimait bien, et voilà que nous repartons sans jamais l'avoir approchée. »
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  73. Le vieux grogna en sortant la tête de son duvet et se redressa. Il ralluma le feu.
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  75. « Au moins, tu connais son visage et elle le tien. Un jour peut-être vous recroiserez-vous en songe. Certainement, même. C'est une chance, mon garçon, d'autres séparations sont bien plus définitives... Allons, passe-moi l'écorce, veux-tu ? »
  76. L'enfant grimaça d'avance en lui tendant la boîte en fer blanc.
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  78. Oui, le vieux avait sans doute raison. S'ils s'étaient rencontrés en rêve, l'endroit où il se trouvait importait peu. En fait, il en était sans doute de même pour son amie des glaces. Et pour tous les autres. Il suffirait qu'il ne les oublie pas, et qu'il aille leur rendre visite la nuit, encore et encore, jusqu'à ce qu'ils sentent sa présence.
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  80. Oui. C'était bien, ça.
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  82. « Content de voir que cette pensée te réjouit. En revanche, je crois que tu as parlé un peu vite : tu disais que nous n'avions pu approcher notre amie ? »
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  84. L'air malicieux, il lui tendit le cylindre métallique. Dedans, il n'y avait plus ses copeaux d'écorce moisis. À la place, quelqu'un était venu y déposer de longues feuilles rouges, délicieuses en infusion. Ses préférées.
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