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- « Comment savais-tu qu’il y avait un campement d’Onirinautes, hier ? »
- Le vieux haussa les épaules sans se retourner pour éluder la question, mais le gamin était têtu.
- « Tu étais déjà venu, c’est ça ? Ils te connaissaient ? C’est pour ça que tu m’as laissé y aller seul ? »
- « Sans doute, si tu le dis. Et alors, qu’est-ce-que ça change au fond ? »
- « Rien, bien sûr... », s’agaça le garçon, « Ça ne change rien… Comme tout ce voyage, d’ailleurs ! Je vois bien que tu essaies de m’apprendre tous ces trucs… Ça me fait plaisir, attention, et je te trouve moins bizarre qu’au début. Voilà, je suis content d’être parti de la maison avec toi, je te le dis. Mais alors pourquoi tu continues de me cacher ce que tu veux ? Ça changerait quoi de me dire pourquoi on fait tout ça ?! »
- Le vieux soupira silencieusement, et se retourna vers son compagnon. Le forçant à s’arrêter, il posa sa main sur son épaule.
- « Moi aussi, ça me fait plaisir, tu sais. Vraiment, Lohim. Je sais que moi aussi, à ton âge, j’aurais voulu toutes ces réponses, mais voilà : je n’en ai pas. Pas de celles qui te satisferont. Pour être franc, je ne sais pas vraiment pourquoi je fais tout ça. C’est ainsi, et c’est tout. Un jour, tu comprendras, crois-moi. »
- L’enfant se dégagea et repartit devant d’un air boudeur.
- « Gna-gna-gnaaa. Tu es moins bizarre, mais tu parles toujours comme un vieux fou ! Tu ne sais pas, qu’est-ce-que ça veut dire, encore ? Laisse tomber, va ; tu sais quoi, tu as raison. Un jour je saurai, donc ne te donne pas la peine de m’expliquer, si tu en es incapable. Un jour, je saurai tout, tout ce que tu ignores ! »
- Lorsque le petit prononça ces paroles, le vieux sembla se recroqueviller. Il se voyait à son âge. C’était vraiment quelque chose qu’il aurait dit. Combien de fois encore auraient-ils à aborder ce sujet ? Toutes ces choses que l’enfant lui demandait sans obtenir de réponse n’étaient en fait qu’une seule et même question, posée sous tant de formes…
- Il lui laissa le temps de se calmer, puis décida de le distraire.
- « Alors comme ça, un jour tu sauras tout ? »
- L’enfant ne répondit pas, ce qui était bon signe : il était prêt à écouter.
- « C’est une noble aspiration, mais pas très originale, à vrai dire. Moi aussi j’ai cru cela autrefois, alors que mon être tout entier s’emplissait de connaissances comme s’il ne pouvait déborder. Maintenant que je suis un vieux fou, je peux te dire que je ne sais rien.
- Connais-tu l’histoire d’Ibn Al-Qurashi ?
- Il y a très longtemps, en lointain orient, il y avait une ville qui rayonna sur son temps plus que nulle autre depuis. Elle compta de nombreux érudits, et il existe quantité de textes qui décrivent sa splendeur. Il y aurait matière à en parler pendant des jours, mais un récit en particulier me vient à l’esprit, celui que fit un savant d’alors : Al-Qurashi.
- A l’en croire, il y avait en cette ville une gigantesque tour, à l’ombre de laquelle les premiers habitants étaient venus s’installer, et qui n’avait cessé de s’élever depuis.
- On racontait que cette tour avait été bâtie par le dieu de ce peuple, pour éprouver la foi de ses fidèles. La légende voulait que celui qui atteindrait le sommet rejoindrait la demeure divine, rencontrerait son créateur et accéderait à la connaissance de toute chose. C'étaient des gens très pieux et pour eux cela revêtait une grande importance.
