Ivain

Jour 22 - "Scratchy"

Nov 12th, 2023 (edited)
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  1. « C'est l'heure, petit. Réveille-toi. »
  2.  
  3. Le garçon émergea doucement. Le monde réel vint à lui, avec un cortège de sensations désagréables : il faisait froid, le sol était dur, son flanc le démangeait, ce genre de choses. Le sommeil était bien plus accueillant. Mais le vieux était déjà debout, et il ne brillait pas souvent par sa patience. Il fallait se lever.
  4.  
  5. Avec un soupir de résignation, Lohim sortit de sa couverture, se redressa et fit face au monde en se grattant fort peu élégamment les côtes. L’air matinal était bien trop frisquet pour qu’il reste longtemps en caleçon. Il s’habilla rapidement. Tandis qu’il repliait sa couverture avec des gestes machinaux, il se rendit compte que son compagnon lui parlait depuis qu’il s’était réveillé. Il disait des choses à propos de la route du jour, de la difficulté de la marche. L’enfant n’avait rien écouté. Même à présent, il peinait à se concentrer sur les propos du vieillard. Il choisit la sincérité.
  6.  
  7. « Pardon, tu disais ? »
  8.  
  9. ***
  10.  
  11. « J'ai dit : c'est l'heure, petit. Réveille-toi. »
  12.  
  13. Lohim cligna des yeux, surpris. Il était toujours dans son couchage. Comme s’il ne s’était jamais levé. Zut, c’était ça : il avait seulement rêvé s’être extirpé de sa couverture et s’être préparé. Il détestait quand cela lui arrivait. Maintenant, tout était à refaire.
  14.  
  15. Avec un juron, il sortit une nouvelle fois de son nid de chaleur et se mit debout. Il se gratta, s’habilla, défit son lit avec les mêmes gestes que ceux qu’il avait effectués en songe. Exactement les mêmes. Cette répétition précise éveilla sa suspicion. De nouveau, le vieux lui parlait, et de nouveau il n’avait rien saisi. Il n’arrivait pas à raccrocher les wagons ; mais une inquiétude irrationnelle l’empêchait de demander à son compagnon de répéter. Il avait l’impression que s’il faisait cette demande, il s’inscrirait définitivement dans une boucle. Tout ce qui venait de se passer recommencerait alors à l’identique, et il n’en sortirait jamais.
  16.  
  17. Bien sûr, au fond de lui il savait que cela ne dépendait pas de la prochaine phrase qu’il dirait au vieux. Soit il était encore en train de rêver, soit non. Mais comment s’en assurer ? Ses pensées étaient confuses. C’était trop de réflexion pour un matin gris et froid. Lui, il voulait juste…
  18.  
  19. ***
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  21. « Allez, sors de là, espèce de loir ! »
  22.  
  23. Il était de retour dans sa couverture. Une fois de plus, il n’avait fait qu’imaginer ses efforts victorieux. Et une fois de plus, tout était à refaire.
  24.  
  25. Cela lui parut injuste. Pourquoi devait-il faire trois fois les mêmes efforts ? Et pourquoi devrait-il les faire, sans certitude que cela serve à quelque chose ? Non, on ne l’y reprendrait pas. Puisqu’il revenait toujours dans son lit, autant s’y abandonner. Cette fois il allait rester couché. Il ferma les paupières et lâcha prise avec délice, mais aussi avec une pointe de culpabilité. Il sombra.
  26.  
  27. ***
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  29. « C’est l’heure. »
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  31. Le garçon rouvrit les yeux.
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  33. « Petit rêve, et toi ? »
  34.  
  35. Une question saugrenue. Sans doute le vieux engageait-il la conversation pour le maintenir éveillé. Le briscard savait que parler de leurs explorations nocturnes était le meilleur moyen de capter son attention, et de lui donner de la motivation. L’enfant se prêta au jeu :
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  37. « Moi, j'ai l'impression d'avoir fait un gros rêve. Un rêve à tiroirs, en fait. Mais je ne sais plus... »
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  39. Sa phrase mourut sur ses lèvres. Il n’en connaissait plus la fin. Il se sentait un peu désorienté, et ses jambes flageolaient. Quand s’était-il levé d’ailleurs ? Et pourquoi ne se grattait-il pas alors que son flanc le démangeait terriblement ? Il ne pouvait pas se gratter… parce que la couverture dans laquelle il était enroulé restreignait ses mouvements. Mais pourtant, elle gisait au sol, à ses pieds. Oh non…
  40.  
  41. ***
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  43. Il était effectivement encore allongé, saucissonné dans son duvet. Ses paupières étaient lourdes.
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  45. « C’est l’heure petite. », annonça Sven.
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  47. « Hein ? »
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  49. « Revêts-toi. »
  50.  
  51. Le vieux avait toujours une façon étrange de parler au réveil. Déjà, on disait "se vêtir" ou "revêtir". Mais surtout, on ne disait pas "l’heure petite", on disait… hum… il ne se souvenait plus. En tout cas, le conseil restait pertinent. S’habiller plus chaudement ne serait pas du luxe, en attendant qu’ils reprennent la marche. Il faisait frisquet. Et sombre encore. Si seulement il était ailleurs, dans un monde chaud et lumineux.
  52.  
  53. ***
  54.  
  55. À présent, le ciel s’embrasait d’un feu ocre et doux. Il faisait bon. Tout se courbait autour de l’enfant, comme pour le lover plus encore dans son cocon de chaleur. Il connaissait cet endroit, ces couleurs, ces formes étranges. Ou il croyait les connaître. Il leva les yeux, comme pour chercher la réponse sur le visage de son compagnon. Mais ce dernier n’affichait qu’un masque de sévérité. Il énonça de manière abrupte :
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  57. « Scelle l’or. »
  58.  
  59. « Je ne sais pas comment faire. », rétorqua Lohim d’une voix fatiguée. « Je ne sais même pas de quoi tu parles. Et je n'ai pas envie de le savoir. Je suis déjà en train de lutter pour sortir de la boucle, et ça m'épuise. »
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  61. « Petite trêve ? »
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  63. « Je veux bien moi, mais il faudra bien que je sorte d'ici un jour. Et je ne sais pas comment. Je crois que je ne sais plus faire la différence entre rêve et réalité, comme les... les autres. »
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  65. « Aïe. »
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  67. « Comme tu dis. Mais il doit bien y avoir une technique. À quoi il faut que je me raccroche ? Ou à qui ? »
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  69. « Toi. »
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  71. Voilà qui ne l’avançait guère. Se raccrocher à lui-même ? En quoi cela l’aiderait à faire la part des choses dans le monde autour de lui ? Il essaya tout de même. Il s’enferma en lui-même, et son monde chavira.
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  73. ***
  74.  
  75. Il se sentait encore plus désorienté à présent. Il avait l’impression persistante que quelque chose n’était pas à sa place. Ou peut-être qu’aucune chose n’était à sa place. Il s’entendit demander au vieillard :
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  77. « Pardon, tu disais ? »
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  79. Le vieux répéta alors ce qu’il venait de dire. Il parlait d’une marche ardue, et de la route à suivre. Tout compte fait, cela n’avait pas l’air si important. Et le garçon se sentait si fatigué. Sans mot dire, il sortit sa couverture et l’étendit sur sa couche. Puis il se déshabilla rapidement, se gratta nonchalamment les côtes, et se vautra dans son lit avec ravissement. Il commençait seulement à savourer le plaisir diffus de l’endormissement quand une pensée incongrue fit irruption dans son crâne :
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  81. « On dit "petit matin". »
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  83. ***
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  85. Il se réveilla le vieux était déjà en train de parler. Tout se passait vite il avait froid et il savait qu'il aurait bien plus froid encore, le vieux parlait de lui en fait il devrait écouter, il devrait sortir mais il n’y arrivait pas il n'y était jamais arrivé il luttait, il luttait la lutte c’était si pénible. Il se redressa ses genoux grincèrent le vieux parlait de la route aller plus loin encore faire plus d'efforts encore il était debout maintenant ça le démangeait la curiosité le démangeait et on s'en servait contre lui il s’était fait avoir peut-être il devait sortir il y avait une boucle et il devait...
  86. *
  87. Le silence se fit dans sa tête. Il se tenait debout, face au vieillard. Il n’avait pas confiance en ce dernier. Les apparences étaient souvent trompeuses. En l’occurrence, l’apparence de réalité l’était. Le vieux avait l’air d’attendre quelque chose de lui. Est-ce qu’il voulait que l’enfant le suive ?
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  89. « Je ne peux pas venir. », expliqua le garçon. « Je ne peux pas être sûr que le rêve est bien fini. »
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  91. « Ah, je connais cela. J’ai un truc. Si tu doutes de la réalité, concentre-toi sur ton corps. Cherche un signal physique simple, comme une douleur, une démangeaison, quelque chose comme ça. »
  92. *
  93. Et voilà il avait de nouveau une mission, une mission bête mais une mission quand même ou une quête comment accomplir les quêtes ? Comment retenir les leçons quand il voyait tant de choses et qu'il parlait à tant de gens et qu’il en gardait si peu en lui alors qu’il aurait dû être la somme de ce qu’il voyait et entendait et d’ailleurs est-ce qu'il laissait un peu de lui partout où il passait ? Est-ce qu'il semait de lui-même au vent sur toute la Frontière est-ce qu’il devrait pas rester ici finalement au chaud et garder sa matière ?
  94.  
  95. NON.
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  97. ***
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  99. Il ne pouvait pas rester blotti dans son sommeil. Il y avait quelque chose qu’il devait faire.
  100.  
  101. Il rassembla son courage, inspira longuement, et se concentra sur son corps. Il fit l’inventaire de ses sensations, et les soupesa. Il les étudiait comme on étudie des objets pour vérifier qu’il ne s’agit pas de contrefaçons. Voyons… La sensation de froid était fausse. Il était au chaud en réalité. La démangeaison était vraie en revanche. Il se concentra sur cette information-là, et se focalisa sur l’idée de se gratter le flanc dans la vraie vie, celle du monde extérieur.
  102.  
  103. Il n'avait pas bougé d’un pouce, mais il sentit la démangeaison disparaître. Son "vrai" lui s’était gratté. Il sourit de cette victoire très prosaïque. Il ne devait cependant pas s’en tenir à ce maigre triomphe. Il se concentra de nouveau, et ferma les yeux, sans avoir à les fermer. Il attendit un peu, puis commença à les rouvrir progressivement. Cette-fois, il sentit une légère résistance : le poids de ses propres paupières. Son champ de vision apparut, plus flou que tout ce dont il avait fait l’expérience au cours de ses rêves imbriqués.
  104.  
  105. Quand sa vue retrouva sa netteté accoutumée, il constata que le vieil homme se tenait debout juste devant lui. À présent, et seulement à présent, le garçon se rendait compte de détails qui étaient complètement absents chez le vieillard de ses songes : l’intrication des rides, le grain de la peau, l’aspect effrangé de ses sourcils. Il prit également conscience de l’expression franchement agacée de son compagnon.
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  107. « Ah, tu émerges enfin ! Allez, ça fait trois fois que je te dis de te lever. »
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