- Nul n’y était jamais parvenu. Ceux dont la foi était jugée assez forte recevaient le droit d’y pénétrer, mais à chaque fois qu’un homme meilleur que les précédents croyait atteindre le sommet, la tour s’élevait par la volonté du dieu, et le sommet s’éloignait, inaccessible.
- Al-Qurashi était un de ceux-là, et il nous a laissé son histoire.
- Lorsqu’il passa les portes qui se refermèrent derrière lui, il vit devant lui un grand mur de marbre sur lequel étaient gravés ces mots : « Bienvenue, Ibn Al-Qurashi, dans la tour de la connaissance. Puissent tes pas te mener vers Moi avec sagesse. »
- Le bloc de marbre était percé d’une porte qu’il poussa avec confiance, certain de son savoir et de sa méthode. Il déboucha dans une très grande salle circulaire. Un escalier raide et étroit longeait les murs jusqu’au plafond, loin au-dessus. Il entreprit de monter les marches quatre à quatre.
- Alors qu’il avançait, un orage éclata dans la salle. Une pluie torrentielle s’abattit sur lui, le vent le poussait vers le vide, et des grêlons martelaient son corps. Des éclairs zébraient l’obscurité à quelques pas de lui, et leurs craquements sinistres le paralysaient sur place.
- Il crut d’abord que c’était là un désaveu de la part de son dieu, un signe de son mécontentement. Avait-on jamais vu une tempête se déclarer ainsi dans un espace clos ? Il voulut rebrousser chemin, effrayé, mais enfin se reprit : il connaissait le monde, et savait ce dont le ciel était capable. Aussi violentes que puissent être ses colères, Al-Qurashi savait qu’elles avaient leur utilité au sein de la création, et qu’elles finissaient toujours par passer, si le dieu le voulait bien.
- Alors il continua prudemment, et surmonta sa peur. L’orage cessa, et l’escalier le mena à l’étage suivant.
- Permets moi d’aller directement à ce qui nous intéresse, à partir de là, car son récit est autant un long traité de sciences qu’un passionnant recueil d'aventures. Sache juste qu’Al-Qurashi brilla dans toutes les épreuves que la tour lui soumit. Il démontra maintes fois son savoir des choses de la nature, ses inventions lui permirent de révéler ce qui était caché à ses piètres sens mortels, et sa méthode de calcul infaillible obtint toujours la bonne prédiction.
- Après être monté pendant des jours – à moins que ce ne soit des mois, des années ? - il croyait vraiment avoir atteint le sommet. Il ne pouvait imaginer problème auquel il ne saurait trouver solution. Il avait triomphé de la matière inerte, des astres célestes, des mystères de la vie et même du hasard. N’était-il pas, de fait, devenu l’égal du dieu ?
- Il poussa donc ce qu’il pensait être la porte du dernier étage, mais non, il s’agissait d’une autre épreuve.
- Le sol avait disparu, il flottait dans le noir complet. La pièce était vide, à l’exception de deux boules de feu qui tournaient l’une autour de l’autre en son centre. Et derrière les boules de feu, au loin, il distingua l’éclat des torches de l’escalier.
- Il fut presque déçu, à vrai dire. Cela semblait trop facile. Néanmoins, il commença à calculer. Il mesura le temps, les distances, les vitesses, et – évidemment – il obtint une solution.
- Il s’élança en volant à travers la salle, poussant de ses pieds le mur dans son dos, de la bonne manière et au bon moment. Mais quelque chose d’imprévu advint. Alors qu’il flottait tranquillement, il vit que le ballet des boules de feu changeait à son approche. Il n’osa y croire, mais plus il s’approchait, plus cela devint criant.
- Il pensa, paniqué, à tous ses calculs, à sa méthode, cherchant ce qui n’allait pas, ce qu’il avait pu manquer – par excès de confiance, peut-être ? Désormais il était certain que son chemin s’arrêterait là, et quand l’une des boules de feu se rapprocha dangereusement de lui, il cessa de réfléchir.
- Lorsque la chaleur commença à lui lécher la peau, il pensa à son dieu. Il se voulait en paix à la fin, mais il ne parvenait pas à la trouver. Il n’était pas prêt… Et puis…
- Lorsque le feu le dévora vif, il se dit que ce n’était pas juste. Que son dieu ne pouvait pas ainsi… tricher, c’était ça. Et c’est la colère qui domina ses derniers instants. Il ferma les yeux.
- Il fut surpris de garder sa conscience. En ouvrant les yeux, il vit le même spectacle qu’auparavant : il était retourné à l’entrée de la salle, et les boules de feu tournaient placidement, pour le moment insensibles à sa présence.
- Il avait toujours en lui la colère, comme celle que l’on garde au réveil après un rêve, et la première pensée qui traversa son esprit fut la suivante : un dieu tricheur…, et cruel. Se moquait-il de lui, en le privant de sa sentence pour le replacer ainsi face à son échec ?
- Cela le galvanisa, car Al-Qurashi était certes très croyant, mais aussi très fier. Il reprit ses calculs, plus minutieux que jamais. A sa grande surprise, il obtint un résultat totalement différent de la fois précédente. Il recommença, encore et encore, mais à chaque fois ses prévisions variaient significativement.
- Il resta là, à la porte de cette salle, pendant des jours et des nuits, à en devenir fou devant ses calculs et ses instruments infaillibles.
- Au bout d’un moment, il comprit que son dieu ne trichait pas. Il avait atteint sa limite, l’étage qu’il ne pouvait dépasser. Alors il se mit à prier, demanda pardon, et lorsqu’il fut prêt à accepter la punition, il s’élança les yeux fermés. Il sentit son corps bouger au gré du mouvement des boules de feu, il sentit la chaleur, l’accélération, mais il n’avait pas peur.
- Il fut en revanche surpris en percutant un mur froid. Ouvrant les yeux, il constata qu’il avait traversé la salle, indemne. Derrière lui, les boules de feu reprenaient lentement leur danse en couple, se remettant de son passage. Il crut être revenu au début de la salle, mais non, c’était bien un escalier montant qui se trouvait devant lui. Le dieu lui avait-il accordé une faveur ? Ou bien avait-il eu… de la chance ?
- Beaucoup moins assuré que lors des précédentes ascensions, il suivit les marches craintivement, comme quelqu’un qui pénètre dans un lieu où on ne l’a pas invité. En poussant la porte au bout, il arriva... »
- « Au sommet ? »
- Le garçon avait interrompu sa pause dramatique avec avidité, ce qui fit rire le vieux.
- « A ton avis? »
- « Non, je pense que ce n’était pas le sommet. »
- « Ah, et pourquoi donc ? »
- « On s’en fiche ! Il y avait quoi, derrière cette porte ? »
- « Tu as deviné juste, ce n’était pas le sommet. Derrière la porte, il y avait… C’est dur à s’imaginer, car Al-Qurashi n’a pas été très clair, mais il parle d’un monde dans le monde, ou d’un monde en dehors du monde, selon les traductions. Il parle de règles contre nature, de paradoxes insolubles, de choses qui sont et ne sont pas à la fois. Il parle de matière invisible, d’horizons infranchissables, d’un infini au-delà de l’infini. »
- « Bon, super, tu n’y comprends rien, et moi non plus. Mais que se passe-t-il ensuite dans l’histoire ? »
- « Ensuite ? Eh bien, Al-Qurashi redescend sans jamais avoir atteint le sommet, il vieillit et meurt. »
- « Quoi ?! C’est tout ? »
- « Eh oui, c’est ce que je te disais. Certaines choses sont ainsi. Mais si tu veux un petit épilogue à l’histoire, à la fin de sa vie, Al-Qurashi demanda, sur son lit de mort, à voir son fils. Il paraît qu’il lui dit ceci : Fils, il n’y a pas de sommet à la tour. Il n’y a pas de dieu. Il n’y a que l’Homme et l’inconnu. Alors jamais ne tourne ton regard trop loin au-dessus de ceux que tu aimes. »
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